PRÉFACE

Pour bien connaître une race humaine, pour apprécier sa mentalité,

pour dégager ses procédés de raisonnement, pour comprendre sa vie

intellectuelle et morale, il n'est rien de tel que d'étudier son

folklore, c'est-à-dire la littérature naïve et sans apprêts issue de

l'âme populaire et nous la livrant dans sa nudité primitive.

Aussi convient-il d'encourager tous ceux qui, appelés par leurs

fonctions à vivre au contact de populations aussi mal connues de nous

que le sont encore les Noirs de l'Afrique Occidentale, ont eu la

patience et le talent d'écouter parler les indigènes et de recueillir de

leur bouche les contes merveilleux ou légendaires, les fables d'animaux,

les apologues satiriques qui constituent le fond de la littérature orale

de ces peuplades privées de littérature écrite.

Par tout le continent africain, et notamment dans l'immense région qui

s'étend entre le Sahara et la forêt équatoriale et que nous appelons

communément le Soudan, cette littérature orale fleurit depuis des

siècles et elle a acquis, de génération en génération, une richesse et

une ampleur d'autant plus considérables que, sauf dans une minorité de

musulmans instruits et versés dans la langue arabe, aucune littérature

écrite n'est venue lui faire concurrence.

Un certain nombre de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires

et d'officiers ont rapporté d'Afrique des contes, des fables et des

légendes et les ont publiés dans des ouvrages divers ou dans des

articles de revues. Mais ces publications ont le défaut d'être

dispersées et par suite peu accessibles à ceux que le folk-lore nègre

intéresse plus particulièrement. Les recueils proprement dits de contes

soudanais sont rares à l'heure actuelle, bien que l'éditeur Ernest

Leroux nous ait dotés, à cet égard, d'une bibliothèque renfermant des

ouvrages aussi précieux et intéressants que ceux de Bérenger-Féraud, de

Ch. Monteil, de Dupuis-Yakouba, de P. de Zeltner.

Grâce au concours bienveillant de M. le Gouverneur Clozel, que

l'on trouve toujours disposé à favoriser toutes les publications

d'ethnographie et de linguistique soudanaises, cette bibliothèque

s'enrichit aujourd'hui d'une nouvelle série, due à M. l'administrateur

Equilbecq, série dont le présent volume ne forme que le début et dont

l'importance ni l'intérêt n'échapperont à personne.

Les hasards de sa carrière ont promené M. Equilbecq du Sénégal au Niger

et des montagnes de la Guinée aux vallées marécageuses de la Volta.

Partout où il est passé, il s'est mis en relation avec les griots, qui

forment en quelque sorte la caste littéraire chez les populations du

Soudan, et il a collectionné toutes les histoires qu'il a pu se faire

conter. Sa moisson a été fort riche et se trouve être fort variée. Mais

il ne s'est pas contenté de moissonner: il a voulu tirer parti de sa

récolte et il nous présente aujourd'hui une étude d'ensemble sur la

littérature populaire du Soudan que tout le monde lira avec le plus vif

intérêt et que les folkloristes en particulier salueront avec le plus

vif plaisir.

Les deux principaux mérites de son travail, à mon avis, se résument

en ceci: d'une part la multiplicité et la variété des contes publiés,

d'autre part les considérations générales dont il fait précéder sa

publication et qui l'éclairent d'un jour tout spécial.

Je suis persuadé que son ouvrage rencontrera le succès auquel il a

droit: les spécialistes, comme je l'indiquais à l'instant, y trouveront

matière à compléter leurs connaissances et sans doute à découvrir des

aperçus nouveaux; la masse du public, elle aussi, voudra lire ce livre

et ceux qui le suivront, car, aujourd'hui comme au temps de La Fontaine,

nous aimons tous et toujours à nous faire conter l'histoire de Peau

d'Ane; notre plaisir se double même d'une piquante sensation de

curiosité lorsque c'est un nègre qui nous la conte, pourvu que ce nègre

ait trouvé un interprète aussi averti que l'est M. Equilbecq.

Maurice Delafosse, _Administrateur en Chef des Colonies_.

AUX LUEURS DES FEUX DE VEILLÉE

CONTES INDIGÈNES

De L'Ouest-Africain Français.

ESSAI SUR LA LITTÉRATURE

MERVEILLEUSE DES NOIRS

Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier · 第 4 / 69 题