LETTRE A M. KELLER

Monsieur,

L'Alsace n'a pas besoin de «me dresser une statue,» puisque le plus

éloquent de ses députés a bien voulu m'élever tout vivant sur un

piédestal de gros mots, dans l'enceinte même du Corps législatif.

J'étais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honoré de cette marque de

haine. Je me promenais innocemment dans Paris, ignorant du danger, comme

les orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. C'est le

lendemain du discours, en lisant le _Moniteur_, que j'ai pu admirer les

grands coups d'épée que vous m'allongiez par derrière, conformément aux

lois de l'escrime ecclésiastique. Peste! vous attaquez vaillamment ceux

qui ne sont pas là pour se défendre! Mais je ne suis pas mort, grâce aux

dieux, et je viens à la riposte sur le terrain que vous-même avez

choisi.

Maintenant que nous sommes face à face, avec trente-huit millions de

Français pour témoins, vous plaît-il de régler à l'avance les conditions

du combat? Ce soin ne serait pas inutile, car il est à présumer que nous

voilà aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes l'un et

l'autre. J'adore la Révolution aussi sincèrement que vous aimez la

Réaction; j'ai foi dans l'avenir comme vous dans le passé; nous sommes

également convaincus que toute transaction est impossible entre nos deux

partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, s'il vous plaît,

dans un style parlementaire, comme il sied aux honnêtes gens. Laissons

aux goujats des deux armées le vocabulaire des halles et de _l'Univers_.

Promettez-moi de ne plus m'appeler ni _pamphlétaire_, ni _calomniateur

indigne_, et de ne plus dire, à partir de ce moment, que mes écrits vous

_dégoûtent_. Consentez à me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez

l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de voiler ma

personnalité sous des périphrases injurieuses. Le saint-père, qui vous

vaut bien, m'a imprimé en toutes lettres dans le _Journal de Rome_; cela

vous prouve qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En échange de

la courtoisie que je réclame, je vous promets, monsieur, de discuter

avec vous en homme bien élevé. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni

fanatique, ni jésuite, ni même ultramontain; car tous ces mots, tombés

dans le mépris public, sont devenus de véritables injures. Vous serez

toujours M. Keller, et même (puisque le gouvernement impérial a obtenu

pour vous un mandat de député) l'honorable M. Keller.

Ceci posé, monsieur, j'entre de plain-pied dans la défense, et j'essaye

d'écarter les unes après les autres les nombreuses accusations dont vous

m'avez chargé.

Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu cette savante

périphrase par laquelle il vous a plu de remplacer les deux syllabes de

mon nom: «Un pamphlétaire qui a le malheur d'employer son esprit à

dénigrer tous les lieux qui lui ont donné l'hospitalité!» Pamphlétaire?

nous avons promis de ne plus nous injurier; je passe donc condamnation.

Ce n'est pas que je méprise un genre de littérature honoré par le

courage d'Agrippa d'Aubigné, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, de

Cormenin et de quelques évêques. Je repousse le mot parce que c'est un

gros mot, mais je ne méprise aucunement la chose. Attaquer les abus,

plaider pour la justice et la vérité, terrasser les monstres de la

tyrannie et de la superstition, ce n'est pas démériter de l'estime des

hommes. Hercule, dont l'antiquité a fait un dieu, était un pamphlétaire

qui ne savait pas écrire. Lorsqu'il écrasa d'un seul coup les sept têtes

de l'hydre, il fit en gros ce que j'essaye de faire en détail. Les

apôtres chrétiens, que vous approuvez sans doute, quoique vous ne les

imitiez pas, étaient des pamphlétaires ambulants qui poursuivaient en

tout lieu les vices du paganisme, comme je pourchasse les abus du

catholicisme vieilli.

C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lancé le nom de pamphlétaire

dans le feu d'une improvisation étudiée. Mais je regrette sincèrement,

pour votre réputation de clairvoyance et d'équité, que vous ayez pu voir

en moi un pamphlétaire ingrat.

