Ami lecteur, qui ne m'avez peut-être jamais lu, voulez-vous qu'avant
d'aller plus loin nous fassions un peu connaissance? Nous allons nous
voir très-souvent, et cela durera pour le moins une année. Or, si l'on
vous annonçait qu'un étranger doit venir chez vous tous les dimanches, à
l'heure du déjeuner, s'installer sans façon au milieu de la famille, et
raconter à votre femme et à vos enfants tout ce qui lui passera par la
tête, vous vous hâteriez de courir aux renseignements, et vous feriez
bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce qu'il pense, d'où il vient,
où il va, quels sont ses antécédents, et la conduite qu'il a tenue dans
les maisons qui l'ont accueilli. Votre curiosité, monsieur, serait de la
prudence.
Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous conseille, dans mon
intérêt, de ne demander des renseignements qu'à moi-même.
Un assez bon moyen de me connaître à fond serait d'envoyer prendre chez
un libraire les quatorze ou quinze volumes que j'ai publiés en huit ans,
depuis _la Grèce contemporaine_, imprimée en 1854, jusqu'à _l'Homme à
l'oreille cassée_, qui vient de paraître avant-hier. Si tous les abonnés
du _Constitutionnel_ adoptaient cette ligne de conduite, ils feraient
grand plaisir à mon ami M. Hachette, un bien intelligent et bien
honorable éditeur. Mais je ne prétends imposer à personne une démarche
si coûteuse, et qui élèverait outre mesure le prix de votre abonnement.
Rassurez-vous, mon cher lecteur, je sais ce que la discrétion commande.
D'un autre côté, l'instinct de la conservation personnelle me conseille
de vous mettre en garde contre les dires de mes ennemis. J'en ai de
grands et de petits, et même de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien
poëte légitimiste, aujourd'hui républicain au _Courrier du Dimanche_.
J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, député au Corps législatif; j'en
ai de mitrés, comme M. Dupanloup, évêque d'Orléans. Si vous croyez que
tous les mandements sont paroles d'Évangile, je suis un homme perdu. M.
Dupanloup, de l'Académie française, vous dira que j'ai vomi...--Quoi!
vomi?--Oui, vomi de lâches calomnies contre l'innocent cardinal
Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassiné la Grèce, que j'adore,
parce que j'ai pris la défense du peuple grec contre un déplorable
gouvernement. M. Keller vous en dira bien d'autres, si vous l'écoutez
aussi patiemment qu'on l'écoutait naguère à la Chambre! Quant à M.
Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom devant lui, il vide sa
hotte et me voilà sali pour quinze jours. A la suite de ce grand homme,
les petits jeunes gens du parti clérical vont répétant deux ou trois
vieilles calomnies bien usées, mais qui leur font autant de profit que
si elles étaient neuves: comment j'ai payé de la plus noire ingratitude
un roi et une reine qui m'avaient admis dans leur intimité (je n'ai pas
échangé vingt paroles en deux ans avec le roi et la reine de Grèce);
comment j'ai volé le roman de _Tolla_ à un célèbre auteur italien que
personne n'a pu connaître; et comment j'ai été logé aux frais du pape
dans la villa Médicis, qui appartient au peuple français. Ces agréables
imaginations et vingt autres non moins ingénieuses s'étalaient encore le
mois dernier dans le feuilleton du _Monde_ sous la signature de je ne
sais quel débutant.
Les journaux étrangers ne sont pas moins inventifs que les nôtres. J'ai
vu des caricatures allemandes où l'on me représentait écrivant sous la
dictée de Sa Majesté l'empereur Napoléon, à qui je n'ai jamais eu
l'honneur d'être présenté. La presse anglaise répète de temps à autre
que je sers de secrétaire à Son Altesse impériale le prince Napoléon,
que je n'ai pas vu en face depuis tantôt dix-huit mois. On me dépeint
ici comme un salarié du pouvoir, là comme un démagogue de la pire
espèce, plus loin comme un ambitieux qui aspire au conseil municipal de
Saverne, pour devenir adjoint de la commune et lieutenant de la
compagnie de pompiers. Pauvre moi!
