Voici tout juste un mois qu'une auguste volonté a inscrit à l'ordre du
jour, en trois mots pleins de promesses: _Équilibre du budget._ Le soin
de rétablir nos finances est confié à un homme hardi, fécond en
ressources, célèbre à juste titre par les services qu'il a rendus. Au
seul bruit de son avénement, le crédit public est ressuscité comme
Lazare.
Bientôt le premier élan s'est ralenti; on a compris que l'équilibre d'un
budget ne se prenait point d'assaut comme la tour Malakoff; les esprits
sont entrés dans une période de réflexion. Personne ne doute du résultat
définitif: la France sait qu'avant peu elle sera tirée d'affaire; mais
les esprits curieux se demandent comment.
Il n'y a que deux moyens d'égaler les recettes aux dépenses. Le premier
consiste dans la réduction des dépenses; le deuxième, dans
l'augmentation des recettes. Mais les impôts existants sont déjà d'un
certain poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas s'il
serait possible d'aggraver les droits de mutation; le décime de guerre,
qui fut voté durant l'expédition de Crimée, se perçoit encore
aujourd'hui sur tous les chemins de fer; le tabac vient d'être augmenté
de 25 pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait faire plus
ferait peut-être un peu trop.
On a parlé de nouveaux impôts à créer; soit. Va pour les pianos et les
allumettes chimiques! La taxe des pianos contribuerait sans doute à la
tranquillité publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait
disparaître quelques milliers d'animaux errants, galeux, braillards, ou
même hydrophobes; l'autre supprimerait un nombre égal de clavecins
aigris et d'épinettes à la voix acide. J'aime à croire que le Trésor
exempterait de tout droit le piano du pauvre comme le chien de
l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent des opéras-comiques
_in partibus infidelium_, faute de trente mille francs pour se faire
représenter, seraient admis à tapoter gratis. En revanche, je
recommanderais à toute la sévérité de M. le percepteur ma voisine du
deuxième étage, qui m'étourdit du matin au soir, et qui ne joue pas en
mesure. Mais combien la France possède-t-elle de pianos? Quatre cent
mille, suivant les uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six
cent mille. A combien taxera-t-on ces contribuables à queue ou sans
queue? Il me semble que dix francs sont un impôt raisonnable. Total, six
millions au maximum. Hélas! qu'est-ce que six millions dans le budget de
la France? Nos paysans de Lorraine vous répondraient en leur langage
pittoresque: «Une fraise dans la gueule d'un loup!»
Il y aurait gros à gagner sur les allumettes chimiques. J'ai lu, je ne
sais où, que chaque citoyen français en usait huit par jour. Ce chiffre
ne peut qu'aller croissant, si la nation adopte les allumettes au
phosphore amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, mais
on en casse au moins dix avant d'en allumer une. Cela tient-il à la
maladresse du consommateur? Est-ce tout simplement parce que nous
commettons la faute de les frotter sur une espèce de carton rougi? Elles
s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faïence, sur le marbre, sur
le papier blanc; beaucoup plus difficilement sur les plaques préparées
et vendues par l'inventeur.
Si vos allumettes miraculeuses sont destinées, comme on l'assure, à
remplacer toutes les autres, et si l'État, par surcroît de précaution,
les frappe d'un impôt, les chances d'incendie deviendront presque nulles
dans les petits ménages. Mais on inventera de nouveau les vieilles
allumettes de chanvre trempé dans le soufre, ou même l'art de faire du
feu comme les Cherokees, en frottant deux bâtons l'un contre l'autre.
Décidément, mieux vaut réduire nos dépenses que de chercher dans les
petits moyens un accroissement de recettes. Appliquons-nous à simplifier
la perception des impôts. Elle coûte 14 pour 100 en France, et 8 pour
100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour égaler en cela le peuple
anglais. On parle de supprimer les receveurs généraux: c'est peut-être
une idée en l'air; peut-être même, depuis ce matin, est-ce une idée par
terre. Cependant il me semble que l'État, grâce aux chemins de fer et au
télégraphe électrique, pourrait économiser certains ressorts coûteux.
