CAHIER I.

Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que

les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles

n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair

et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,

seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui

peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait

notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher

avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de

la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais

aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de

donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre

récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?

L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments

divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de

soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse.

Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me

définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et

qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et

de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes

sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une

femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la

femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces

attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel

qui nous rassassie et nous rend ingrats?

Isidora · 第 59 / 76 题