XII

L'HOMME TOUFFU

(Dyerma)

Un père de famille, à sa mort, laissa deux orphelins, un fils appelé

Daouda et une fille du nom d'Aïssata. Cette dernière était si jolie

que son frère craignit que le roi ne la lui enlevât de force. Aussi

construisit-il dans son lougan même[164] une case où il logea sa soeur

pour la soustraire à la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-même d'habiter le

village et vécut près d'Aïssata pour la protéger, si besoin en était.

[Note 164: Les lougans sont situés à l'écart des villages et à une

assez grande distance.]

[Note 165: Roi, en dyerma.]

Un jour que Daouda chassait l'éléphant, un bouvier se présenta à la

porte de la case et demanda à boire. L'orpheline lui apporta de l'eau.

Après avoir bu, le bouvier dit à la jeune fille: «Tu es vraiment jolie!

Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent

taureaux en dot».

--«Éloigne-toi bien vite, répondit Aïssata, mon frère ne saurait tarder.

S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort».

Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans même s'occuper de

son troupeau qui paissait près du champ de mil des orphelins. Une fois

rentré au village, il courut trouver le roi et lui dit: «Kuohi, je sais

où il y a une fille d'une beauté sans égale et je puis te l'amener, à

condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est gardée

par son frère qui est d'une extrême cruauté».

Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case

de Daouda. Quand la petite troupe fut à peu de distance de la case, le

bouvier se rappela la menace que lui avait faite Aïssata de la vengeance

de son frère. La peur le reprit. Il s'arrêta net et, s'adressant à son

escorte: «Entourez cette case, dit-il. C'est là que se trouve la jolie

fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais à la recherche

de mon troupeau qui s'est égaré ce matin».

Les cavaliers marchèrent à la case. Aïssata qui les voyait venir de

loin appela son frère en lui criant: «Voici des cavaliers qui viennent

m'enlever».

Daouda cessa aussitôt son travail de culture, rentra dans la case

prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois à l'épaule, il

dit à sa sour: «Je vais les tuer tous, à l'exception d'un seul qui ira

annoncer la mort de ses compagnons à celui qui les a envoyés ici».

Les cavaliers étaient maintenant proches de la case. Ils poussaient des

cris aigus pour épouvanter le défenseur d'Aïssata, mais Daouda commença

à décocher ses flèches dont chacune traversait de 3 à 4 cavaliers. Il

abattit ainsi 29 hommes et n'épargna que le dernier qui s'enfuit et alla

prévenir le roi du désastre.

Le kuohi exaspéré ordonna à cent cavaliers et à cent guerriers à pied

d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint

qu'un au village. Les autres avaient été tués par Daouda.

Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes

après les autres, anéanties par l'orphelin.

Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: «Tu gaspilles tes

guerriers sans résultat. Si tu me promets un présent de valeur, dès

demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tué

plus de la moitié de tes guerriers.

--«Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, déclara le kuohi et

ton fils aura pour femme une de mes filles».

La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, où elle fit bouillir

une plante soporifique puis, après avoir retiré de cette décoction les

feuilles qu'y avaient bouilli, elle y délaya de la farine de mil. De

cette pâte légère elle fabriqua des «mâssa»[166].

[Note 166: Galettes appelées «monmi» chez les Bambara. Elles sont

faites de pâte de mil frite.]

La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins

et tout, en marchant, elle criait «Mâssa! Qui veut acheter de bonnes

mâssa?» Daouda, qui n'avait pas goûté de ces galettes depuis son départ

du village, héla la vieille, lui en acheta deux et les mangea à belles

dents. Il n'avait pas fini de mâcher la dernière bouchée qu'il tomba à

terre profondément endormi.

La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prévenir le kuohi qu'il

pouvait sans crainte envoyer prendre Aïssata par 2 hommes seulement car

son défenseur ne se réveillerait pas avant le lendemain.

Le roi dépêcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand

Aïssata les aperçut, elle secoua son frère «Réveille-toi! Deux hommes

viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!»

balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il était paralysé

par le sommeil.

Les cavaliers s'emparèrent d'Aïssata et l'emportèrent chez le roi

qui l'épousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperçut de la

disparition de sa soeur, il devint à moitié fou de rage. Il s'enfonça

dans la forêt ne voulant plus voir d'êtres humains. Il y vécut, chassant

avec les ziné[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il était

devenu tout à fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa

tête.

[Note 167: Nom dyerma des guinné ou génies.]

Un jour que, fatigué de marcher, il s'était étendu sous un arbre, des

bûcherons l'aperçurent. Ils se jetèrent sur lui, le ligottèrent et

l'entraînèrent au village où ils le livrèrent au roi.

Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient poussé

sur la tête; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna à sa femme

Aïssata pour qu'il gardât l'enfant qu'elle avait eu de lui. Aïssata ne

reconnut pas en ce captif son frère Daouda; mais lui l'avait reconnue

dès en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson:

«O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des

vaches de notre père, amuse-toi!»

Aïssata, en l'entendant, se mit à pousser des cris. Le kuohi accourut

avec ses captifs et s'inquiéta de ce qu'elle avait à crier ainsi «Kuohi!

dit-elle, tu as fait de mon frère ton captif et tu me l'as donné pour

garder mon fils!»

Le roi demanda à Daouda si Aïssata disait la vérité. Celui-ci alors

raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut à la fin, son

beau-frère lui donna de l'or et de l'argent en quantité, des bijoux,

des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moitié du

village. Par la suite il lui confia une colonne à commander car Daouda

avait prouvé, aux dépens même du roi, qu'il était brave et qu'il tirait

adroitement de l'arc.

Bogandé 1911.

Conté par FATIMATA OAZI.

Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ

dit SAMBA TARAORÉ.

ÉCLAIRCISSEMENTS:

Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et légendes des Bretons

Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqué, Barsaz-Breiz)

Sneewittchen (Grimm).

[Illustration: (une frise)]

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 62 / 69 题