J'ai reçu la plus gracieuse hospitalité dans quelques grandes villes de

France, à Marseille, à Bordeaux, à Dijon, à Grenoble, à Rouen, à

Dunkerque, à Strasbourg. Lorsque vous trouverez le temps de parcourir

les premiers chapitres de _Rome contemporaine_, vous verrez comment j'ai

dénigré Marseille et les Marseillais. Si jamais vous ouvrez un petit

livre intitulé _Maître Pierre_, vous reconnaîtrez que je n'ai pas payé

d'ingratitude le bon accueil et la franche cordialité des Bordelais. Je

ne désespère pas de m'acquitter un jour, dans la mesure de mes moyens,

envers les autres villes où j'ai trouvé des esprits sympathiques et des

coeurs ouverts; en attendant, je m'abstiens religieusement de critiquer

les hommes qui m'ont accueilli.

J'ai été l'hôte de la France en Grèce et en Italie. A l'école de Rome,

aussi bien qu'à l'école d'Athènes, je me suis efforcé d'acquitter ma

petite dette envers notre patrie en lui apprenant un peu de vérité. Je

ne devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient pas,

sinon pour m'avoir coudoyé dans la rue. Cependant, comme j'avais touché

du doigt leur oppression et leur misère, j'ai pris sur moi de les

défendre contre deux détestables petits gouvernements. Informez-vous en

Italie: on vous dira si je passe pour un ennemi du peuple italien. Un

philhellène éminent, M. Saint-Marc Girardin, a publié dans les _Débats_

un panégyrique du peuple grec, découpé avec des ciseaux dans _la Grèce

contemporaine_. Il faut être plus Bavarois que Sa Majesté le roi Othon

pour voir en moi un ennemi de la nation hellénique. Je la connais: donc,

je l'aime; j'ai étudié son gouvernement: donc, je la plains. Le jour

approche où elle s'affranchira de ses entraves, comme la nation

italienne. Je n'attendrai pas jusque-là pour me placer aux premiers

rangs de la presse, à la tête de ses défenseurs. Si c'est faire un acte

d'ingratitude que de défendre les opprimés qu'on a rencontrés en chemin,

je fais voeu d'encourir le même reproche partout où l'on me donnera

l'hospitalité.

Je ne suis pas l'hôte de la ville de Saverne, quoiqu'elle m'abrite fort

agréablement, comme vous l'avez dit, pendant la belle saison. Acheter

une propriété rurale auprès d'une jolie petite ville de province, s'y

établir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, occuper toute

l'année un certain nombre d'ouvriers, donner l'aumône aux pauvres,

appuyer de son crédit les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothèque

un cabinet de lecture à l'usage des habitants, attirer chez soi un

certain nombre de voyageurs et d'artistes, répandre au loin la

réputation d'un pays admirable et trop peu connu, enfin, monsieur, faire

retentir par votre bouche, au sein du Corps législatif, le nom d'une

modeste sous-préfecture, est-ce bien là ce qu'on appelle recevoir

l'hospitalité? Lorsque les plus honorables habitants de Saverne me font

l'amitié de s'asseoir à ma table, je suis leur hôte, il est vrai, mais

dans le sens actif du mot que vous avez dit.

J'estime infiniment la population de l'Alsace en général et de Saverne

en particulier. Depuis bientôt trois ans que j'ai dressé ma tente dans

ce petit coin des Vosges, j'ai eu le temps d'apprécier la bonhomie des

moeurs, la solidité des dévouements, la naïveté des courages. Rien ne

manque à ces gens-là, qu'une excellente administration. Il ne

m'appartient pas de la leur donner; mais, toutes les fois qu'on les

brutalise un peu, il m'appartient de les défendre. Je le fais, ils le

savent, et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre moi

des armes rouillées et hors de service, ce n'est pas moi qui suis un

ingrat, mais eux.