C'est le budget de l'armée qui a bon dos! Toutes les fois que la France
éprouve un embarras d'argent, les sages de s'écrier: «Réduisez donc
l'armée! Ayez cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions de
plus!» Le compte est exact, ou peu s'en faut; mais, entre nous, le
moment serait-il bien choisi pour licencier une partie de nos troupes?
Nous sommes en paix, je l'avoue, et nous n'avons rien à craindre de
personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amérique n'a rien de
très-rassurant. Il se peut que, dans une dizaine d'années, tous les
soldats européens soient rendus à la vie civile. Quand un ordre logique
et durable sera fondé autour de nous; quand toutes les nations vivront
chez elles; quand le suffrage universel aura dit son mot en tout pays;
quand les deux principes qui sont en guerre depuis 1789 auront livré
leur dernière bataille, la France réalisera sans danger une économie
annuelle de cinq cents millions. Jusque-là, contentons-nous de supprimer
quelques dépenses inutiles et de rappeler quelques régiments dont l'exil
prolongé ne nous rapporte ni gloire ni profit.
Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer les bottes à
l'écuyère qu'ils ont offertes au général Garibaldi. Ils les ont même
exposées en public durant trois ou quatre jours; mais j'ai été averti
trop tard, et je ne les ai pas vues. J'espère, mes bons amis, que vous
n'avez pas oublié les éperons, une paire d'éperons solides! La traite
est longue à faire, le cavalier est infatigable, il ne faut pas que sa
monture le laisse en chemin.
Est-ce Garibaldi qui nous a envoyé cette admirable et singulière
cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pères? J'en doute. Figurez-vous
une centaine de beaux grands bénitiers naturels, faits d'une seule
coquille nacrée. Le mollusque prédestiné qui tire de son propre fond
cette richesse calcaire ne doit pas habiter les côtes de Caprera; il se
briserait aux rochers du voisinage, comme la poésie de M. de Laprade
s'écorne au contact brutal de la loyauté populaire.
La nation sous-marine des mollusques est plaisante au dernier point. Je
me figure qu'on doit rire à valve déployée dans le royaume verdâtre de
la blonde Amphitrite. La naïveté des huîtres, l'ampleur majestueuse des
bénitiers, l'agilité maligne des nautiles, l'innocence paradoxale de la
_concha veneris_, la rondeur béate des coquilles de Saint-Jacques,
chères au pèlerin... Mais pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le
plus périlleux de tous les arts. _Orphée aux Enfers_ est à mes yeux un
chef-d'oeuvre de fantaisie grotesque, et pourtant mon illustre ami, M.
Jules Janin, homme de goût s'il en fut, et fantaisiste au premier chef,
l'a écrasé d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux de la
fantaisie, n'ont pas trouvé grâce devant l'auteur de _Micromégas_. L'art
de dérider les hommes par l'absurde et l'exclusif navigue entre mille
écueils et s'y brise au moindre souffle.
La France possède aujourd'hui un de ces fantaisistes qui suffisent à la
gloire d'un siècle: c'est mon camarade et mon ami Gustave Doré. Depuis
son interprétation de Rabelais, qu'il crayonnait en maître au sortir du
collége, il a touché à tout avec une baguette de fée. Il a ressuscité la
légende du Juif errant, et ce chef-d'oeuvre de _maestria_ élégant a
provoqué un éclat de rire homérique. Il fera revivre Homère un de ces
jours, et la Bible, et la légende de don Quichotte, qui est déjà chez le
graveur. En attendant, il donne un corps aux visions funèbres du Dante
et ranime le vieux bourreau catholique et satirique de Florence. Il
brode les arabesques les plus jeunes et les plus folâtres sur le canevas
immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel poëte! quel homme! Les
contemporains de Dédale auraient dit: «Quel dieu!» Hier encore, dans une
heure de récréation, il se plaisait à illustrer _le Capitaine
Castagnette_, une joyeuseté du jour de l'an, qui durera cent ans et
plus. C'est l'épopée comique du grand Empire, l'histoire bouffonne d'un
de ces argonautes grognards qui laissaient un membre de leur corps à
tous les écueils de la gloire. Le livre est assaisonné de vin et de
larmes, comme ces mets indiens où l'on mélange avec art le sucre et le
piment. Les bras, les jambes, les têtes, les boulets, les calembours,
voltigent dans l'air, pêle-mêle, avec les hirondelles.
