MM. BONNAT, CERMAK, LÉON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, FANTIN,
FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, GUILLEMET, BROWN, FRANÇOIS REYNAUD, BREST,
TISSOT, MOULINET, BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.
Ma critique est passablement attardée: le Salon ferme dans deux jours,
et je serai peut-être obligé de passer sous silence plus d'une belle
oeuvre et plus d'un vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera
pas grand dommage aux artistes qui ont leur réputation assise; elle
serait plus coupable si elle tombait sur des jeunes gens qui commencent
et qui ont besoin, pour attirer l'attention publique, du petit bruit que
nous faisons.
Je veux donc me mettre en règle avec ma conscience, en nommant
aujourd'hui quelques peintres d'histoire et de genre qui n'ont pas
encore obtenu même une troisième médaille, et qui pourtant méritent
d'être connus.
M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frappé. Son tableau d'_Adam et
Ève_ en présence du cadavre d'Abel est sans doute une oeuvre de jeunesse
et d'inexpérience: elle vous arrête cependant par un certain aspect
magistral. La composition est simple, forte, touchante. Le dessin des
trois figures présente des défauts énormes et de très-belles qualités.
La couleur est quelquefois sale, et pourtant il règne dans tout
l'ouvrage un vif sentiment de la couleur. Je serais bien étonné si M.
Bonnat ne prenait pas un jour, dans la peinture d'histoire, une place
importante. Il a des qualités qui ne s'acquièrent pas à l'école, ce qui
est rare par le temps qui court.
M. Cermak a de la facilité, de la verve, de l'audace. Sa _Razzia de
bachi-bouzouks_ rappelle certaines compositions et certaines qualités de
M. Horace Vernet. Le groupe est vigoureusement construit, le mouvement
de la femme me paraît bien jeté. Peut-être la couleur est-elle un peu
banale et le dessin du corps un peu vide. On pouvait entrer plus avant
dans le modelé sans nuire à l'effet puissant de l'ensemble.
Le _Samson_ de M. Léon Glaize est l'oeuvre d'un artiste moins avancé;
mais il ne faut pas mépriser ces fruits verts d'une imagination de vingt
ans. Il y a, dans ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre,
dans cette façon de carnaval héroïque, l'empreinte d'un talent réel et
personnel.
L'_Ex-Voto_ de M. Legros rappelle un peu, mais sans plagiat, les débuts
de M. Courbet. La naïveté du sujet, la vérité un peu grimaçante des
figures, je ne sais quoi de solide et de vivant, une excellente qualité
de peinture, voilà ce qui vous frappe à la première vue. J'espère que M.
Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, qui, après s'être annoncé
comme le grand prêtre du laid, est devenu modestement un des premiers
paysagistes de notre siècle.
La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un peintre de talent
s'y laisse prendre dans la jeunesse. Voyez plutôt M. Édouard Manet, un
coloriste hardi, fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et
l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et vraiment
originale: c'est un _Espagnol jouant de la guitare_. Mais la laideur de
ce singe l'a mis en goût, et, lorsqu'un honnête ménage de bons bourgeois
lui commande son portrait, les modèles sont fort à plaindre.
Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui de M. H. de M...,
par Félix Bracquemond. Si ce pastel était au musée de Bâle, au lieu
d'être enseveli dans les catacombes où la commission de placement a
caché les dessins, on l'attribuerait à l'école d'Holbein, sinon au
maître lui-même. M. Bracquemond a l'étoffe d'un grand, grand, très-grand
dessinateur, et je ne sais pas en vérité ce qui manque à son talent, si
ce n'est peut-être les commandes.
M. Fantin a trois portraits, désignés modestement par le nom d'études
d'après nature. Il est certain que ces toiles ne sont pas finies comme
_la Réconciliation_ ou _le Marché_ de M. de Braekeleer; mais elles sont
assez faites pour montrer que M. Fantin a le tempérament d'un peintre.
Ébauches si l'on veut! tout le monde ne fait pas des ébauches aussi
larges de dessin et aussi justes de ton.
On me permettra peut-être de citer ici quelques portraits de mérite
inégal, mais tous intéressants à divers titres. C'est le portrait de
Garibaldi, par M. Fagnani; le portrait de Proudhon, par M. Amédée
Bourson; le portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait de
Claude Bernard, par M. Guillemet.
