MM. ROCHET, ÉTEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS,
CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, MM. FRANCESCHI,
CLÈRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, TEXIER, MATHURIN MOREAU,
FRATIN, CAIN, FRÉMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.
Une masse imposante et franchement décorative s'élève au milieu de
l'Exposition de sculpture: c'est le monument de don Pèdre Ier, par M.
Louis Rochet.
M. Rochet est élève de l'immortel artiste et du grand citoyen qui
s'appelait David (d'Angers). Il a profité aussi des exemples d'un autre
maître: il doit beaucoup, et c'est une chose qu'il avoue modestement
lui-même, à l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blâme pas d'avoir
étudié le monument de Frédéric II, qui est et qui restera longtemps le
plus admirable modèle en ce genre. Le conquérant de la Silésie chevauche
en habit militaire sur un piédestal gigantesque; le fondateur de la
dynastie brésilienne caracole, dans un costume éblouissant, au sommet
d'une montagne de bronze. Autour de Frédéric, les soldats de son armée;
à ses pieds, ses victoires. Aux pieds de Pèdre Ier, M. Rochet a
symbolisé les quatre grands fleuves du Brésil, entourés des produits les
plus marquants de cette contrée miraculeuse. On devine, au premier coup
d'oeil, les ressources inépuisables de cette terre vierge que la liberté
et la civilisation commencent à mettre en valeur.
Lorsqu'il s'est agi de représenter les quatre fleuves du Brésil,
l'artiste s'est vu arrêté un instant par une objection toute locale.
Pouvait-il placer aux pieds de dom Pèdre quatre fleuves antiques, avec
cette longue barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient au
Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement inconnu chez les
peuplades indigènes du Brésil. Les tribus riveraines de l'Amazone et du
Parana sont plus glabres que nos lycéens de douze ans. M. Rochet a
esquivé la difficulté, en représentant chaque fleuve par une famille
sauvage choisie sur ses bords. Reste à savoir jusqu'à quel point un
sauvage rond comme un oeuf peut exprimer l'idée d'un fleuve. Ce n'était
pas sans quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi des
vieillards à longue barbe pour représenter les grands cours d'eau.
L'imagination du peuple reconnaissait, au premier coup d'oeil, ces vieux
bienfaiteurs du genre humain penchant leur barbe de roseaux sur leurs
urnes inépuisables; et les petits enfants eux-mêmes, devant ces figures
vénérées, apprenaient l'amour et le respect des forces bienfaisantes de
la nature. Je serais bien étonné si les sauvages eux-mêmes éprouvaient
quelque sentiment du même genre devant les groupes de M. Rochet. Ajoutez
que les types qu'il a dû choisir ne brillent ni par la beauté ni par la
variété. Ces hommes bouffis, lippus et modelés en boudin sont assurément
très-vrais; mais pourquoi la vérité de ces pays-là n'est-elle pas plus
belle?
Malgré tout, je me figure que le monument de dom Pèdre, lorsqu'il
s'élèvera sur une place de Rio-de-Janeiro, fera un assez grand effet et
honorera la sculpture française. Le tas est bon, la masse est imposante,
les proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris une oeuvre
difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait manqué son but.
M. Étex a été beaucoup moins heureux dans son projet de fontaine
monumentale, et je ne désire pas vivre assez longtemps pour voir ce
chef-d'oeuvre à l'entrée du bois de Boulogne. Au demeurant,
l'architecture, la sculpture et la peinture de cet artiste fécond me
laissent sous une impression malheureusement uniforme. Je me demande
quelquefois comment un homme qui a fait, en 1833, un des groupes les
plus remarquables de notre siècle a pu tomber si fort au-dessous de
lui-même. Un incontestable talent, une noble ambition, un travail
héroïque devaient le conduire plus haut et plus loin. Peut-être le sort
a-t-il pris plaisir à constater par cette décadence un axiome de la
sagesse des nations: «Qui trop embrasse, mal étreint.»
M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la sculpture, mais il
étreint vigoureusement. Son chef-d'oeuvre n'est pas le _Triomphe
d'Amphitrite_, qui pèche par la proportion, ni même la belle
_Gallinara_, ou gardeuse de poulets, où la dépense du marbre est trop
grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes de bronze suffiraient
amplement. Mais le buste de madame la baronne de R... est très-fin et
bien digne de la beauté aristocratique du modèle. Quant au buste de _la
Négresse_, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement par
l'arrangement des métaux, l'harmonie des couleurs et le goût de
l'ajustement, mais par le modelé de la tête. On n'a rien fait de plus
frais, de plus friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande à
ceux de mes lecteurs qui ont lu _la Grèce contemporaine_ le portrait
d'Hadji-Petros. C'est une fort belle tête de pallicare, exécutée avec le
plus grand soin d'après ce vieux héros de l'amour et de la guerre. La
couleur même du bronze est nouvelle et intéressante: vous diriez une
scorie humaine retrouvée sous les débris d'une acropole incendiée.
Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une collection de
bustes excellents, presque un musée.
Nous avons déjà parlé des maréchaux et des maréchales de M. Crauk; nous
ne dirons rien du Béranger de M. Perraud, qui n'est pas une de ses
oeuvres les plus excellentes; mais je voudrais avoir une heure à passer
en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: le professeur Bugnet
et le président Boileau. Ces deux portraits suffiraient à fonder la
réputation d'un artiste. M. Iselin était connu depuis longtemps; s'il
n'est pas célèbre à dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis une
injustice. Je goûte beaucoup moins le portrait un peu rond de M. le
comte de Morny. Il est à regretter que l'art n'ait rien su faire de
mieux pour un homme auquel il doit tant.
