ALICE.

Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes

étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse

ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.

Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle

s'appelait Alice.

Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui

ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et

bonne.

C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,

d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.

Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste

et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman

sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des

manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression

plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors

s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie

d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans

désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune

ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée

et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance

désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité

exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de

salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût

d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est

celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des

sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le

monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus

d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à

découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y

perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme

a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si

peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient

une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des

tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu

l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée

par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le

savoir-vivre.

Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents

pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué

qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité

ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.

--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous

a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y

avez pris de l'ennui.

--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.

Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous

fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.

--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut

vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de

la vie.

Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais

mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un

seul instant.

--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil

oncle.

--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de

quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,

embelli, et fort comme, un petit paysan.

--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la

Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que

vous lui avez trouvé là-bas.

--Fort contente, jusqu'à présent.

--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.

--Non, c'est un homme fort instruit.

--Et où l'avez-vous déterré?

--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.

--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être

malin.

--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air

plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.

Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je

crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous

occuper de l'objet qui nous rassemble.

--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.

--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout

une douleur à peine surmontée.

--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.

--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon

frère.

Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se

serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les

contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.

Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de

figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les

autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament

et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des

réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité

autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur

un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:

--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne

vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,

je vous en avertis.

--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous

parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et

je vois que mon frère l'a réellement épousée.

--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre

dame.

--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.

Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question

civile que vous de la question religieuse.

--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne

forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et

mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme

impossible...

--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait

un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,

en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires

à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la

question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de

sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien

ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé

par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les

sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.

--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le

notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous

accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la

repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse

la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne

semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.

Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;

Mesdames... Messieurs...

Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et

à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.

--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui

n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de

ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux

valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos

réflexions...

--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je

voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se

bien pénétrer de notre mépris.

--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme

d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse

fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur

gloire est de faire enrager les gens comme il faut.

--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche

et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!

--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la

vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?

--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait

de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est

qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de

l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,

au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon

frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel

aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup

d'indulgence.

Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le

salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine

de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle

soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger

trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et

qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de

comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas

imiter l'exemple de madame de T...

«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de

vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes

principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je

connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer

l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans

appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;

mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux

arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la

clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature

infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et

d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez

vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»

Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son

avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents

se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une

trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses

habitudes de douceur.

--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,

est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?

--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le

parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,

par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel

madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il

me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous

aggraverez la tâche imprimée à notre famille.

--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,

repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une

trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas

recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les

relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme

elle... Alors je présume que...

--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,

et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un

affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et

votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.

--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses

si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules

de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes

gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas

voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même

d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter

de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,

qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:

vous n'avez pas la moindre notion...

---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos

enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas

aimé beaucoup mon frère, dites?

--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme

qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne

pouvez pas les juger!

--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner

sans chercher à les comprendre.

--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en

avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.

--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme

été plein d'orages...

--Le mot est bénin.

--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs

années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime

que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en

est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,

qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle

avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait

fait de l'épouser?

--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la

conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle

mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses

anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon

du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des

romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait

l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse

convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais

quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,

dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,

que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec

un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en

juger par sa mine!...

--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...

--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours

la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,

cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non

pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que

cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en

fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,

sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que

votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,

située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de

l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux

ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de

communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de

chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La

dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le

pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut

alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle

déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut

alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre

Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses

extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.

--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me

navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.

[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques

noirs...]

--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,

si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela

pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous

amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans

vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant

à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un

jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus

plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.

--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement

en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»

Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans

la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de

l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs

gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,

des hommes débauchés!

Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer

Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous

allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car

j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre

concierge l'a reconnu et l'a nommé.»

--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,

Adhémar.

--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a

trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,

c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je

veux dire dans le sein de votre famille!

--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.

--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais

comme une pêche, et qui descend dans votre cour.

--Mais qui? au nom du ciel!

--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux

assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,

après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!

le Lovelace!

Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.

Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,

filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans

qu'il soit possible D'imaginer.

[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques

Laurent.]