M. Fagnani n'a voulu représenter ni le conquérant désintéressé des
Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux défenseur de la liberté
romaine, ni le sublime aventurier de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous
montre n'est pas le héros en action, bruni par le soleil, amaigri et
littéralement _entraîné_ par les fatigues et les privations de la
guerre, dévoré par le feu du génie et de la passion; c'est le grand
homme au repos, le blond laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie
à la délivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse où l'on
parcourra les dernières étapes de la liberté: Rome et Venise, Pesth et
Varsovie.
Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit au livret dans la
forme suivante: «392, _Portrait d'homme_.» Que le portrait de M.
Proudhon soit le portrait d'un homme, dans le sens le plus noble et le
plus élevé du mot, c'est ce que personne ne peut contester; mais le
petit recueil officiel pouvait préciser davantage. J'espère que ce n'est
pas la commission des beaux-arts qui a prescrit à l'artiste une formule
si générale. Le nom de ce philosophe, de cet économiste, de ce
publiciste, de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer une page du
livret.
M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier les leçons de M.
Picot, expose les portraits de M. Robert David (d'Angers), fils de notre
immortel sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme d'esprit,
franc comme l'osier, et qui a laissé de justes regrets à la
Comédie-Française.
M. Guillemet, digne élève de M. Hippolyte Flandrin, a fixé sur la toile
la belle et glorieuse figure de M. Claude Bernard. C'est un assez bon
portrait; mais je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-même le
refît quelque jour à l'usage de la postérité. M. Claude Bernard, que le
peuple connaît à peine par son nom, est un des plus grands hommes de la
science. Ce cerveau puissant réunit au plus haut degré deux qualités
qui, jusqu'à nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit d'observation
et l'esprit de méthode. Nous avons eu des expérimentateurs aussi
habiles, des observateurs aussi exacts; mais tous, après avoir noté ou
provoqué un phénomène, se sont tenus à la constatation des faits, comme
Magendie, ou se sont hâtés d'en tirer des conclusions aventureuses,
comme Bichat.
Pour Bernard, le résultat d'une expérience est le point de départ d'une
expérience nouvelle. Il use largement de l'hypothèse, mais l'hypothèse
n'est pour lui qu'un instrument, un moyen de poser les questions. Ses
découvertes se font par enfilades; il n'en est pas une qui ne lui en ait
suggéré beaucoup d'autres. Chaque jour lui fournit de nouveaux problèmes
qu'il résout successivement. Esprit profondément méthodique (il a refait
pour son usage le _Novum Organum_), il s'appuie sur les obstacles mêmes
pour avancer plus loin. Les anomalies que les expérimentateurs vulgaires
considèrent comme des accidents sont pour lui le point de départ de
nouvelles recherches et de nouvelles découvertes. Ses travaux les plus
connus et qui ont le plus étonné les académies sont relatifs à la
nutrition; mais il a embrassé toutes les parties de la physiologie, et
ses études sur le système nerveux sont peut-être les plus
révolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande influence sur
l'avenir de la médecine. Peut-être un jour la médecine scientifique
datera-t-elle du Français Claude Bernard comme la médecine d'observation
date du Grec Hippocrate.
Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits ou développés
brillamment cette année. M. John Brown, un débutant de 1859, a fait des
progrès rapides. Il peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve,
ni de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble l'entraîner vers
les études de sport. Il a tout ce qu'il faut pour remplacer
avantageusement ce pauvre Alfred Dedreux, le favori du Jockey-Club.
M. François Reynaud a fait trois bons tableaux, dont un vraiment
très-remarquable: je veux parler de ces deux filles des Abruzzes qui
descendent en chantant, par un soleil de juillet, dans un chemin
poudreux. Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: le
ciel, le paysage, les étoffes, les types, tout est vrai, vivant,
heureux. Bravo! jeune homme. Suivez ces deux petites filles aussi loin
qu'elles vous conduiront! La route est bonne: Marilhat, Léopold Robert
et Decamps y ont passé à votre âge.
«Élève de MM. Aubert et Loubon,» dit le livret. Je passe à M. Brest, un
des jeunes maîtres qui se sont révélés en 1861, et je m'aperçois qu'il
est, lui aussi, un élève de M. Loubon. Mes compliments bien sincères à
l'excellent professeur du musée de Marseille. M. Brest ira loin, ou,
pour mieux dire, il est arrivé. Bien peu d'hommes avant lui ont rendu
les aspects de l'Orient avec cette finesse. La place de _l'Al-Meidan et
la Pointe du sérail_ sont dignes de figurer dans les meilleures
galeries; le _Missir-Charsi_, tableau d'intérieur, est peut-être plus
merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera M. Fromentin et M.