L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et nous nous entendrons

toujours, vous et moi, sur ce point de morale. Je ne suis pas un

chrétien parfait, et il m'est difficile de pardonner une injure; mais,

en revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. Si vous voulez

me convaincre d'ingratitude, ne cherchez pas dans mon passé, il est pur.

Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou m'impose au choix

des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes Alsaciens, trompés par mon

attitude et mes déclarations, m'envoient au Corps législatif pour y

défendre la politique impériale; que j'accomplisse mon mandat en sens

inverse et que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura

confiées lui-même. Si jamais vous me prenez à jouer ce jeu-là, je

n'aurai plus qu'à baisser la tête et à subir comme un honteux toutes les

récriminations que votre conscience pourra vous dicter[4].

[4] _Voyez un peu avec quelle bonne foi un écrivain légitimiste a cité

cette phrase!_ «Attendez qu'un gouvernement crédule me recommande ou

m'impose au choix des électeurs; que vingt-cinq mille honnêtes

Alsaciens, trompés par mon attitude et mes déclarations, m'envoient

au Corps législatif pour y défendre la politique impériale. _A Dieu

ne plaise, dit-il_, que j'accomplisse mon mandat en sens inverse et

que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura confiées

lui-même. _Quelle magnifique réclame!_»

(_M. E. About et sa Lettre à M. Keller_, par Joseph de Rainneville.

Paris, Dentu, 1861.)

En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur mon front, vous

vous rabattez sur une accusation que je croyais désormais impossible:

vous affirmez, après M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes

de la même école, que j'ai écrit sur Rome un livre calomnieux. Hélas!

monsieur, ne sortirons-nous donc jamais de cette polémique expéditive?

Croyez-vous encore, à votre âge, qu'un dossier plein de faits, un

réquisitoire appuyé de mille preuves se puisse réfuter par un gros mot?

Depuis deux ans et plus que j'ai publié _la Question romaine_, vous avez

eu, vous et les vôtres, autant de loisir qu'il en fallait pour

contredire mes assertions. Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre

camp un champion assez dévoué pour défendre pied à pied le terrain que

je disputais au saint-père? C'est une tâche difficile, mais bien digne

de vous, monsieur, qui êtes plein de zèle et de patience. Essayez-la;

vous vous ferez plus d'honneur qu'en proclamant les droits

problématiques d'un maire et d'un sous-préfet. Prouvez-nous qu'on n'a

point séquestré le petit Mortara; qu'on n'a pas ravi à M. Padova sa

femme et ses enfants; qu'il y a des lois à Rome et qu'il ne s'y commet

point de crimes; que le clergé n'y a jamais opprimé le peuple; que les

moines y sont laborieux et chastes; que les libertés, les sciences et

les vertus découlent du trône pontifical comme de leur source naturelle.

Prouvez que j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens

supportaient impatiemment la domination des prêtres. Mais peut-être

est-il un peu tard, maintenant que tous les sujets du pape ont manifesté

par leurs actes les sentiments que j'osais leur prêter.

Non, monsieur, je n'ai pas calomnié le saint-père en disant que ses

sujets aspiraient à la liberté. J'en atteste l'histoire des deux

dernières années et le cri de soulagement qui s'est élevé à Bologne, à

Ancône, à Pérouse et dans toutes les villes affranchies! J'atteste

l'éloquence des faits, plus irrésistible encore que la vôtre! J'atteste

enfin cette sourde et infatigable doléance qui s'élève en murmurant

au-dessus de la grande capitale opprimée, et que tous les vents de

l'horizon emportent chaque jour vers les princes équitables et les

peuples généreux!

