Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais
vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je
ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé,
elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal
du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais
douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh
bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous!
_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la
prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un
rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le
bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt
renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble
celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner,
et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par
ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les
rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin
du jour!
[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
J.J. Rousseau,]