Belly, il pourra leur donner la main.
Je passe indifférent devant les pastiches de M. Tissot, faibles hommages
rendus par l'ambition d'un jeune homme au génie de M. Leys. Je découvre
dans un coin une petite _Savonneuse_ signée du nom de M. Moulinet. Il y
a là dedans l'étoffe d'un fin coloriste; mais il faudra que M. Moulinet
apprenne ce que c'est que les plans.
M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il n'ait encore obtenu
aucune récompense. Le public s'attroupe volontiers devant ses onyx, ses
métaux, ses vases précieux rendus avec une vérité plus que flamande. Il
est très-puissant en son art, et le temps n'est pas loin où les amateurs
rechercheront ses toiles pour les couvrir d'or. Un progrès lui reste à
faire, s'il veut être complet. Chacun des objets qu'il représente est
excellemment peint, et souvent même fort bien dessiné. Mais la
collection de ces admirables pièces ne forme pas un tableau, parce que
les choses ne sont pas toujours à leur plan, et surtout parce qu'il
oublie de les lier ensemble par les reflets. Qu'il se hâte de combler
cette lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplôme de
maître.
Cette liste ne serait pas complète si j'omettais le nom d'un jeune
peintre connu et aimé depuis longtemps dans le monde des arts et de la
critique, d'un homme à qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit
et souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu'à cette année
pour donner entière satisfaction à ses amis, en produisant une belle
oeuvre. Je veux parler de M. Charles Marchal et de cet _Intérieur de
cabaret_, qui n'est plus la promesse, mais la réalité d'un vrai talent.
Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent leur rang dans les
musées de province, n'étaient guère autre chose que des idées peintes.
Idées ingénieuses, sans contredit, et quelquefois touchantes;
compositions spirituelles, mais exécutées tant bien que mal, sans parti
pris, à la bonne franquette. Ce n'était ni mauvais, ni excellent, ni
médiocre: ce genre de peinture n'était pas du ressort de la critique,
mais plutôt de la sympathie et de l'amitié.
Il y a tantôt deux ans, ce peintre, qui vendait ses tableaux, qui
n'était pas maltraité dans nos gazettes, et qui vivait en paix avec tout
le monde, excepté peut-être avec lui-même, se met en tête de devenir un
artiste sérieux. Il dit adieu à Paris, il va se confiner au fond de
l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, où il ne
connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, travaillant sans
relâche, étudiant la nature vivante, fatiguant ses modèles sans se
lasser lui-même, et il rapporte deux tableaux à Paris. Je ne vous parle
pas de l'hospitalité cordiale qu'il a reçue là-bas, de l'empressement
des bons Alsaciens autour de cet étranger: celui-ci lui amenant des
modèles, celui-là lui offrant des ateliers, le juge de paix finissant
par lui donner la salle d'audience, parce que le jour y était plus franc
que partout ailleurs. Toute la population s'intéressait au sort de ces
deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues à la ronde
lorsqu'elles furent achevées.
Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal fût devenu un grand peintre, ni
même que son talent eût fait aucun progrès. S'il avait produit deux
croûtes en dix-huit mois, la fortune aurait été une injuste et la nature
une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent de ces
coups-là. Rassurez-vous: le premier de ces tableaux, et le moins
complet, est exposé au boulevard des Italiens. M. Martinet l'a publié
dans _l'Album_, photographie des chefs-d'oeuvre de l'art contemporain.
Ce n'est pas précisément un chef-d'oeuvre, mais c'est une excellente
chose, bien supérieure à tout ce que l'artiste avait produit jusque-là.
Quant à l'_Intérieur de cabaret_, qui est exposé au palais de
l'Industrie, c'est un progrès dans le progrès. Nous ne sommes plus
réduits, cette fois, à louer l'idée, qui est ingénieuse, ni même la
composition, qui est excellente. On peut parler hardiment du dessin, du
modelé, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, de la
disposition des draperies. On peut s'arrêter longtemps à chaque figure,
et même s'épanouir avec ce groupe si blond, si fin, si charmant qui rit
derrière le garde champêtre en uniforme.
La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, n'a plus besoin de
mettre des gants. Elle ne craint plus de lui reprocher la disproportion
de telle figure, la roideur de telle draperie, la crudité parfois un peu
vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections les plus
légères de la perspective, et lui dire ce mot que j'ai entendu de la
propre bouche de M. Meissonnier: «Il y a dans le tableau de Marchal des
enfantillages d'écolier avec des qualités de maître.»