LE PLUS BRAVE DES TROIS
(Bambara)
Deux amis vivaient dans un même village, chacun avec sa maîtresse. Un
jour, la maîtresse de l'un d'eux alla en promenade dans un village pas
très éloigné. Au soir, l'amant, qui se nommait Kéléké, ne la voyant pas
revenir, pria Missa, son ami, d'aller au devant d'elle.
Comme Missa revenait avec la jeune femme, celle-ci qui marchait en avant
de lui aperçut un morhoméné ouâra[162] (c'est-à-dire une panthère mangeuse
d'hommes)[163] qui s'avançait à leur rencontre.
[Note 162: Il s'agit ici d'un sorcier qui s'est changé en panthère.
C'est ce qu'on appelle fauve attrapeur d'hommes (morhoméné-ouâra) ou
plutôt ouan-dialanga, ce dernier nom étant employé dans les récits pour
épargner aux auditeurs l'épouvante que leur inspire le premier. L'autre
nom: ouan-dialanga, signifie le puissant par excellence. Quand le lion
voit un ouan-dialanga, il feint de brouter de l'herbe.]
[Note 163: Ces contes-charades ou devinettes, analogues aux
oetselmoerchen allemands, se racontent à la veillée, soit au clair
de lune en filant le coton, soit auprès du feu dans les cases. La
conversation est alimentée par l'énigme proposée. Chacun expose son
opinion, en donne les motifs et les soutient. La controverse fait ainsi
passer le temps.]
«Missa, dit-elle, voilà une panthère qui vient sur nous».
--«Attends un peu, répondit-il. Je vais la tuer».
Il tire son grand sabre et, d'un coup, abat le fauve mangeur-d'hommes.
Ensuite il dit à la femme: «Il faut que je mette à l'épreuve la bravoure
de ton amant! Étends-toi sur le dos, je vais placer le morhoméné ouâra
sur toi, les pattes de derrière repliées sur tes cuisses, celles de
devant sur ta poitrine et sa gueule à ta gorge. Puis j'irai prévenir
Kéléké que tu viens d'être étranglée par une panthère et qu'elle est en
train de te dévorer. Nous verrons s'il a du courage!»
La femme accepte l'épreuve et Missa, la laissant là toute seule dans
l'obscurité; s'en va trouver son camarade:
«Ami, lui dit-il en l'abordant, près de la grande termitière rouge qui
se trouve sur la route du village voisin, une panthère m'a pris ta
maîtresse et elle est en train de la dévorer. J'ai eu peur et je me suis
enfui».
Kéléké n'attend même pas que son camarade ait fini de parler. Sans
armes, sans même un bâton, il part comme le vent. Missa a peine à le
suivre. Quand il est auprès de la bête, Kéléké se précipite sur elle
et, d'un formidable coup de poing, la rejette violemment sur un côté du
chemin.
Sa maîtresse alors se relève et lui dit en riant: «Ne te fais pas de mal
à la main; le morhoméné ouâra est déjà mort. Missa et moi nous avons
voulu savoir si tu m'abandonnerais en cas de péril réel».
Dites-moi: quelle est, de ces trois personnes, la plus brave? Est-ce
Missa qui a osé s'attaquer au morhoméné ouâra, armé d'un simple sabre?
Est-ce la femme qui a eu le courage de rester seule, en pleine nuit,
sous le cadavre du fauve, sans savoir si celui-ci était tout à fait mort
ou bien encore si une autre panthère ne surviendrait pas?
Est-ce enfin Kéléké qui voulait combattre l'animal, armé de ses seuls
poings?
Bogandé 1911.
Conté par SAMAKO NIEMBELÉ
dit SAMBA TARAORÉ.
[Illustration: (une frise)]