plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
qui lui dit avec vivacité:
--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
pas...
«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
avec la clef.
--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
le mot insensé que vous venez de dire...
--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
inévitables donnés par la civilisation.
--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
revenir.
Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
grands tous les deux!»
Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
jeune homme.
«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
apprendre à aimer.»
Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
que jamais.
--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
dans vos mains.
--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
reste plus qu'à pleurer sur elle.
--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
du bien, après avoir perdu la foi!
Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
d'aucun homme.»
L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
seul instant.»
La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
fantômes et d'abîmes.
Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
son propre cerveau.
Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
position, les hommes le sont bien davantage.
La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
croiras-tu que je t'aime?»
Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
passé.
Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
désirable qu'elle.
Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
à force de repentir et de dévouement.»
Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.
Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
les massifs silencieux.
Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
couchée.
«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»
Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»
Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.
Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.
Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
mince, et il lui semblait voir une forme élancée.
Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
l'attente d'un rendez-vous quelconque.
Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»
Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
mort c'était lui.
«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
s'étendant sur sa couche chaste et sombre.
Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
l'amertume par mille endroits.
A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
élève.
«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»
Et il secoua la tête d'un air chagrin.
Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
au lecteur de la journée d'Alice.
Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
l'émotion de son âme profonde.
Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.
Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança
vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
inquiétude se trahit en chemin.
Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de
reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif
comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien
pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle
était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son
joli peignoir de mousseline blanche.
--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à
faire connaissance avec vos belles fleurs.
--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous,
répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de
l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que
je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de
l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah!
Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre,
et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?
--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en
plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie,
comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser.
Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise
impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et
Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur
la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.
Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc
hardiment, Julie!»
--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous
là?
--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.
--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste
sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma
famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous
savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.
--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.
--Vraiment?
--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque
dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas
plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
Julie.
--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je
m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour
Alice avec une sincérité impérative.
[Illustration 07.png: Isidora.]
Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la
courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi
qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme
s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère,
Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de
trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande
pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable
d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
vous interroge.»
Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond,
mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait
éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.
Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il
y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une
rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là
comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la
Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser
cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
besoin de secours et de pardon que de justice.
Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit
la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes
n'eussent pas pu faire rougir.
«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez
pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»
--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais
vous les offrir et vous les demander.
--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en
dévorant des larmes brûlantes.
--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à
cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas
l'accepter!
[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...]
--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous
besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous
offrais la mienne.
--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
--Oui, Julie, si vous la partagez.
--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh!
belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que
vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous
vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.
--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre
expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
rendu justice, un homme vous a aimée.
--De quel homme parlez-vous?
--De mon frère.
--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine
formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse
absoudre!...
--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses
que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et
de fidélité les ont expiées.
--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours
resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à
demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à
conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
veux vous dire toute ma vie.
Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
abattement:
--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur
est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
je crains de ne pas mériter.
--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre
abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
de le transmettre à sa fille.
--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour
de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_,
disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère
pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et
sinistre prédiction!
«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux!
La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les
privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui
serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante
au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.
«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix
la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un
jour!
«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la
honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice,
et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et
incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur
tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes,
et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées
à périr ou à les étouffer?
«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après
mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette
ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du
semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en
demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir
à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane
intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est
une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de
cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.
«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.
«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un
dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
qu'elles auraient dû haïr et repousser.
«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin
trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré,
rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me
font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais
irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent
pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche,
et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient
regardées bientôt comme vendues.
«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins
factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui
fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le
travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est
accepté.
«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal
fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières
le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel
protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus
aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
et les reines modernes de la finance.
«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est
encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous
avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la
promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de
nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous
devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux.
«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous
ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui
est à la fois un fardeau et un besoin pour nous.
«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres
qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et
qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On
pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se
drapent dans leur impopularité.
«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de
raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle
arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le
besoin.
«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que
je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore
florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de
prétendus amis.
«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour
aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et
de bonheur impossibles à trouver!
«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans
passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa
femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté.
«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans
le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur
l'infamie de mon nom de fille.
«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans
le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord
excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être
un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines
filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la
ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me
font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs,
quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais
pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont
fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres
intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve
une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles
m'inspirent.
«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
malheureuse.
«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la
conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais
pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et
pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de
tant de souffrances, la puissance d'aimer.
«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous
n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce
qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas
compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui
abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance.
«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
débauché.
«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires,
sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui
existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la
fois riche et grossière.