J'ai dit la vérité, la triste vérité, comme je l'avais vue et touchée du

doigt dans les plaies saignantes d'un peuple martyr. Mon livre était

irréfutable; il l'est encore, il le sera toujours, tant qu'il restera

dans un coin de l'univers un laïque en puissance de prêtre. Croyez-vous

donc que votre parti m'aurait voué cette haine mortelle si j'avais dit

autre chose que la vérité? Non, monsieur, si vos amis avaient pu me

prendre en faute, vous ne seriez pas réduit à la triste nécessité de me

dire des injures dans une discussion du budget au Corps législatif. On

m'aurait écrasé depuis longtemps sous le poids de mes erreurs les plus

légères, et le parti clérical, triomphant de ma sottise, me saurait un

gré infini de lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frappé juste, et

voilà mon crime. J'ai arraché la clef de voûte de la vieille prison, et

c'est pourquoi j'ai maille à partir jusque dans Saverne avec tous les

amis du geôlier.

Nous ne sommes pas encore assez liés, monsieur, pour que je vous raconte

en détail les trois ans que j'ai passés en Alsace. Il me suffira de

rectifier les erreurs involontaires où vous êtes tombé, faute de

renseignements vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes de votre

famille qui sont établies dans le pays? La bonne madame Keller, votre

spirituelle et respectable tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont

assisté à toute l'affaire, et j'ai trouvé en eux, jusqu'à la fin, les

plus fidèles et les meilleurs amis. Mieux que personne, ils pouvaient

vous mettre en garde contre les dénonciations inexactes de mes ennemis,

qui sont les leurs.

Vous vous êtes laissé persuader (tant est grande la candeur de votre

âme!) qu'après avoir égorgé le souverain temporel de Rome, j'avais jugé

très-utile et très-urgent de compléter l'hétacombe en immolant un maire

et un sous-préfet. Sûr de l'impunité, confiant dans l'appui d'un

gouvernement qui pousse à la destruction des maires, des sous-préfets et

des papes, j'avais complété l'oeuvre de _la Question romaine_ en

publiant trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle

_l'Opinion nationale_.

Il est bon de vous apprendre, monsieur, que _la Question romaine_ a paru

la veille du départ de nos soldats pour l'Italie. C'était, si j'ai bonne

mémoire, au printemps de 1859. Les trois feuilletons que vous

incriminez, et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au nombre de

deux, portent la date du 23 février et du 20 mars 1861. Vous voyez que,

si le succès de mon premier crime m'a stimulé à en commettre un second,

il ne m'a pas stimulé bien vite.

On vous a d'ailleurs mal renseigné sur l'heureuse et facile publication

de _la Question romaine_. Ce livre avait été imprimé en Belgique; il ne

s'est pas distribué en France pendant «des semaines» ni même pendant une

semaine. On ne l'a pas saisi «quand l'édition tout entière était

vendue.» L'édition était de douze mille exemplaires; nous n'en avons pu

faire entrer que quatre mille. Vous vous trompez donc des deux tiers. Si

je n'avais pas été plus précis ni plus vrai dans les attaques que j'ai

dirigées contre le pape, vos amis et vous-même auriez eu bientôt fait de

me réfuter. Vous regrettez que les tribunaux ne m'aient pas répondu par

une bonne condamnation. On vous avait promis de me faire un procès, le

procès n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. Mais rappelez-vous que

le délit d'impression, si toutefois il y a jamais eu délit, s'était

commis à l'étranger. Apprenez que le délit de publication avait été

commis en France par un éditeur exilé à Bruxelles, et votre haute

sagesse comprendra pourquoi «l'on n'a plus entendu parler du procès.»

Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il fallait absolument

vous donner le fin mot de cette vieille histoire, je vous rappellerais

que les procès de librairie sont le plus souvent des questions

d'opportunité. A l'exception des ouvrages obscènes, la plupart des

livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils ont paru trop tôt.

