XIII

Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des associés?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne,

s'est prononcée pour la négative.

«Considérant, dit l'arrêt, que l'augmentation du prix des charges a été

causée en partie par l'usage de les mettre en société; que la nécessité

de réunir le capital d'acquisition sans avoir recours à des associés a

pesé sur le prix lui-même...,» etc.

Il ne m'appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je

crois, au demeurant, qu'il se réfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait

être mieux garantie que par le principe de l'association. Un capitaliste

isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la

charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines

tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d'un

agent de change incessamment contrôlé par ses copropriétaires. S'il

faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait

lui dire à l'oreille: «Donnez-moi cent mille francs, ou je vous

dénonce!» Telle est la morale de notre temps.

Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l'effet de

l'association, est une garantie pour le public. Lorsque le mouvement des

affaires de bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de

quatre ans (elles avaient monté de quatre cent mille francs à deux

millions entre 1851 et 1855), le ministre des finances, M. Magne, s'émut

d'une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l'empereur en 1857, et

demanda s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value à des

proportions modestes.

L'empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se

résumer ainsi: «Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre

millions: le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et

les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers

remis aux mains de ces officiers ministériels sont d'une telle

importance, que le cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, exigé

en 1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge ne

répondait du reste.»

En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq mille francs,

représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie

dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque

liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de

titres. Les cent vingt millions représentés par la valeur des soixante

charges sont un gage solide, inaltérable, qu'on ne peut ni dénaturer ni

emporter en Amérique. Supposez qu'à la veille de la prochaine

liquidation ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de

New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés: ils

laisseront à Paris un gage de cent vingt millions, représenté par leurs

charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi,

prononce la nullité des associations!

Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 57 / 75 题