--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.

Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient

de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?

--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,

répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma

petite mère.

--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame

de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?

--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il

fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix

qui entrait en cet instant.

Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme

les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des

exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les

personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.

Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,

même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,

accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après

quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux

pour le caresser à son aise.

«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se

rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez

du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici

à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si

bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt

d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce

provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je

lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de

chambre.»

Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.

--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de

Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...

Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te

délivre de cette poussière.

--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?

reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.

--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?

--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.

--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?

--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en

parlera.

--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur

accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?

--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,

cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous

irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur

si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait

connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en

avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous

vos auspices.

Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait

ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards

ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas

garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora

et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!

Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas

semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà

une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette

figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.

Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,

et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de

ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,

ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui

à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en

subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était

pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman

au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée

mystérieux.

Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par

sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent

se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long

du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos

ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit

salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où

elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors

en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la

campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait

annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à

Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait

eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques

Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas

peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude

de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop

solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre

et à se réprimer.

Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans

le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant

de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant

tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui

voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.

Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,

qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.

Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose

étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré

l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime

bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de

T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était

un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et

de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir

gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait

au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,

en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle

se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était

brisée, distraite et décousue.

Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.

--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas

encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde

envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement

d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que

huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?

--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit

Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même

toute velléité de présomption.

--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne

nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce

habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un

affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai

que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite

serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas

le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!

--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton

dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.

Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le

regarda, et, tout à coup détournant les yeux:

--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous

pas trop la campagne?

--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois

pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.

--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?

--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré

autrefois.

--Il y a longtemps?

--Il y a trois ans.

--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon

frère pour l'Italie.

--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé

aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la

maison voisine.

--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa

veuve.

--J'ignorais qu'il fût marié.

--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la

déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont

élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler

de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous

l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant

la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez

quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.

--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.

--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;

vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui

s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez

dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les

difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.

Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.

Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,

à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement

célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...

--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le

désir évident de se récuser, que j'ignore...

--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette

maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom

d'_Isidora_.

Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir

la pâleur et l'agitation d'Alice.

--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je

ne sais rien de particulier...

--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;

rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...

--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre

Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice

exerçait un ascendant dominateur.

--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:

il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!

--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un

rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.

--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime

toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles

fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et

vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que

soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.

--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de

fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.

Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent

était impossible à exprimer.

«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà

la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de

son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime

encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le

charme et l'épouvante!»

On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour

s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur

son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent

qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»

Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,

comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle

sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions

humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de

plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et

dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait

jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans

sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité

comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le

frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au

lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.

La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine

contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans

sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de

passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être

le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule

en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument

épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.

«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il

m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»

En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle

lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.

Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui

dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous

pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette

peine.»

L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une

tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa

tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient

vaincu.

Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.

L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un

sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et

sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.

Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle

redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et

la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,

dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure

racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de

son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.

Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son

désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du

récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a

pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée

d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.

Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant

qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le

seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?

Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de

religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr

le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la

consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle

avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant

souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle

avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de

coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de

sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était

repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque

sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre

les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.

Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au

milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs

et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;

mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus

entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.

La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à

vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans

illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les

théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les

hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient

tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de

l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour

avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être

confiance, abandon, respect.

Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur

et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa

maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,

sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées

les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de

miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques

Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,

et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le

meilleur des êtres.

Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne

songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si

Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait

aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.

Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop

d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes

choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans

l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la

contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,

il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces

maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire

et les comprendre.

Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit

d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se

révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de

chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son

cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la

fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond

de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et

l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est

le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être

devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela

était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,

refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force

d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à

oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de

peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si

souvent rougir d'être femme!

Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières

qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là

n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable

dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans

la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également

éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont

la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître

invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,

malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre

victorieusement la probabilité.

Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut

pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques

avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une

tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La

fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde

contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa

contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit

comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il

aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua

insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur

sein.

L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit

porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou

plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé

une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en

supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de

date.

