IV

LES AILES DÉROBÉES

(Kâdo).

Un prince, nommé Sakaye Macina, voyageait pour son agrément. Il arriva

un jour sur une place de marché. Comme il descendait de cheval, il

entendit un vieillard crier: «Qui veut, pour un jour de travail, gagner

100 mesures d'or?»[143].

[Note 143: Le début a un peu l'allure des contes des _Mille et une

Nuits_ (Les Hâbé sont «fétichistes»).]

Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: «Je suis prêt à travailler

toute une journée pour un tel salaire!» Ce vieillard était un yébem[144]

qui ne venait au marché que pour duper quelque étranger afin de

l'emmener chez lui et de le manger. Il répondit: «Eh bien, Sakaye

Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette

haute montagne. C'est là que tu trouveras de la besogne à faire».

[Note 144: Guinné (mot kâdo).]

Sakaye suivit, sans mot dire, le yébem qui avait pris le chemin de la

montagne indiquée. Quand ils furent au pied de cette montagne, le yébem

dit à son compagnon: «Grimpe là-haut. Tu y verras d'autres travailleurs

déjà en train de s'occuper.»

--«Mais par où monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre!

La pente est par trop raide!».

--«Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du

mont!»

Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitôt une gigantesque tourterelle

apparut, toute sellée et bridée: «Enfourche ce cheval!» dit le vieux à

Sakaye. Celui-ci obéit à l'invitation et l'oiseau s'éleva jusqu'au faîte

du mont. Il déposa son cavalier sur un gros rocher et disparut.

Sakaye regarda tout autour de lui et aperçut une case toute vermeille.

Cette case était d'or pur.

Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux étaient aussi

gros et aussi rouges que le soleil quand il se lève à l'horizon.

Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien

au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se

trouvait était la plus haute de toute la terre).

Quand il fut tout près du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut

quantité de crânes humains épars sur le sol. Il demanda au vieux à qui

appartenait la case d'or et qui avait tué les propriétaires de tous ces

crânes.

Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se

trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'après les apparences, il

était le seul à y habiter.

«Sakaye Macina, lui répondit le vieux, c'est moi le gardien de cette

maison. Ceux qui l'habitent sont des yébem, mangeurs d'hommes. Te voilà

en leur pouvoir et tu ne leur échapperas pas! Leur père à tous t'a

rencontré au marché: il t'a leurré de l'espoir de beaucoup d'or. Donc

attends-toi à la mort car, dans un instant, tu auras cessé de vivre. On

va te dévorer quand le yebem qui t'a attiré ici sera de retour. Et il ne

saurait tarder!

--«Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye».

--«Moi? répondit le vieux, non pas!

«Je suis un yébem, mais pas un anthropophage. J'appartiens à une autre

race que ceux-là, mais ils me contraignent à rester ici, par le pouvoir

d'un grigri qui m'ôte l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais

auprès des miens. Ils me forcent à me tenir devant leur case pour leur

servir de gardien et il m'est impossible de me relever».

--«Eh bien, vieux! reprit Sakaye, où sont-ils en ce moment ces yébem

propriétaires de la case et maîtres de tes jambes?

--«Ils sont à la chasse et en reviendront en même temps que leur père,

celui que tu connais déjà».

--«Alors, personne dans la case maintenant?»

--«Personne, si ce n'est de jeunes yébem qui s'amusent à faire une

partie de hin[145]».

[Note 145: Le hin est le ouôri des Malinké. C'est un jeu qui se joue

à deux avec de petits cailloux ou des billes de métal qu'on range

dans douze trous (6 et 6) suivant des règles que je n'ai pu me faire

expliquer clairement. Ces trous sont pratiqués dans un billot de bois ou

simplement creusés dans la terre.]

«--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en

attendant la nuit. A ce moment-là je m'échapperai».

--«Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les

yébem, à leur retour, me tueraient sans pitié sitôt qu'ils auraient

senti l'odeur de chair humaine dans leur case.»

Sakaye qui savait que le guinné-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien

contre lui, puisque le grigri l'empêchait de se mettre debout, entra

précipitamment dans la case.

A la vue de l'intrus, les jeunes yébem qui étaient en train de jouer

et s'étaient débarrassés de leurs ailes pour se mettre à l'aise,

s'effrayèrent et sautèrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu

de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre

leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa

précipitation.

Quand elle se retrouva au milieu de ses frères ceux-ci lui dirent:

«Petite! tu as laissé tes ailes là haut à la discrétion de l'intrus.

Retourne les chercher, au risque même d'être capturée par lui. Tu dois

tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une yébem ait laissé

ses ailes entre des mains humaines.»

La jeune yébem, malgré sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant à

Sakaye: «Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!»

--«Ce ne sera qu'à une condition, lui répondit le prince. Tu vas me

transporter chez moi?»

--«Je te le promets!» affirma-t-elle.

Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa à leur place. Cela

fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que

celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre.

Elle le déposa juste devant la porte de l'amirou[146] son père. Ensuite

elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira

ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au

bout de quelques jours, il la prit pour femme.

[Note 146: Chef (vient d'émir).]

[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de

l'industrie des yébem.]

Ils vécurent ainsi quelques années ensemble et Sakaye eut de la yébem

trois enfants droits «comme un chemin»[148] tous les trois et jolis comme

des verroteries.