«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception,
mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses
nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui
me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette
fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.»
«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis
malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était
passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait
encore:
«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»
«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien.
Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme,
elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de
miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.
«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres
Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles;
mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle
raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente
blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche
aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
regrette amèrement elle-même.
«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme
pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont
le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à
présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je
pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
non vorrei_.»
--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les
paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse:
parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur.
--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria
Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je
pourrai encore aimer et croire!
En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce
qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau
regard.
Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
bénédiction de la grâce divine.
--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
parlé de moi...
--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque.
Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la
courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans
expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
pudeur ait jamais remportée.
«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
en effet.
Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle
avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut
celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à
lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir,
entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques
la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait
cette confession courageuse, elle ajouta:
«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux
plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à
laquelle je succombe.
«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais
éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec
ardeur.
«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais
moi-même?
«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le
premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet
dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que
tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher.
«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
possession de son âme malgré lui.
«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en
n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même.
«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes
pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus
fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager.
«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer
précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où
je me suis brûlée sans me réchauffer.
«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre
et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car
je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui
condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit
d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.
«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever
l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa
nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques
ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est
capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa
science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux!
Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.
«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O
mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
peut vous répondre de lui-même.
--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à
coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...
Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée
importune:
«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande
passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet.
Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
douloureux.
«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
sauverez, en vous sauvant vous-même.
«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre
vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable
de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un
calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau
et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une
noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.
«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles
d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.
«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans
votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et
si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez,
ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous
dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.
--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne
garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon
langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si
ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de
rang et de fortune, si ce n'est vous.
--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur
sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous
consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
d'aimer noblement le noble Jacques.
--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
sacrifice.
--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit
tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!
--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme
je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
--Oui, jurez-le-moi, Julie!
--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
qui me soit plus sacré.
--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant
pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.
Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir
le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était
sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
femme de chambre.
«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je
suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur
ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne
retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout
à moi) les paroles qui pourront m'échapper...
«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout
prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!»
Laurette jura.
«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser
trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.»
La simple fille jura malgré son épouvante.
Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial
venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un
bruit sinistre.
Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de
délire.
Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et
le mystère jusque dans le tombeau.
Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
une plainte.
Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle
l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
yeux ouverts.
Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples
ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une
légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier
mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle
avait parlé.
«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons
si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai
jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon.
--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois
clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
volonté.
--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon
fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
rappeler bien vite.
--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement.
Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des
terribles effets de la migraine chez les femmes.
Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au
lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait
de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?»
Alice avait la pâleur d'un spectre.
Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer
à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient
encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants,
et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large
front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette.
Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra
dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours
précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait
apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.
«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que
vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne
vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»
Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne
pouvait parler, il craignait de s'évanouir.
Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il
était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa
souffrance.
Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué,
flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir
peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc
réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses
accès et ses retours!
Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était
point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne
dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais
que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne
pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna
comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un
immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme
comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle
qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant,
comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits,
comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec
la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se
promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et
d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret
remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur
de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être,
hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.
Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait
d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si
profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que
ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux
que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à
demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
des rhumes.» Et tout fut dit.
Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une
passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de
cette passion.
Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
faire un pas.
Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur
son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce
qu'elle avait souffert.
«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais
donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car
elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.
«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de
me l'amener?
«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
désormais toujours ouverte.»
Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se
promener au bois avec quelques personnes.
A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit
au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa
voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit
son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui
dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les
jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle
m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.
--Elle a été malade, dit Jacques.
--Sérieusement; mon Dieu?
--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.
Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.
Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout
deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient.
C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon
de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée
jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime
générosité d'un tel effort.
Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût
fait trembler la terre sous ses pieds.
Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice!
quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant
cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en
avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.
Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire
intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu.
Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt
dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la
belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes
blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus
vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque
jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré,
et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès
de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse
et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.
Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières
souffrances et des dernières luttes d'Isidora.
Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor
était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble
jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors
qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de
l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé
d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie
et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables
sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop
pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises
l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était,
pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
n'est point trop malheureux.
Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
Rassurez-vous, il l'ignorera.
Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop
souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce
serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le
soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait
ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
que je guérisse.
Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de
l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si
indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des
autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
autour d'elle, son médecin moins que personne.
Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.
Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?
Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres?
celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
eux une heure d'éloquente explication?
Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.
En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions
ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de
Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences,
et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une
troisième partie à son histoire.