--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le

moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec

ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol

amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais

certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du

désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte

qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?

--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café

avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute

l'ancienne disposition?

--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux

pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas

autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est

beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.

--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.

--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a

moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et

partant beaucoup plus sain pour Félix.

--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.

Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à

craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.

--Votre belle-soeur, Madame?...

--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc

pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...

--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...

Et Laurent perdit de nouveau contenance.

--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné

à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous

pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,

il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou

du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine

curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir

si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,

dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,

je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.

--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un

instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien

juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un

avis.

--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a

toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,

un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression

personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun

intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que

j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre

conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême

sollicitude à vous éclairer.

Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce

ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les

commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une

passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.

Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui

qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec

ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il

pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et

fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa

fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la

timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des

membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,

faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un

beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour

le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et

puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice

physiologique.

[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort

ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système

très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles

se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et

très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que

ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé

l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas

seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste

système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis

un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées

incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux

particularités de la physionomie générale, chaque système amène au

progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,

et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de

vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,

le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons

bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.

Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous

pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou

d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est

à noter comme important et remarquable.]

Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme

dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais

cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était

allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être

repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son

sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la

blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on

eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait

honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se

donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait

malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est

ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme

semblable à la sienne pour leur commune souffrance.

Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un

coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,

car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,

un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui

tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans

le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions

sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par

l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine

religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour

deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit

être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la

place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut

que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et

cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;

ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et

de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de

suicide.

Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard

enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce

genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de

monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle

peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les

amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces

terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela

est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une

vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de

se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et

parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher

éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante

et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret

incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la

plus rude?

Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent

cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La

société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais

lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle

aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,

mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des

souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions

effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le

chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce

qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils

trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et

ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et

de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.

Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est

devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous

demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même

vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et

notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!

Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et

fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa

vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait

toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si

mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.

Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à

l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la

première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,

pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,

dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent

pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur

loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce

jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un

autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la

serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je

causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque

fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la

grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus

éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore

rencontrée. Ensuite...

--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.

--Je la revis dans un bal..

--Au bal de l'Opéra?

--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit

Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,

par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.

--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne

sais pas tout.

--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,

hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,

pleine d'audace et d'effrayantes vérités.

--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.

--C'était la même.

--Et laquelle triompha?

--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux

m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître

en moi l'idée de nouveaux devoirs.

--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.

--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,

représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait

sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le

bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et

la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une

troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres

aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la

tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;

c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie

enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux

femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la

seconde.

--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit

Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.

Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une

impression si profonde.

--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas

l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup

appris.

--Quoi, par exemple?

--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.

--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?

--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.

--Mais elle n'aimait pas mon frère?

--La question n'est pas là.

--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.

Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait

Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez

revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans

que vous ne l'avez vue?»

--Oui, Madame.

--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?

--Jamais, Madame.

--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement

définitif?...

--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne

suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa

position, je l'ai jugée.

--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.

--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le

contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici

le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de

l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au

dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu

que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme

belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le

désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et

de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de

conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.

Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime

impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle

l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles

qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,

n'est-ce pas, Madame?

--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion

douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,

comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une

conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas

contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil

blessé le dernier coup.

--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit

Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.

--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement

signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me

demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort

secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais

donc la voir.

--Vous allez la voir?

--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous

pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de

réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de

m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon

qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.

Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup

dans un sens ou dans l'autre.

Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la

première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande

consternation, elle ajouta;

--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de

revenir me trouver, monsieur Laurent.

--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de

fermeté qu'il n'en avait encore montré.

--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la

main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,

et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une

telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,

et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir

sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?

--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit

Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,

comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...

--Eh bien?

--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je

crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je

crains que votre grandeur ne l'écrase.

--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle

ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je

vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une

amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent

s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel

pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.

Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand

elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!

«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que

je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai

guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer

un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte

honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par

la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité

et à la droiture du coeur?»

Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive

et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en

applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et

puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et

elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour

de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier

l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont

peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une

souffrance que l'on caresse.

Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme

le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se

rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers

la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet

être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.

Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que

de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse

beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les

années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de

marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était

encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la

main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage

fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux

noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé

conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,

chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce

mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de

l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.

Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en

noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de

simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait

d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes

croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent

fort.

Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant

d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,

qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de

son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme

était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre

sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait

à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour

voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en

silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a

mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»

Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue

qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.

Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du

comte Félix, quoique pénible et confuse.

«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis

perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que

je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès

de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être

indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,

J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de

quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....

Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste

de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers

voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,

tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras

ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.

J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été

juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que

j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que

je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son

dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes

préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour

moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un

mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis

faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur

bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant

l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle

ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux

disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse

jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je

mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la

misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,

Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par

un froid terrible m'empêche De....»

«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore

net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je

te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer

peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras

tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois

plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma

soeur!...»

«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»

Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque

temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture

affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait

exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.

Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora

était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que

de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et

fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a

si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas

pleuré du tout!

--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de

cette lettre?

--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la

remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre

qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en

baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de

terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle

se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.

--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit

Alice, qui l'observait toujours.

--Oui, Madame, souvent.

--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?

--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès

de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...

--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?

Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:

--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.

--Et c'était vous, sans doute, Madame?

--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!

c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un

seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.

--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un

reproche muet contre quelque autre femme?

--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une

audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser

des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu

m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme

tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime

que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient

cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je

n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque

gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....

En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur

ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit

Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une

dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette

lettre que vous m'avez remise.»

Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une

bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur

son impénétrable physionomie.

Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était

venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence

de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,

posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,

comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux

investigations d'Alice.

L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le

spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui

rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,

frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et

quand elle eut fini;

«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je

n'ai rien compris, je suis trop troublée.»

_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son

âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?

[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la

pendule.]

Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis

elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de

rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,

retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa

échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une

angoisse profonde, une mystérieuse douleur.

La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit

souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut

quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste

d'effroi:

--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix

caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez

pleurer?

--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.

Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure

qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.

Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans

qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant

d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son

âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante

pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et

peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour

Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On

ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.

Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la

corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles

disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout

son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était

cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son

être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès

d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,

elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec

transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de

cris étouffés:

«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»

[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]

En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont

l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes

ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,

elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.

L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,

elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle

l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte

d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,

mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya

bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,

que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et

cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette

courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du

ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,

bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de

l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.

Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:

«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si

longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais

sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»

En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir

ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque

de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.

La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune

Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.

L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre

le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait

reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,

Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet

avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,

au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.

Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice

tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa

belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant

Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,

il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance

pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel

effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la

priant elle-même de se laisser sauver.

Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux

femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe

qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:

l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange

rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.

Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte

chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut

la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,

et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.

«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je

suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi

de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,

qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous

aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais

mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!

permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si

nous étions seules.»

--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et

bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours

encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.

--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un

enfant.

--Si je croyais vous trouver seule chez vous...

--Vous me trouverez toujours seule.

--A certaines heures? lesquelles?

--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je

fermerai ma porte toute la journée.

--Mais quels jours?

--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.

--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!

--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.

Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous

ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous

quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre

famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne

veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.

Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication

dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous

pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez

toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.

Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir

de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup

de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se

rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond

de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle

conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec

elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de

la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se

soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques

avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.

--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est

souffrante, et conduisez-la à sa voiture.

--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant

un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la

remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à

ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,

sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir

détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa

préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.

--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,

si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus

court par là.

--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en

effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de

Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de

leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut

été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce

chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte

de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer

qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au

milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru

calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je

pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?

Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille

tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler

entre le départ et le retour de Jacques.

Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un

attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder

l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il

s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,

pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le

silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du

hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,

et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une

méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à

contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à

courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.

Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous

l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette

porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation

tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un

soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas

vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien

éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,

dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement

satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant

d'autres.

Isidora · 第 50 / 76 题