LE FILS DES BARI
(Soussou)
En avril 1899, j'ai été désigné pour rétablir le poste de Douanes
de Dankaldo dans le Kissi. A ce moment-là j'avais avec moi, comme
caporal-laptot, un Timiné[140], du nom d'Ali Bangoura, qui avait déjà
_fait_ avec moi le poste de Matakon. Quand je partis de ce dernier
poste, Nâna, la femme de mon caporal, était enceinte. Lorsqu'en 1902 on
m'envoya à Salatouk dans la Mellacorée je m'y retrouvai encore avec Ali
Bangoura. Sa femme était enceinte de nouveau.
[Note 140: Indigène du Sierra-Leone.]
Ne pouvant supposer que la grossesse de celle-ci durât depuis mon départ
de Matakon, je demandai à Ali ce qu'était devenu l'enfant dont elle
avait dû accoucher après mon départ et il me raconta l'histoire que
voici:
Vers le mois de mai 1899, Nâna avait donné naissance à un garçon, mais
ce petit garçon ne ressemblait en rien aux autres enfants. Il était venu
au monde avec une tête énorme et, à l'âge de trois ans, il ne savait pas
encore se tenir sur ses jambes. Où on le plaçait, il restait immobile, à
vrac, comme un paquet. La bave qui coulait de sa bouche avait donné la
gale à sa mère. Et ses parents se désolaient, ne pouvant rien comprendre
à tout cela.
Une vieille leur dit un jour: «Mais ce n'est pas un être humain, ce
petit monstre, c'est un bâri[141]!
«--Qu'allons-nous en faire? se demandait le caporal-laptot.--Jette-le
dans la brousse! lui conseilla la vieille. Il disparaîtra et vous en
serez débarrassés!
«--Crois-tu? dit le caporal anxieux. Mais si le commandant[142]
l'apprend!... Je n'ose pas.
[Note 141: Guinné (terme soussou).]
[Note 142: Le commandant de cercle, l'administrateur.]
«--Tu n'as pas besoin d'avoir peur, répliqua la vieille. Expose-le sous
un arbre de la plage. S'il est de race humaine, il restera où tu l'auras
placé. Mais si c'est un bâri--comme j'en suis convaincue,--ceux de sa
race viendront le prendre et l'emporteront avec eux. Il n'y a pas de
danger que tu te trompes».
La vieille a demandé 7 oeufs, du riz pilé délayé dans un peu d'eau
jusqu'à consistance de pâte et une bouteille de tafia de traite. Du riz,
elle a fait 7 boulettes, chacune de la grosseur d'un oeuf. Puis elle a
placé les oeufs dans une assiette, les boulettes de riz dans une autre
et la bouteille de tafia sur une troisième. Elle, le caporal, Nâna et
trois autres vieilles ayant passé l'âge d'avoir des enfants sont partis
vers 6 heures du soir au moment où la nuit tombe. Les quatre vieilles
portaient l'enfant.
Ils se sont rendus à la plage et ont déposé le petit sous un grand
fromager. Les trois assiettes avec leur contenu ont été rangées devant
l'enfant. Et la vieille a dit à celui-ci: «Quand tu ne vas plus nous
voir, si tu préfères rester avec ta mère, tu n'as qu'à te mettre à
pleurer. Mais si tu veux retourner avec ceux de ta race, va-t'en tout de
suite. Nous renonçons à toi».
Déjà les autres vieilles étaient allées avec Nâna se cacher derrière
l'énorme tronc du fromager. Quand à Ali Bangoura, il s'était éloigné de
dix pas, attendant pour voir ce qui allait se passer...
La vieille se dirigea vers le fromager pour s'y cacher avec les autres
femmes. A peine avait-elle fait un pas qu'une effroyable bourrasque vint
secouer frénétiquement les branches du fromager. Dans l'arbre les singes
se mirent à caqueter, à faire un tintamarre assourdissant. Les feuilles
s'envolaient comme un essaim, en tourbillonnant par centaines. Cela
dura une bonne demi-heure. Tous étaient transis, immobiles
d'épouvante.--Enfin le vent cessa.
L'enfant avait disparu et avec lui toutes les offrandes: les 7
boulettes, les 7 oeufs et la bouteille de tafia. Seules, les assiettes
étaient toujours au même endroit.
Jamais depuis on n'a revu l'enfant. Jamais plus on n'a entendu rien de
lui.
Sambadougou, 1907.
Conté par ÉDOUARD NGOM.
[Illustration: (une frise)]