SCULPTURE

MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLÉSINGER, CRAUK, JULES THOMAS, CABET,

GASTON GUITTON, AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.

Mon cher lecteur, il vous est arrivé, je suppose, de descendre au

rez-de-chaussée de l'Exposition et de regarder les sculptures en fumant

une cigarette. C'est ce que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plaît,

sauf à remonter demain vers les salles où la peinture cuit au soleil.

Une aimable fraîcheur emplit ce beau jardin où les _begonias_ étalent

leurs feuilles métalliques en concurrence avec les bronzes de Crauk et

de Cordier. Nous ne nous y trouverions pas très-bien si nous étions

statue, car les détails du modelé sont toujours un peu noyés dans la

lumière. Mais, pour de simples promeneurs comme nous, il faut avouer que

l'Exposition de sculpture est un paradis charmant.

Il faut reconnaître aussi que les sculpteurs de notre temps cheminent

d'un pas plus décidé et dans une meilleure voie que les peintres. Les

oeuvres excellentes et les artistes de talent sont plus nombreux,

proportion gardée, au rez-de-chaussée qu'au premier étage. Il y a de

belles choses là-haut, pour tous les goûts et dans tous les genres; mais

le chef-d'oeuvre du Salon est une sculpture que vous n'avez peut-être

pas regardée parce qu'elle est en plâtre: c'est le _Poëte assis_ de M.

Perraud.

_Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!_

Hélas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!

Ce vers mélancolique de Pétrarque est le seul commentaire qui explique,

dans le livret, la statue de M. Perraud. Mais l'explication était-elle

bien nécessaire? Le plâtre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau

corps s'affaisse comme s'il portait à lui seul tout le fardeau des

douleurs humaines. Jamais la mélancolie moderne, cette fièvre lente des

grandes âmes, ne s'est incarnée dans une forme si pure. Tout est beau,

tout est noble, tout est parfait dans cette admirable figure, et, si

vous en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, ceux qui le

trouveraient dans cent ans reconnaîtraient un fragment de chef-d'oeuvre.

Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse point. Les

premiers ouvrages de M. Perraud offraient quelque prise à la critique;

on pouvait donc en parler longuement. Ce magnifique _Adam_, un envoi de

Rome qui obtint une première médaille en 1855, était une oeuvre

discutable. Il y avait dans la musculature un je ne sais quoi

d'excessif, une imprudente imitation, ou du moins un souvenir dangereux

du _Moïse_ de Michel-Ange.

Le _Faune_ de 1857, qui mérita la croix au jeune artiste, ne fut pas non

plus admiré sans restriction. Le modelé offrait çà et là quelque chose

de sautillant; l'art de subordonner les détails à la masse laissait

encore à désirer. Entre ces deux ouvrages et le _Larmoyeur_ de 1861, la

distance est aussi grande qu'entre une page de _la Pharsale_ et une page

de _l'Énéide_. M. Perraud a commencé par la manière de Lucain; il s'est

élevé par degrés jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille pas de

chercher mieux.

Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque MM. Duret, Dumont et

Jouffroy se tiennent à l'écart, personne ne saurait contester à M.

Perraud la première place. Après lui, on peut ranger hardiment, et sans

ordre déterminé, sept ou huit sculpteurs de noble race, sortis presque

tous de cette école de Rome qui décidément a du bon. Il est plus facile

de la décrier que de la vaincre; les expositions et les concours nous le

prouvent surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, Cabanel, Pils,

Hébert et tant d'autres beaux noms à la peinture, elle formait Perraud,

Guillaume, Cavelier, Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'éducation

de notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opéra,

qui vient d'obtenir, sans brigue, le succès le plus moral qu'on ait vu

depuis longtemps.

Entre le _Napoléon Ier_ de M. Guillaume et celui de M. Cavelier, deux

figures excellentes, on pourrait hésiter longtemps sans décerner le

prix. Les deux artistes possèdent à un degré éminent tous les secrets de

leur art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition d'une

statue, dans le modelé des nus, dans la disposition simple et grande des

draperies. Peut-être y a-t-il une finesse plus exquise dans l'oeuvre de

M. Guillaume; mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de M.

Cavelier. La première paraît un peu plus petite que nature, quoique

mesurée très-exactement sur les proportions du modèle. Cela tient à une

loi d'optique que les physiciens n'ont pas encore expliquée.

Pourquoi la figure humaine nous paraît-elle rapetissée par le sculpteur

lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? Le _Napoléon_ de M. Cavelier est

plus puissant, plus vigoureux, mais, par cela même, un peu court. M.

Guillaume a ressuscité avec beaucoup de goût et de succès la draperie

polychrome; M. Cavelier, avec un succès égal, s'est réduit aux

ressources ordinaires. Ses draperies de marbre nu ont la coquetterie de

leur simplicité.

On se rappelle ces beaux _Gracques_ à mi-corps qui ont commencé la

réputation de M. Guillaume. M. Cavelier expose cette année un fort beau

groupe de _Cornélie entre ses deux enfants_. Travail excellent, heureux

de tout point, non-seulement dans les détails, mais, ce qui était plus

difficile, dans l'ensemble. Êtes-vous curieux de savoir au juste à quoi

sert l'Académie de Rome? Comparez la _Cornélie_ de M. Cavelier à la

_Cornélie_ de M. Clésinger. Le premier groupe est un, compacte, solide;

le second groupe a ce défaut capital de n'être pas un groupe, mais la

réunion de trois figures. Je ne parle pas de la malheureuse inspiration

qui a couronné d'une sorte de diadème la _Cornélie_ de M. Clésinger.

Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants comme des bijoux, mais de

montrer ses bijoux à ses enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgré

tout, un véritable artiste. Son éducation classique laisse beaucoup à

désirer, mais il se sauve par le tempérament, par la fougue, par une

certaine puissance qui est assez proche parente du génie. Sa _Diane au

repos_ est une oeuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle

est vendue; je regrette que ce ne soit pas à l'État.

M. Crauk, avant de partir pour l'Académie de Rome, était un des élèves

favoris de Pradier. Son premier envoi d'Italie fut, si j'ai bonne

mémoire, un bas-relief destiné au tombeau de son maître. Cet acte de

piété filiale a porté bonheur au jeune artiste. Le voilà qui prend la

grosse part dans la succession paternelle. Son _Faune ivre_ est un des

meilleurs morceaux que l'art moderne ait produits depuis vingt ans.

Acquis par l'empereur à la veille de l'Exposition, il va se loger

provisoirement dans quelque palais; mais sa place est marquée au Louvre.

Un des principaux mérites de M. Crauk, c'est l'observation scrupuleuse

de la nature. Au lieu de s'essouffler à la poursuite de l'idéal, il

copie le modèle, mais il le choisit bien. Ce _Faune_ si élégant, si

svelte, si fin, si nerveux, n'est pas un être de convention, fait de

pièces et de morceaux d'après un type rêvé: c'est un homme vivant, copié

de main de maître. Pourquoi ne trouverait-on pas des faunes à Paris? On

y trouve bien des singes.

Quatre beaux bustes complètent l'exposition de M. Crauk: le maréchal

Niel, le maréchal Mac-Mahon, madame la maréchale Niel et madame la

duchesse de Malakoff. Depuis un célèbre portrait du maréchal Pélissier,

M. Crauk semble être devenu, sans titre officiel, le sculpteur des

maréchaux de France. Il attaque vaillamment ces têtes martiales; son

ébauchoir se joue dans les moustaches les plus redoutées du Russe et de

l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins méplats d'un jeune et

doux visage, et arrondir les contours d'une poitrine appétissante. C'est

une part qu'il n'a pas oublié de prendre dans l'héritage de Pradier.

Nous n'avons pas fini avec les précoces talents de l'école académique.

Voici le _Virgile_ de M. Jules Thomas, un des plus grands et des plus

légitimes succès de cette année. Je ne sais pas si Virgile était ainsi;

mais c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce Marcellus de

la poésie qui mourut jeune, comme tous ceux qui sont aimés des dieux.

Exacte ou non, je voudrais qu'il pût voir cette statue; il l'aimerait.

La plus belle figure de femme qu'on ait exposée en 1861 est la _Suzanne

au bain_ de M. Cabet. M. Cabet est digne de continuer la tradition de

Rude, comme M. Crauk celle de Pradier. Peut-être n'a-t-il pas cette

puissance du génie qui a sculpté _la Marseillaise_ sur l'Arc de

l'Étoile; mais cette Suzanne si jeune, si élégante et si chaste pourrait

affronter le voisinage de l'_Amour dominateur_ et de l'_Hébé_.

M. Gaston Guitton, autre élève de ce grand homme de bien, a exposé trois

statues: un marbre et deux bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et

du courage, et du talent, dans notre école de statuaire. Ces trois

figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. La jeune fille

de marbre est parfaite, sauf la tête, qui me paraît un peu trop petite

et moins heureuse que le corps. L'enfant qui personnifie le printemps

est plein de grâce et de naïveté. Le passant qui cause avec la colombe

d'Anacréon, sans être une oeuvre de premier ordre, ne déparerait pas une

collection de bronzes antiques.

Et la _Nyssia_ de M. Aizelin! Encore une oeuvre charmante. Je n'ai pas

la prétention de la classer; je ne la mets ni avant ni après les figures

de M. Guitton; j'en suis ravi, tout bêtement.

L'_Agrippine_ de M. Maillet est parfaitement drapée. C'est une figure

irréprochable, et qui atteste un vrai talent. Il est à regretter que

l'artiste se soit donné la satisfaction puérile de draper le visage même

et de le laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels

enfantillages du ciseau transportent en admiration le public du

dimanche; mais il conviendrait d'abandonner aux praticiens de Milan ces

trop faciles succès. M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouvé en

1853, en 1855, en 1857, et cette année même par un joli petit groupe

intitulé _la Réprimande_.

Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon qu'il se laisse aller

trop complaisamment sur la pente où roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui

a renoncé à la gravure en médaille pour la grande sculpture, a exposé

une bonne statue de _la Chasse_, commandée par le ministère d'État.

Ne jugez pas M. Maniglier sur son _Pêcheur_, qui n'est pas _ensemble_.

Ce jeune artiste n'a pas encore terminé ses études à l'Académie de Rome,

et pourtant il a déjà fait beaucoup mieux que ce plâtre.

Voilà beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne suis qu'à la moitié

de ma besogne. Nous nous arrêterons ce soir à M. Marcellin, qui a fait

pour la cour du Louvre une statue de _la Douceur_, très-belle et

vraiment décorative. Je goûte moins son groupe de _la Jeunesse captivant

l'Amour_. C'est joli, mais trop joli. M. Marcellin est encouragé par ses

succès mêmes à efféminer la beauté de la femme. «C'est porter des

chouettes à Athènes,» comme on disait au temps de Phidias.

V

Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 43 / 75 题