Il fut un temps où c'était un crime de lèse-religion que de traduire la

Bible en langue vulgaire. Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la

Bible, on les plaint même un peu, et personne ne les poursuit plus. Dieu

sait au milieu de quels dangers Pascal a fait imprimer _les

Provinciales_, que l'État met aujourd'hui entre les mains des écoliers.

Rappelez-vous les précautions sans nombre dont Voltaire entourait la

publication de ses écrits: tous les éditeurs de notre temps sont libres

de réimprimer Voltaire. Le même fait se reproduit à toutes les époques,

pour les plus modestes auteurs aussi bien que pour les grands. Témoin

votre humble serviteur et cette même _Question romaine_, qui se vend

aujourd'hui sans réclamation chez tous les libraires de France. Elle ne

scandalise plus personne, elle n'étonne plus personne, et pourquoi?

Parce que le temps a marché; parce que les vérités qu'elle annonçait

sont devenues presque banales; parce que les faits qu'elle racontait ne

sont plus ni contestés ni contestables. Et je me plais à remarquer que

vous-même, dans le réquisitoire dont vous m'avez accablé, vous n'avez

pas demandé pourquoi le gouvernement ne saisissait plus _la Question

romaine_.

Mais revenons à cette jolie ville de Saverne, où vous avez établi, un

peu légèrement, votre base d'opérations. Je suis prêt à vous raconter,

_ab ovo_, cette mémorable querelle «qui a attristé l'Alsace, qui l'a

blessée dans son honneur, qui s'est terminée par un abus de pouvoir

inouï dans nos annales judiciaires.»

Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les conseils municipaux

dans tous les départements de la France, je me présentai comme candidat

aux électeurs de Saverne. Vous dire les raisons publiques et privées qui

m'avaient inspiré cette ambition modeste, serait peut-être un peu trop

long. Je me présentai tout seul, après avoir sollicité vainement l'appui

de l'administration.

Je vous laisse le plaisir de vous expliquer à vous-même pourquoi M. le

maire de Saverne me refusa l'hospitalité de la liste officielle. Cet

honorable fonctionnaire est cousin du sous-préfet, qui est beau-frère de

M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, «un de ces

courageux sénateurs qui défendent le saint-siége.» Le zèle qui vous

pousse aujourd'hui à plaider la cause de ces messieurs nous dit assez

quelles sont leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie des

plus touchantes les unit à M. le préfet du Bas-Rhin. Tout se tient et

s'enchaîne dans notre département, et c'est le cas d'admirer le doigt de

la Providence. Que vous ayez reçu vos informations de Saverne ou de

Strasbourg, c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur est heureux

de pouvoir compter sur des fonctionnaires qui s'entendent si bien entre

eux et avec vous[5]!

[5] Je suis heureux d'apprendre à mes lecteurs que le sous-préfet de

Saverne vient d'être décoré de la Légion d'honneur (15 août 1862).

La population ne marche pas dans le même sens, à moins qu'on ne la

pousse; mais on sait la pousser quand il le faut: on sait même pousser

en prison, pour le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins

malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas de courage. Je ne

me présentais pas devant eux comme vous êtes venu devant les électeurs

du Haut-Rhin. On ne prêchait pas pour moi dans les églises; on prêchait

même contre moi. On ne disait pas au peuple de la ville: «Voici un homme

dévoué au gouvernement; si vous voulez faire un vrai cadeau à

l'empereur, votez pour notre candidat!» Il se trouva pourtant à Saverne,

même dans votre famille, monsieur, des électeurs assez hardis pour me

donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrième sur une liste de

vingt-trois.