Le buste du maréchal Magnan, par M. Millet, vaut les meilleurs de M.
Iselin. Je regrette seulement que ce jeune et vaillant artiste n'ait pu
nous montrer ici les statues qu'il a exécutées dans les monuments
publics.
M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand Arago est
magnifique; celui du docteur Cazalas et du lithographe Engelmann sont
vivants; il nous a ressuscité M. Étienne avec le jabot, la coiffure, les
accessoires, la couleur de l'époque. Ce n'est pas seulement M. Étienne
qui revit sur ce piédestal, c'est son temps.
Un jeune homme, M. Desprey, débute aujourd'hui comme autrefois M. Oliva.
J'espère qu'il suivra le même chemin. Ce portrait de l'évêque de Troyes
est plein de promesses.
Un autre débutant, M. Barrias, a fait deux bustes bien fouillés, bien
gras, bien vivants. J'ai couru au livret pour m'informer si M. Barrias
n'était pas élève de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de
l'avenir? C'est un beau rêve.
Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modèle spontanément sous ses
doigts comme la prose se scandait en vers sous le stylet du poëte Ovide.
Il rencontre un empereur, un philosophe, un abbé, une comédienne: il
court au baquet de terre glaise, et voilà un buste de plus! Ses
portraits sont vivants et ressemblants, quelquefois un peu plus laids
que la nature; mais je ne serais pas humilié de me voir laid de cette
laideur-là. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi dans l'avenir de
M. Carrier. Son buste de M. Renan, qui est ici; son portrait de notre
admirable madame Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent
un talent vigoureux, quoique un peu déréglé. Il prendra une belle place
dans l'art moderne, s'il apprend à travailler difficilement.
Au milieu de ces débutants, j'ai failli oublier M. Dantan jeune et sa
réputation, consolidée par une longue série de succès. Mais je ne veux
point passer sous silence le buste de Béranger, par mademoiselle
Dubois-Davesnes. C'est le vieillard à ses derniers jours, bien cassé,
bien las, bien abattu par les années et les douleurs de la vie, et déjà
penché vers l'éternel repos, mais toujours bon, toujours grand, toujours
épris de ces rêves immortels qu'on appelle la patrie et la liberté. Ses
lèvres, qui ont chanté la gloire, sifflé la superstition et baisé le
joli museau de Lisette, sont un peu molles et pendantes; mais elles
s'ouvriront jusqu'à la dernière heure pour laisser tomber de nobles
enseignements sur la génération qui grandit. Ses yeux, demi-clos,
sourient mélancoliquement à la race ingrate des hommes, comme si le
vieillard avait prévu qu'une demi-douzaine de journalistes parisiens se
réuniraient sur sa tombe dans une petite orgie de dénigrement.
Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas avec les jeunes
sculpteurs. Voici encore un bon nombre de statues qui promettent; et
d'abord le _Jeune Soldat_ de M. Franceschi. Il était difficile, presque
impossible de faire un monument avec cette donnée: un jeune homme en
costume de fantassin mourant sur le champ de bataille. L'artiste a
résolu le problème: le monument est fait; il est simple, bien dessiné
sur tous les profils, et touchant. Ainsi sera conservée la mémoire de ce
pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, qui se fit tuer à
Magenta dans les rangs de l'armée française, comme s'il avait compris
que la guerre d'Italie n'était que le prologue d'une délivrance
européenne.
L'_Histrion_ de M. Clère est une figure bien construite et exécutée
librement.
L'_Enfant aux canards_, de M. Godin, est devenu finalement une
très-bonne chose. Nous placerons en pendant les _Joueurs de toupie_ de
M. Poitevin; mais ôtez-moi ce buste de madame B...! Il est mou, effacé,
et presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune artiste. La
_Vérité vengeresse_, de M. Prouha, jolie figure dans le style de la
Renaissance; la _Ménade_ de M. Valette, modelée avec un talent presque
mûr, et le _David_ de M. Texier, qui mérite un encouragement.
Je ne voulais oublier personne, et je m'aperçois que j'ai omis, dans mon
précédent article, la charmante _Fileuse_ de M. Mathurin Moreau.
M. Barye n'a rien exposé, malheureusement. Mais ce n'est pas une raison
pour omettre les sculpteurs d'animaux, M. Cain, M. Frémiet et son _Chat
de deux mois_, un chef-d'oeuvre d'esprit, de grâce et de naturel. On
peut discuter le _Centaure_, et, pour ma part, j'y trouve presque autant
de défauts que de qualités; mais ce chat! je voudrais être Égyptien pour
qu'il me fût permis de l'adorer sans compromettre le salut de mon âme.
Mais voici encore une bien jolie petite jument, _Géologie_, par M.
Tinant. J'ai vu courir _Géologie_, et c'est une admirable bête; mais je
ne savais pas qu'elle fût bête de goût, et qu'elle employât ses loisirs
à poser chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont gagné
des prix se faisaient sculpter sur leurs économies, les statuaires ne se
plaindraient pas de la rigueur des temps.
Nous terminerons, s'il vous plaît, par les remarquables bas-reliefs de
M. Devers, le dernier imitateur de Luca della Robbia, et par le beau
vase d'argent de M. Vechte, le dernier et le plus digne élève de
Benvenuto Cellini. Tout est beau dans l'oeuvre de M. Vechte: le galbe du
vase, la composition des sujets, le modelé des figures. Je voudrais
seulement le profil des anses plus net et moins haché par les
accessoires.