LES AILES DÉROBÉES
(Kâdo).
Un prince, nommé Sakaye Macina, voyageait pour son agrément. Il arriva
un jour sur une place de marché. Comme il descendait de cheval, il
entendit un vieillard crier: «Qui veut, pour un jour de travail, gagner
100 mesures d'or?»[143].
[Note 143: Le début a un peu l'allure des contes des _Mille et une
Nuits_ (Les Hâbé sont «fétichistes»).]
Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: «Je suis prêt à travailler
toute une journée pour un tel salaire!» Ce vieillard était un yébem[144]
qui ne venait au marché que pour duper quelque étranger afin de
l'emmener chez lui et de le manger. Il répondit: «Eh bien, Sakaye
Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette
haute montagne. C'est là que tu trouveras de la besogne à faire».
[Note 144: Guinné (mot kâdo).]
Sakaye suivit, sans mot dire, le yébem qui avait pris le chemin de la
montagne indiquée. Quand ils furent au pied de cette montagne, le yébem
dit à son compagnon: «Grimpe là-haut. Tu y verras d'autres travailleurs
déjà en train de s'occuper.»
--«Mais par où monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre!
La pente est par trop raide!».
--«Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du
mont!»
Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitôt une gigantesque tourterelle
apparut, toute sellée et bridée: «Enfourche ce cheval!» dit le vieux à
Sakaye. Celui-ci obéit à l'invitation et l'oiseau s'éleva jusqu'au faîte
du mont. Il déposa son cavalier sur un gros rocher et disparut.
Sakaye regarda tout autour de lui et aperçut une case toute vermeille.
Cette case était d'or pur.
Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux étaient aussi
gros et aussi rouges que le soleil quand il se lève à l'horizon.
Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien
au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se
trouvait était la plus haute de toute la terre).
Quand il fut tout près du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut
quantité de crânes humains épars sur le sol. Il demanda au vieux à qui
appartenait la case d'or et qui avait tué les propriétaires de tous ces
crânes.
Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se
trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'après les apparences, il
était le seul à y habiter.
«Sakaye Macina, lui répondit le vieux, c'est moi le gardien de cette
maison. Ceux qui l'habitent sont des yébem, mangeurs d'hommes. Te voilà
en leur pouvoir et tu ne leur échapperas pas! Leur père à tous t'a
rencontré au marché: il t'a leurré de l'espoir de beaucoup d'or. Donc
attends-toi à la mort car, dans un instant, tu auras cessé de vivre. On
va te dévorer quand le yebem qui t'a attiré ici sera de retour. Et il ne
saurait tarder!
--«Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye».
--«Moi? répondit le vieux, non pas!
«Je suis un yébem, mais pas un anthropophage. J'appartiens à une autre
race que ceux-là, mais ils me contraignent à rester ici, par le pouvoir
d'un grigri qui m'ôte l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais
auprès des miens. Ils me forcent à me tenir devant leur case pour leur
servir de gardien et il m'est impossible de me relever».
--«Eh bien, vieux! reprit Sakaye, où sont-ils en ce moment ces yébem
propriétaires de la case et maîtres de tes jambes?
--«Ils sont à la chasse et en reviendront en même temps que leur père,
celui que tu connais déjà».
--«Alors, personne dans la case maintenant?»
--«Personne, si ce n'est de jeunes yébem qui s'amusent à faire une
partie de hin[145]».
[Note 145: Le hin est le ouôri des Malinké. C'est un jeu qui se joue
à deux avec de petits cailloux ou des billes de métal qu'on range
dans douze trous (6 et 6) suivant des règles que je n'ai pu me faire
expliquer clairement. Ces trous sont pratiqués dans un billot de bois ou
simplement creusés dans la terre.]
«--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en
attendant la nuit. A ce moment-là je m'échapperai».
--«Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les
yébem, à leur retour, me tueraient sans pitié sitôt qu'ils auraient
senti l'odeur de chair humaine dans leur case.»
Sakaye qui savait que le guinné-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien
contre lui, puisque le grigri l'empêchait de se mettre debout, entra
précipitamment dans la case.
A la vue de l'intrus, les jeunes yébem qui étaient en train de jouer
et s'étaient débarrassés de leurs ailes pour se mettre à l'aise,
s'effrayèrent et sautèrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu
de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre
leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa
précipitation.
Quand elle se retrouva au milieu de ses frères ceux-ci lui dirent:
«Petite! tu as laissé tes ailes là haut à la discrétion de l'intrus.
Retourne les chercher, au risque même d'être capturée par lui. Tu dois
tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une yébem ait laissé
ses ailes entre des mains humaines.»
La jeune yébem, malgré sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant à
Sakaye: «Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!»
--«Ce ne sera qu'à une condition, lui répondit le prince. Tu vas me
transporter chez moi?»
--«Je te le promets!» affirma-t-elle.
Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa à leur place. Cela
fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que
celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre.
Elle le déposa juste devant la porte de l'amirou[146] son père. Ensuite
elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira
ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au
bout de quelques jours, il la prit pour femme.
[Note 146: Chef (vient d'émir).]
[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de
l'industrie des yébem.]