La critique littéraire ne m'a pas beaucoup plus choyé que la presse
politique. Interrogez l'école du bon sens, ou la horde malsaine des
réalistes, ou le joyeux essaim des fantaisistes, ces messieurs sont
unanimes sur un seul point. Un Athénien de Thèbes la Gaillarde, M.
Armand de Pontmartin m'a fait l'honneur d'écrire que mes romans étaient
destinés à garnir le fond des malles. Le dernier numéro de la _Revue
fantaisiste_, qu'on a eu l'attention délicate de m'envoyer à domicile,
me comparait élégamment à un ouistiti. Un jeune réaliste de grand
avenir, M. Durandy ou Duranty, me dépeignait autrefois sous les traits
d'une souris qui trotte partout, touche à tout, et fait partout ses
petites... (Décidément, le dernier mot de la phrase était par trop
réaliste.)
Quand les honnêtes gens de certains journaux ne savent plus par où me
prendre, devinez un peu ce qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre
bien grossière adressée à une personne que son sexe et son rang
devraient mettre à l'abri de toutes les injures, et ils accolent mon nom
à leur petit travail. Huit jours après, sur les réclamations énergiques
de vingt personnes, ils se décident à dire en deux lignes que personne
ne lit: «Nous nous étions trompés, M. About n'a pas fait d'impertinence
à madame X...»
Je vous assure, ami lecteur, que ces petits désagréments ne m'ont rendu
ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, vous le verrez bien. Si je vous
répète tous les méchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, ce
n'est point par rancune, mais tout uniment pour vous mettre en garde
contre la calomnie et démentir les faussetés qui pourraient être
arrivées jusqu'à vous. Quant à moi, ni la sévérité des critiques, ni la
haine des partis, ni même la bassesse de ces gens qui vendent leurs
diffamations au petit tas, n'a pu altérer ma bonne humeur.
C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis pauvre et je le
serai probablement toujours; mais je gagne facilement ma vie par un
travail qui me plaît. J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis,
dont quelques-uns datent déjà de plus de vingt ans. J'aime les plaisirs
de la ville et les plaisirs de la campagne, la promenade en voiture au
bois de Boulogne et les longues courses à pied dans les Vosges, le
spectacle d'un beau coucher de soleil et le lever de rideau de _l'Étoile
de Messine_. On me mettrait dans un grand embarras le 14 décembre, si
l'on me donnait à choisir entre le bal de notre ami Strauss à l'Opéra et
une belle chasse au sanglier dans la neige éblouissante.
Sans viser à la réputation de jardinier, comme ce grand ambitieux
d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin et je mange quelquefois des
légumes que j'ai fait planter, suivant le précepte de Candide. Je hais
le dandysme de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime à me
laver les mains de temps à autre et à mettre quelquefois, avant le
dîner, une chemise blanche. Lorsqu'il m'arrive de faire des dettes, ce
n'est aucunement par gloire, mais faute d'argent pour payer mes
fournisseurs. Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour m'insinuer
dans votre confiance et obtenir la main de mademoiselle votre fille: je
suis du bois dont on fait les vieux garçons.
L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; sous prétexte de
cultiver quelques arpents, j'ai appris la théorie du drainage et des
irrigations; je fais tous les ans dix voitures de foin, souvent douze;
j'achète du guano; je sais distinguer le blé de l'avoine, M. Victor Hugo
de M. de Laprade; j'ai trois vaches à l'étable, peut-être quatre, et
dans l'écurie un vieux cheval de dix-sept ans qui nous mène tous en
forêt quand les routes ne sont pas trop défoncées.
Mon père, un bien digne homme que j'ai perdu trop tôt, était petit
marchand dans une ville de quatre mille âmes. C'est pourquoi le commerce
m'a toujours intéressé passionnément. Je n'en fais pas, oh! non; mais
j'étudie à mes moments perdus les grandes questions d'où dépend la
prospérité des États modernes. Je compte bien vous étonner un jour par
la spécialité de mes connaissances en matière de marchandise. Dans tous
les cas, vous ne serez pas fâché d'apprendre qu'à mes yeux, un négociant
honnête et capable est au moins l'égal d'un sous-préfet.