Je comptais sur un meilleur résultat; et ne riez pas de ma superstition,

j'ai cru longtemps que j'avais été victime d'un miracle. Vous me

comprendrez assurément, vous qui avez la foi. Il était six heures du

soir; on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une grande boîte

de sapin, bien et dûment scellée, qui renfermait les volontés du peuple

et l'avenir du conseil municipal. Mon coeur battit avec violence. On se

mit à compter les bulletins, comme on avait compté les votants. O

prodige! Les bulletins étaient en majorité. Oui, monsieur, il se trouva

dix bulletins de plus qu'il n'était venu de votants. J'ai vu cela de mes

yeux, moi qui vous parle. J'ai vu même à Strasbourg le conseil de

préfecture, saisi d'une protestation en règle contre ce trop-plein du

suffrage universel, déclarer que la multiplication des bulletins,

quoique miraculeuse en elle-même, n'était pas de nature à invalider une

élection.

A dater de ce jour, le vainqueur, c'est-à-dire l'autorité locale,

appliqua à tous mes amis, sans excepter vos parents, un axiome de droit

provincial que les Romains résumaient en deux mots: _Væ victis!_ Les

petits sbires de la mairie me favorisèrent de trois ou quatre

procès-verbaux dans la même semaine. Mon cousin germain, Paul About,

aujourd'hui brigadier au troisième régiment d'artillerie, fut traduit en

justice pour avoir tué un pinson sur un arbre avec un de mes pistolets.

Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous accusez bien injustement de

complaisance envers moi, condamna le pauvre garçon à l'amende et à la

confiscation de l'arme, sans oublier les frais du procès. Votre cousin à

vous, M. de Juilly, architecte inspecteur du château de Saverne et père

de trois beaux enfants qui sont vos neveux à la mode de Bretagne, fut

dénoncé à Paris par les soins de M. le sous-préfet. On l'accusa d'avoir

manqué de politesse envers le premier fonctionnaire de l'arrondissement,

et il serait peut-être destitué à l'heure qu'il est, si un excellent

homme, d'infiniment d'esprit, M. de X..., chef de division au ministère

de Z..., n'avait mis la dénonciation dans sa poche. Allons, monsieur,

retournez au Corps législatif et dénoncez cet abus de pouvoir! Demandez

de quel droit M. de X... s'est permis de sauver un père de famille, et

de votre famille; de quel droit il a coupé la vengeance sous le pied de

«cet infortuné sous-préfet!» Rassurez-vous, cependant, la dénonciation

de l'_infortuné_ n'a pas été tout à fait perdue. Elle a arrêté une

augmentation de traitement qui était promise depuis une année à votre

cousin M. de Juilly.

Je vous ai confessé, monsieur, que j'adorais la justice; c'est une

passion malheureuse dans certains départements. Toutefois, les décrets

du 24 novembre et la loyauté avec laquelle je les vis exécuter à Paris

me rendirent un peu de courage. Je publiai un de ces trois feuilletons,

c'est-à-dire un de ces deux feuilletons: où diable avez-vous trouvé le

troisième? Je publiai, dis-je, au bas de _l'Opinion nationale_, un

feuilleton léger dans la forme, assez sérieux dans le fond, comme la

plupart des choses que j'écris. Je suppose que vous l'avez lu, puisque

vous en parlez; le troisième est le seul dont vous ayez parlé sans avoir

eu l'ennui de le lire. Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur

les libertés municipales, si vous ne vous l'êtes pas fait résumer par

vos amis de Saverne ou de Strasbourg, je m'étonne que vous ayez pu y

trouver «d'indignes calomnies contre la vie publique et privée de M. le

maire de Saverne.» J'ai commencé par discuter très-raisonnablement la

question électorale; j'ai montré que les pouvoirs les plus heureux

étaient quelquefois trompés en cette matière par le zèle de leurs

préfets; j'ai fait allusion à la candidature officielle d'un honorable

député du Haut-Rhin qui vous touche de bien près; j'ai prouvé par votre

exemple qu'un gouvernement

... Rencontre sa destinée

Souvent par les chemins qu'il prend pour l'éviter.