[Note 148: La comparaison ayant été maintenue par le conteur malgré

mon incompréhension manifestée. (Les chemins indigènes ne sont rien

moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses

comparaisons des contes indigènes: le port d'un rônier; joli comme des

verroteries, etc.]

Malgré la joie qu'elle ressentait d'être mère, la yébem n'avait pas le

coeur satisfait. Elle aspirait à la montagne.

Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se

transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de

son beau-père. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux épaules; puis

elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant

son essor, elle regagna sa chère montagne.

Conté par AMADOU BA, élève rimâdio

de l'école de Bandiagara, 1912.

Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ,

dit SAMBA TARAORÉ.

ÉCLAIRCISSEMENTS:

Ce conte a quelques vagues rapports avec la légende allemande mise en

opéra par Scribe: Le lac des fées; (conte de Musoeus: Le voile enlevé).

Voir également, contes inédits des _Mille et une Nuits_: Histoire de

Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan

de Bassra.

Voir, même ouvrage, même conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan

sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un

rokh.

[Illustration: (une frise)]

V

L'AVARE ET L'ÉTRANGER

(Haoussa).

Il y avait un homme d'une avarice extrême qui quitta son village et s'en

alla habiter à l'écart, tant il craignait que des étrangers ne vinssent

lui demander l'hospitalité et partager avec lui son touho (couscouss).

On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert à manger à

quelqu'un et qu'il ne remettait jamais à sa femme le mil nécessaire pour

leur nourriture qu'après l'avoir soigneusement mesuré par poignées.

Un étranger entendit railler sa ladrerie: «Aujourd'hui, affirma-t-il, je

vais manger du touho de l'avare».

Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment même où la

femme demandait à son mari: «Maître, faut-il apporter le touho?».

L'avare apercevant l'étranger dit: «Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est

pas prêt?»

La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de démentir

son avare époux.

L'étranger alla s'asseoir à côté du maître de la maison: «Mon hôte, lui

dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de

ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture».

«--Ah! geignit l'avare, l'année dernière ma récolte a été pitoyable;

aussi cette année en suis-je réduit, faute de mil, à me nourrir de

feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien à t'offrir».

L'étranger sortit et, par un détour, revint sur la route qui l'avait

conduit à la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'était fait

apporter son touho. Tout à coup il aperçut l'étranger qui, de nouveau,

venait à lui: «Vite! vite! cria-t-il à sa femme, enlève le touho

et quand l'étranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir».

L'étranger arrive: «Mon mari vient de mourir, lui déclare la

femme.--Bon, répond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force

pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nôma (daba, pioche ou houe).»

Et il se mit à creuser une fosse.

Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse

complètement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le

retirer de là.

L'étranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en

fit sortir son mari: «En fit-il cent fois plus, cet étranger! s'écria

l'avare, jamais il ne tâtera de mon touho! Apporte-le moi maintenant».

Au moment où l'avare portait les doigts au touho, l'étranger apparut

brusquement tout près de lui. L'avare prit alors la calebasse et la

versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui

avait été tenu au chaud lui brûlait l'estomac et le ventre et la sauce

découlait de sa poche: «Mon hôte, dit l'étranger, tu affirmes ne pas

avoir de couscouss et voilà la sauce qui suinte de ta poche!»

«--Etranger répliqua l'avare, je vais te dire la vérité; jamais

étranger, fût-ce un moutâné ndâzi[149] ne mangera chez moi».

[Note 149: Etre de la brousse, génie.]

L'étranger s'éloigna. Il se rendit dans une grande forêt pleine de

guinné qui tuaient tout homme qui passait par là. Quand ils le virent

arriver, ils se précipitèrent à sa rencontre, des couteaux aux poings:

«Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour

vous faire connaître que quelqu'un vous a insultés».

«--Et quel est celui-là? crièrent-ils furieux».

--«C'est l'homme qui habite là-bas. Il a juré que personne, même un

moutâné ndâzi, ne mangera de son mil».--«C'est bon grommelèrent les

guinné, retourne dans ton village et tu verras demain matin!».

Pendant la nuit les guinné sont venus chez l'avare. Ils lui ont dérobé

tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol

devant le chef de village. En route il rencontre un guinné qui avait

pris la figure d'un homme et il lui raconte sa mésaventure.

--«Va chez le chef, lui conseille le moutâné ndâzi et préviens-le que,

s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case».

Arrivé chez le chef, l'avare lui parle ainsi: «Chef, on m'a volé mon

mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne

me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-même devant ta

porte».

«--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur».

A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il était mort. Le

chef du village l'examine et, le croyant réellement défunt, il ordonne

de l'ensevelir. Cette fois il fut définitivement enterré et «ne revit

plus la terre»[150] car, avant qu'on l'enfouît, l'étranger à qui il avait

refusé le couscouss et qui se trouvait là lui avait fendu la tête d'un

coup de nôma.

[Note 150: «Ne plus revoir la terre» expression haoussa signifiant que

quelqu'un est bien mort.]

Depuis ce temps, on ne refuse jamais à manger aux gens de passage.

Bogande 1911.

Conté par ISSA KOROMBÉ.

Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ

dit SAMBA TARAORÉ.

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 54 / 69 题