La petite ville où je suis né tire sa prospérité d'une saline
très-célèbre et d'une grande fabrique de produits chimiques. J'ai donc
étudié l'industrie dans la mesure de mes moyens. Partout où j'ai voyagé,
je me suis appliqué à observer le travail de l'homme dans ses produits
les plus curieux, la filature des soies à Smyrne, le tissage des étoffes
à Lyon, les huiles et les savons à Marseille, la quincaillerie à
Saverne, l'impression des étoffes à Mulhouse, la conservation des
sardines en Bretagne, la pisciculture dans deux petits étangs qui
embellissent mon jardin, l'exploitation de la naïveté humaine à Rome, à
Corps-la-Salette et à Loreto.
Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a donné gratis
quelques rudiments d'éducation classique. En ce temps-là, je suivais les
cours du collége Charlemagne, sous des professeurs admirables comme M.
Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui est mort de ne
pouvoir plus enseigner. A la fin de mes études, j'entrai à l'École
normale, comme mon ami Grenier, ici présent au _Constitutionnel_, comme
Weiss, Taine et Prévost-Paradol, qui sont aux _Débats_, comme Francisque
Sarcey, qui reste sans moi à _l'Opinion nationale_. Si la plupart de nos
camarades se sont enfuis de l'Université pour échapper aux mauvais
traitements de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas eu
la même excuse. J'avoue qu'en entrant à l'École mon intention était de
n'enseigner jamais. Je passais par là pour aller plus loin, et avec le
ferme propos de ne point m'arrêter à mi-route. Ce parti pris de voyager
me permit de voir Rome, Athènes et Constantinople, tandis que le pauvre
Sarcey, par exemple, faisait la rhétorique à six Bretons en sabots, au
village de Lesneven, moyennant un traitement de quatre cents écus, style
du pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!
Je revins en France au bout de deux ans, avec sept cents francs de
capital, huit cents francs de dettes et une famille à nourrir. Vous
avouerez, monsieur, que j'étais dans les meilleures conditions du monde
pour entrer dans la littérature. Aussi n'hésitai-je pas un instant. Je
fis mon chemin assez vite, grâce aux bontés d'un protecteur très-juste
et très-généreux. Il a trente-six millions de têtes et s'appelle le
public.
Il m'a gâté quelquefois, c'est une justice à lui rendre; quelquefois
aussi, il m'a traité durement. Vous l'auriez trouvé juste, mais un peu
sévère, si vous l'aviez entendu siffler _Guillery_ à la
Comédie-Française. Il s'est montré trop doux pour les _Mariages de
Paris_, un volume de nouvelles fort médiocres et que je n'écrirais plus
si c'était à refaire. En revanche, il n'a peut-être pas assez goûté _le
Roi des montagnes_, qui, sans être un chef-d'oeuvre, est assurément ce
que j'ai publié de mieux. Puisse-t-il être plus indulgent pour _l'Homme
à l'oreille cassée_, mon dernier né, mon Benjamin!
Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si longtemps du même
sujet, et d'un assez mauvais sujet. Je n'ignore pas que le _moi_ est
haïssable; mais, si j'épuise aujourd'hui cette matière, c'est pour n'y
plus revenir jusqu'à la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, pour
faire connaissance; vous me connaîtrez tout à fait quand je vous aurai
dit un mot de mes opinions religieuses, politiques et littéraires.
J'ai la religion de Stendhal, de M. Littré et de M. Prosper Mérimée.
Toutefois, croyez bien que je ne suis ni fanatique ni intolérant.
J'apprécie la foi qui a construit le dôme de Saint-Pierre et inspiré
tant de chefs-d'oeuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire le génie
du libre examen qui a fondé la grandeur de l'Angleterre et la liberté de
la Hollande, tandis qu'il affranchissait les esprits en Suisse, en
Suède, et dans la meilleure moitié de l'Allemagne. J'estime que le
mahométisme avait du bon en son temps, et qu'il a fait du bien sur la
terre; mais on ne peut pas être et avoir été, comme dit le père
Passaglia. Je révère et je plains sincèrement le peuple d'Israël, qui a
conservé la foi de ses ancêtres au milieu des persécutions les plus
atroces. Je ne suis intolérant que pour l'intolérance, et j'entre en
fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de quelques hommes
s'insurger contre un gouvernement qui les soutient. Ah! si j'étais le
maître ici pendant vingt-quatre heures!... Mais, pardon, ce n'est point
de cela qu'il s'agit.
