L'HOMME TOUFFU
(Dyerma)
Un père de famille, à sa mort, laissa deux orphelins, un fils appelé
Daouda et une fille du nom d'Aïssata. Cette dernière était si jolie
que son frère craignit que le roi ne la lui enlevât de force. Aussi
construisit-il dans son lougan même[164] une case où il logea sa soeur
pour la soustraire à la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-même d'habiter le
village et vécut près d'Aïssata pour la protéger, si besoin en était.
[Note 164: Les lougans sont situés à l'écart des villages et à une
assez grande distance.]
[Note 165: Roi, en dyerma.]
Un jour que Daouda chassait l'éléphant, un bouvier se présenta à la
porte de la case et demanda à boire. L'orpheline lui apporta de l'eau.
Après avoir bu, le bouvier dit à la jeune fille: «Tu es vraiment jolie!
Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent
taureaux en dot».
--«Éloigne-toi bien vite, répondit Aïssata, mon frère ne saurait tarder.
S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort».
Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans même s'occuper de
son troupeau qui paissait près du champ de mil des orphelins. Une fois
rentré au village, il courut trouver le roi et lui dit: «Kuohi, je sais
où il y a une fille d'une beauté sans égale et je puis te l'amener, à
condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est gardée
par son frère qui est d'une extrême cruauté».
Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case
de Daouda. Quand la petite troupe fut à peu de distance de la case, le
bouvier se rappela la menace que lui avait faite Aïssata de la vengeance
de son frère. La peur le reprit. Il s'arrêta net et, s'adressant à son
escorte: «Entourez cette case, dit-il. C'est là que se trouve la jolie
fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais à la recherche
de mon troupeau qui s'est égaré ce matin».
Les cavaliers marchèrent à la case. Aïssata qui les voyait venir de
loin appela son frère en lui criant: «Voici des cavaliers qui viennent
m'enlever».
Daouda cessa aussitôt son travail de culture, rentra dans la case
prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois à l'épaule, il
dit à sa sour: «Je vais les tuer tous, à l'exception d'un seul qui ira
annoncer la mort de ses compagnons à celui qui les a envoyés ici».
Les cavaliers étaient maintenant proches de la case. Ils poussaient des
cris aigus pour épouvanter le défenseur d'Aïssata, mais Daouda commença
à décocher ses flèches dont chacune traversait de 3 à 4 cavaliers. Il
abattit ainsi 29 hommes et n'épargna que le dernier qui s'enfuit et alla
prévenir le roi du désastre.
Le kuohi exaspéré ordonna à cent cavaliers et à cent guerriers à pied
d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint
qu'un au village. Les autres avaient été tués par Daouda.
Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes
après les autres, anéanties par l'orphelin.
Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: «Tu gaspilles tes
guerriers sans résultat. Si tu me promets un présent de valeur, dès
demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tué
plus de la moitié de tes guerriers.
--«Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, déclara le kuohi et
ton fils aura pour femme une de mes filles».
La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, où elle fit bouillir
une plante soporifique puis, après avoir retiré de cette décoction les
feuilles qu'y avaient bouilli, elle y délaya de la farine de mil. De
cette pâte légère elle fabriqua des «mâssa»[166].
[Note 166: Galettes appelées «monmi» chez les Bambara. Elles sont
faites de pâte de mil frite.]
La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins
et tout, en marchant, elle criait «Mâssa! Qui veut acheter de bonnes
mâssa?» Daouda, qui n'avait pas goûté de ces galettes depuis son départ
du village, héla la vieille, lui en acheta deux et les mangea à belles
dents. Il n'avait pas fini de mâcher la dernière bouchée qu'il tomba à
terre profondément endormi.
La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prévenir le kuohi qu'il
pouvait sans crainte envoyer prendre Aïssata par 2 hommes seulement car
son défenseur ne se réveillerait pas avant le lendemain.
Le roi dépêcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand
Aïssata les aperçut, elle secoua son frère «Réveille-toi! Deux hommes
viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!»
balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il était paralysé
par le sommeil.
Les cavaliers s'emparèrent d'Aïssata et l'emportèrent chez le roi
qui l'épousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperçut de la
disparition de sa soeur, il devint à moitié fou de rage. Il s'enfonça
dans la forêt ne voulant plus voir d'êtres humains. Il y vécut, chassant
avec les ziné[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il était
devenu tout à fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa
tête.
[Note 167: Nom dyerma des guinné ou génies.]
Un jour que, fatigué de marcher, il s'était étendu sous un arbre, des
bûcherons l'aperçurent. Ils se jetèrent sur lui, le ligottèrent et
l'entraînèrent au village où ils le livrèrent au roi.
Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient poussé
sur la tête; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna à sa femme
Aïssata pour qu'il gardât l'enfant qu'elle avait eu de lui. Aïssata ne
reconnut pas en ce captif son frère Daouda; mais lui l'avait reconnue
dès en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson:
«O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des
vaches de notre père, amuse-toi!»
Aïssata, en l'entendant, se mit à pousser des cris. Le kuohi accourut
avec ses captifs et s'inquiéta de ce qu'elle avait à crier ainsi «Kuohi!
dit-elle, tu as fait de mon frère ton captif et tu me l'as donné pour
garder mon fils!»
Le roi demanda à Daouda si Aïssata disait la vérité. Celui-ci alors
raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut à la fin, son
beau-frère lui donna de l'or et de l'argent en quantité, des bijoux,
des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moitié du
village. Par la suite il lui confia une colonne à commander car Daouda
avait prouvé, aux dépens même du roi, qu'il était brave et qu'il tirait
adroitement de l'arc.
Bogandé 1911.
Conté par FATIMATA OAZI.
Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ
dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS:
Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et légendes des Bretons
Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqué, Barsaz-Breiz)
Sneewittchen (Grimm).
[Illustration: (une frise)]