On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dorée du drapeau impérial
escarbouillant à coups de serre les corbeaux qui suivaient la grande
armée. Le collaborateur de Gustave Doré, l'homme qui a écrit ce livre
étrange, n'a pas signé son oeuvre de son nom: c'est le jeune et charmant
secrétaire d'un musicien de beaucoup d'esprit, d'un auteur de fantaisies
fleuries et chou-fleuries, qui préside, à ses moments perdus, un des
grands corps de l'État.
Notre siècle est encore un peu gourmé; les hommes d'imagination cachent
leur talent comme un vice. On signe avec orgueil un mémoire
insignifiant, un rapport de commission, une étude sur le drainage; mais
il faut presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un drame, un
roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires qui ont régné avant
nous. Je crois pourtant que l'heure approche où chacun, sans fausse
honte, couvrira ses oeuvres de son nom. M. Mocquart, après avoir signé
_Jessie_, avouera le drame qui va sortir de son roman.
Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque _Tireuse de
cartes_ ou quelque _Fausse Adultère_, il n'aura plus aucune raison de
faire le modeste et de se cacher à l'ombre d'un collaborateur. Son
exemple sera suivi, j'aime à le supposer, et le public, qui dédaigne,
sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnaîtra qu'un
homme en place ne déroge pas en se faisant jouer ou imprimer, mais
s'élève.
L'Académie française, auguste représentante d'un passé qui s'en va,
s'est fait longtemps tirer l'oreille avant d'ouvrir sa porte aux
romanciers. Passe pour les grands seigneurs, les orateurs, les
historiens, les auteurs tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau
lui-même n'a pas été admis sans débats, et l'on ne parle ni de Dumas, ni
de Gozlan, ni de Gautier. Cependant il y a deux places vacantes, puisque
le père Lacordaire est allé rejoindre Scribe au pays où les dominicains
et les vaudevillistes s'habillent du même drap. Scribe (on rendra
bientôt justice à cet aimable génie) a laissé un grand vide à l'Académie
comme au théâtre. L'opinion publique désigne, dès aujourd'hui, son
successeur au théâtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se présenter à
l'Institut.
Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il fera honneur à
l'illustre compagnie. En attendant, le mieux serait, je pense, de nommer
M. Octave Feuillet, un galant homme et un joli poëte, plein d'esprit et
de grâce,--tout capitonné d'idées fines et de sentiments délicats. Il
est aimé de toutes les femmes (en tout bien tout honneur) et estimé de
tous les hommes; l'Académie serait une grande bégueule, si elle
demandait quelque chose de plus. Je le propose en première ligne, parce
que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais Janin ne veut pas faire
le voyage de Passy à l'Institut. Janin est en littérature ce que Pons
est en escrime: une Académie à lui tout seul. Et quelle compagnie!
Horace lui a prêté son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot lui a passé
sa robe de chambre, la fameuse! Et tous les écrivains de bonne famille,
en costume de veau doré, s'étalent en cercle autour de lui dans son
admirable chalet.
Le révérend père Lacordaire, qui fut éloquent et libéral à ses heures,
mérite un successeur éloquent et libéral. On a pensé à M. Dufaure, et je
crois qu'on ne pouvait mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui
cumule la gloire des académiciens et la _turpitude_ des fonctionnaires,
jugeait à propos de donner sa démission, nous avons un nouveau candidat,
M. Baudelaire, génie très-inégal et parfois limoneux, mais plus grand
poëte assurément que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire du
gouvernement.