En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; mais nous
n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on appelait autrefois la paix
à tout prix. La paix sera fondée solidement en Europe et l'on pourra
licencier toutes les armées lorsqu'il n'y aura ni une nation opprimée
par une autre, ni un souverain odieux à la majorité de ses sujets.
J'espère donc, et de toute mon âme, qu'avant dix ans, toutes les nations
seront chez elles et qu'elles se gouverneront elles-mêmes par le
suffrage universel. Le vif intérêt que je porte à quelques peuples
opprimés ne me fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde ne
pouvait être libre qu'au prix de la servitude du peuple français,
j'abandonnerais le monde à son malheureux sort. Mais nous n'en sommes
pas là, Dieu merci! A mesure que tous les opprimés de l'Europe, qui sont
nos alliés naturels, se rapprochent de l'indépendance, la France se
rapproche de la liberté. Nous ne touchons pas au but, mais nous
l'apercevons, et c'est quelque chose. Encore deux ou trois coups d'État
en novembre, et le gouvernement impérial ne nous laissera plus rien à
désirer. Lorsque j'étais petit garçon, je regrettais que tous les jours
de la semaine ne fussent pas des dimanches. Il ne faudrait que la
volonté d'un homme, pour que tous les mois de l'année fussent des mois
de novembre, et l'homme à qui nous avons mis nos destinées en main est
intéressé à notre résurrection autant que nous-mêmes.
En littérature, monsieur, j'ai le goût le plus ridicule, mais vous
aussi; et cela me réconcilie avec moi-même. J'aime tout ce qui me plaît,
et je me soucie des règles d'Aristote ou de Laharpe comme d'un
feuilleton du petit M. Édouard Fournier. Après une oraison funèbre de
Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tête, je me gaudis en
lisant l'oraison funèbre de Gicquel, par Mgr l'évêque de Poitiers.
J'admire le génie de madame Sand; j'adore le style de Mérimée et de
Gautier, qui est la perfection même; j'ai pleuré sur les vers de M. de
Lamartine, la poésie de M. Hugo m'a donné des éblouissements comme vous
en avez eu sans doute en regardant le soleil. M. Ponsard me rend froid,
comme Dieu fit l'homme à son image; et cependant il y a un acte de
_Charlotte Corday_ qui m'a rappelé le génie de Corneille. Émile Augier
me ravit; c'est un des Français les plus français qui aient émerveillé
la France. Mais comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son
grand-père Pigault-Lebrun, et que je ne méprise aucunement le gros rire
de M. Paul de Kock? Je range _Madame Bovary_ parmi les chefs-d'oeuvre de
l'art contemporain. Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que je
goûte le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils m'enchantent lorsque
je les écris et m'attristent quand j'essaye de les relire. Et cependant
j'entre en fureur quand je les vois déchirer à belles dents par des
critiques qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins que je
haïsse la critique en général! Les Sainte-Beuve et les Janin sont placés
au plus haut de mon estime, et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe
dans mon coeur. Il y a trente écrivains à Paris qui jugent les oeuvres
d'imagination avec infiniment de goût et de droiture; ceux-là seront mes
amis, quoi qu'ils disent pour ou contre moi.
Il est heureux que je n'aie jamais à vous entretenir de musique. Je
serais forcé d'écrire ici que je préfère Mozart à M. X... et Rossini à
M. Z.: ce qui me mettrait mal avec au moins deux personnes. Mais nous
parlerons souvent des autres arts. Je vous décrirai les théâtres de la
place du Châtelet, et le nouvel Opéra, que mon ami Charles Garnier
construit dans un style beaucoup plus agréable. Toutes les fois qu'on
exposera un tableau, une statue, soit dans un monument public, soit au
boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon avis, en amateur plus
passionné que compétent, mais toujours sincère; car j'ai oublié de vous
dire que j'étais fanatique de peinture et que je me ferais couper en
morceaux plutôt que de laisser transformer les toiles de Rubens en
toiles à matelas.
Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme si j'avais déjeuné
chez vous ce matin et bavardé à tort et à travers, selon mon habitude.
Si je ne vous ai pas fait l'effet d'un méchant homme, vous me lirez
dimanche prochain, et ainsi de suite durant toute une année. Et je
m'engage à ne plus vous parler de moi.