Ils vécurent ainsi quelques années ensemble et Sakaye eut de la yébem
trois enfants droits «comme un chemin»[148] tous les trois et jolis comme
des verroteries.
[Note 148: La comparaison ayant été maintenue par le conteur malgré
mon incompréhension manifestée. (Les chemins indigènes ne sont rien
moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses
comparaisons des contes indigènes: le port d'un rônier; joli comme des
verroteries, etc.]
Malgré la joie qu'elle ressentait d'être mère, la yébem n'avait pas le
coeur satisfait. Elle aspirait à la montagne.
Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se
transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de
son beau-père. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux épaules; puis
elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant
son essor, elle regagna sa chère montagne.
Conté par AMADOU BA, élève rimâdio
de l'école de Bandiagara, 1912.
Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ,
dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS:
Ce conte a quelques vagues rapports avec la légende allemande mise en
opéra par Scribe: Le lac des fées; (conte de Musoeus: Le voile enlevé).
Voir également, contes inédits des _Mille et une Nuits_: Histoire de
Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan
de Bassra.
Voir, même ouvrage, même conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan
sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un
rokh.
[Illustration: (une frise)]
V
L'AVARE ET L'ÉTRANGER
(Haoussa).
Il y avait un homme d'une avarice extrême qui quitta son village et s'en
alla habiter à l'écart, tant il craignait que des étrangers ne vinssent
lui demander l'hospitalité et partager avec lui son touho (couscouss).
On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert à manger à
quelqu'un et qu'il ne remettait jamais à sa femme le mil nécessaire pour
leur nourriture qu'après l'avoir soigneusement mesuré par poignées.
Un étranger entendit railler sa ladrerie: «Aujourd'hui, affirma-t-il, je
vais manger du touho de l'avare».
Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment même où la
femme demandait à son mari: «Maître, faut-il apporter le touho?».
L'avare apercevant l'étranger dit: «Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est
pas prêt?»
La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de démentir
son avare époux.
L'étranger alla s'asseoir à côté du maître de la maison: «Mon hôte, lui
dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de
ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture».
«--Ah! geignit l'avare, l'année dernière ma récolte a été pitoyable;
aussi cette année en suis-je réduit, faute de mil, à me nourrir de
feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien à t'offrir».
L'étranger sortit et, par un détour, revint sur la route qui l'avait
conduit à la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'était fait
apporter son touho. Tout à coup il aperçut l'étranger qui, de nouveau,
venait à lui: «Vite! vite! cria-t-il à sa femme, enlève le touho
et quand l'étranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir».
L'étranger arrive: «Mon mari vient de mourir, lui déclare la
femme.--Bon, répond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force
pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nôma (daba, pioche ou houe).»
Et il se mit à creuser une fosse.
Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse
complètement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le
retirer de là.
L'étranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en
fit sortir son mari: «En fit-il cent fois plus, cet étranger! s'écria
l'avare, jamais il ne tâtera de mon touho! Apporte-le moi maintenant».
Au moment où l'avare portait les doigts au touho, l'étranger apparut
brusquement tout près de lui. L'avare prit alors la calebasse et la
versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui
avait été tenu au chaud lui brûlait l'estomac et le ventre et la sauce
découlait de sa poche: «Mon hôte, dit l'étranger, tu affirmes ne pas
avoir de couscouss et voilà la sauce qui suinte de ta poche!»
«--Etranger répliqua l'avare, je vais te dire la vérité; jamais
étranger, fût-ce un moutâné ndâzi[149] ne mangera chez moi».
[Note 149: Etre de la brousse, génie.]
L'étranger s'éloigna. Il se rendit dans une grande forêt pleine de
guinné qui tuaient tout homme qui passait par là. Quand ils le virent
arriver, ils se précipitèrent à sa rencontre, des couteaux aux poings:
«Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour
vous faire connaître que quelqu'un vous a insultés».
«--Et quel est celui-là? crièrent-ils furieux».
--«C'est l'homme qui habite là-bas. Il a juré que personne, même un
moutâné ndâzi, ne mangera de son mil».--«C'est bon grommelèrent les
guinné, retourne dans ton village et tu verras demain matin!».
Pendant la nuit les guinné sont venus chez l'avare. Ils lui ont dérobé
tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol
devant le chef de village. En route il rencontre un guinné qui avait
pris la figure d'un homme et il lui raconte sa mésaventure.
--«Va chez le chef, lui conseille le moutâné ndâzi et préviens-le que,
s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case».
Arrivé chez le chef, l'avare lui parle ainsi: «Chef, on m'a volé mon
mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne
me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-même devant ta
porte».
«--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur».
A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il était mort. Le
chef du village l'examine et, le croyant réellement défunt, il ordonne
de l'ensevelir. Cette fois il fut définitivement enterré et «ne revit
plus la terre»[150] car, avant qu'on l'enfouît, l'étranger à qui il avait
refusé le couscouss et qui se trouvait là lui avait fendu la tête d'un
coup de nôma.
[Note 150: «Ne plus revoir la terre» expression haoussa signifiant que
quelqu'un est bien mort.]
Depuis ce temps, on ne refuse jamais à manger aux gens de passage.
Bogande 1911.
Conté par ISSA KOROMBÉ.
Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ
dit SAMBA TARAORÉ.