On m'assure que l'Académie française, ou du moins un des partis qui
l'agitent, songe à nommer un galant homme étranger à la littérature,
mais honorablement connu pour ses idées rétrogrades. A Dieu ne plaise
que je conteste la légitimité d'un tel choix! Mais on me permettra de
dire qu'il n'est pas des plus opportuns; car enfin les idées rétrogrades
ne manquent pas de représentants à l'Académie, et le passé y occupe une
place assez importante, sinon trop!
Si toutes les classes de l'Institut étaient soeurs, les quarante
immortels prendraient exemple sur leurs confrères de l'Académie des
beaux-arts. Cette illustre et intelligente compagnie s'est rajeunie de
cent ans, en élisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands
peintres. Ce faisant, elle a donné satisfaction au goût du siècle, et
sacrifié une hécatombe de trois ou quatre vieilles victimes sur l'autel
du progrès. Elle a expié l'élection de M. Signol, et fermé la porte à
toutes les nullités pédantes et gourmées. Désormais les jeunes peuvent
venir; je vois poindre à l'horizon Baudry, Gérôme et Cabanel.
Pourquoi donc ces élections, qui passionnaient tout le monde il y a
vingt ans, n'intéressent-elles plus qu'un petit nombre de _dilettanti_?
Je me rappelle le jour où M. Flourens fut élu par-dessus la tête de M.
Victor Hugo: une moitié de Paris voulait égorger l'autre. Aujourd'hui,
on va voir à Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, puis à
Saint-Germain-des-Prés la décoration de M. Flandrin, avec plus de
curiosité que de fureur. L'âpreté des jugements est tempérée par une
sorte de résignation voisine de l'indifférence. Un grand artiste inconnu
vient de produire une oeuvre importante au boulevard des Italiens: c'est
M. Justin Mathieu, pauvre, presque aveugle, et puissant comme Doré
lui-même par l'audace et l'originalité de ses conceptions. Qui s'en
émeut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous absorbe tout
entiers? Mais nous sommes presque aussi indifférents en matière
politique. Réveillons-nous! réveillons-nous! si nous ne voulons pas
qu'on dise en Europe: «Les Français ne sont plus sensibles qu'au talent
divin de madame Ferraris ou au tapage des bals de l'Opéra.»
C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur de ses quadrilles.
Samedi dernier, on a sanctifié la salle, en y donnant un bal de charité.
La municipalité du XIe arrondissement avait organisé la fête. On parle
d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! L'hiver n'est pas
trop rude; mais il n'en est pas moins dur, car le pain ne se donne pas,
cette année.
J'ai voulu assister à ce bal, où tant de personnes honorables avaient
contribué pour une somme si ronde. J'y ai vu vingt jolies toilettes,
quelques beaux diamants, deux ou trois officiers municipaux en uniforme,
et une multitude de femmes de chambre, de cuisinières, de cochers, de
concierges, sans compter les danseuses des bals publics, qui s'étalaient
dans certaines loges. Il faut avouer, gens de Paris, que vous êtes des
Athéniens bizarres. Vous croyez être généreux quand vous avez pris pour
quarante francs de billets au profit des pauvres; et vous ne sentez pas
combien il est impertinent d'envoyer vos domestiques danser un vis-à-vis
avec les dames patronnesses! Vos amis sont là, en grande toilette; ils y
ont amené leurs femmes et leurs filles, et vous ne craignez pas d'y
faire aller vos laquais! Je comprends que ce bal vous ennuie, que vous
préfériez le théâtre, ou le monde, ou le cercle, ou même votre lit;
mais, s'il vous coûtait trop de payer de votre personne, ne pouviez-vous
jeter les billets au feu? Vous auriez épargné une avanie à quelques
personnes de votre monde, et à moi un dégoût qui me soulève encore le
coeur.