Après quoi, comme il me paraissait inutile de garder le ton sérieux

durant plus d'un quart d'heure, je me suis mis à crayonner la caricature

d'une élection municipale. Pour amuser mes lecteurs et moi-même, j'ai

fait une collection de traits épars dans les journaux, dans les discours

de la Chambre, dans les protestations adressées au conseil d'État, enfin

dans mes souvenirs personnels. J'ai réuni le tout au sein d'une ville

imaginaire nommée Schlafenbourg; j'ai inventé un maire appelé Jean

Sauerkraut, en français, Jean Choucroute; un sous-préfet bigot, du nom

d'Ignacius, un candidat grotesque qui ne me ressemble pas plus par le

caractère et la figure que vous ne ressemblez à Démosthènes par

l'improvisation. De quel droit, s'il vous plaît, me reconnaissez-vous

dans le personnage de ce Gottlieb? Sur quoi vous fondez-vous pour

affirmer devant les représentants de la France que cet Ignacius est le

sous-préfet de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la ville?

Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne vous suffit-il pas de

les avoir compromis par votre patronage?

Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je m'arrête en

admiration devant une de vos phrases. «Cet infortuné maire Choucroute,

avez-vous dit, dont le nom seul est une insulte à notre agriculture!»

Ai-je insulté l'agriculture française, et les planteurs de choux

vont-ils me demander raison? Mais moi-même, monsieur, je suis planteur

de choux. Si jamais vous vous arrêtiez à Saverne et si vous me faisiez

l'honneur de dîner à la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin,

et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la choucroute

fabriquée chez nous. De la choucroute excellente, et nullement

susceptible, et qui ne se croit pas insultée par une innocente

plaisanterie. Le chou, monsieur, ne peut qu'être honoré d'un

rapprochement qui le met au rang des autorités municipales.

Qu'allons-nous devenir si les légumes eux-mêmes nous attaquent en

diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre maître en l'art de bien

dire, a comparé les philosophes à des navets, on a pensé qu'il traitait

légèrement la philosophie; mais nul n'a trouvé qu'il insultât

l'agriculture française dans la personne du navet!

Aucun agriculteur ne réclama contre mon premier article, le seul dont un

passage ait été incriminé par la suite. Aucun maire ne s'en plaignit

dans le premier moment, pas même M. le maire de Saverne. Vous nous

montrez, monsieur, cet honorable fonctionnaire «n'écoutant que la voix

de sa conscience» et courant à la justice comme au feu. Permettez-moi de

vous faire observer qu'il attendit depuis le 23 février jusqu'au 30 mars

pour déposer sa plainte! Cinq semaines de réflexions! n'est-ce pas

étonnant d'un homme «indignement calomnié?»

Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Avais-je arraché le masque

de Sauerkraut pour montrer au public la figure d'un maire vivant? Tout

au contraire: dans un deuxième feuilleton, le feuilleton du 20 mars,

j'avais raconté que plusieurs petites villes reconnaissaient leur maire

dans la personne de Sauerkraut. Le fait est, monsieur, que nombre de

citoyens m'avaient écrit de divers départements: «C'est moi qui suis

Gottlieb, et notre maire est le vrai Sauerkraut!» J'ai eu l'honneur de

mettre ce dossier sous les yeux de M. le juge d'instruction du tribunal

de Saverne.

Mais pourtant il s'était produit quelque fait nouveau? Peut-être

avais-je «cruellement blessé l'honneur de vingt familles,» comme vous

l'avez dit éloquemment, par cette figure de rhétorique qu'on appelle

hypothèse gratuite? Non, monsieur, je n'avais blessé l'honneur d'aucune

famille dans les deux articles qui ont paru. Si j'ai été assez

malheureux pour commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut

être que dans le troisième feuilleton. Pour celui-là, je vous le livre,

je vous l'abandonne, il m'est impossible de le défendre contre vous,

attendu qu'il n'a jamais existé. Et dans quel intérêt, je vous prie,

aurais-je blessé cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce que la

politique la plus élémentaire ne me commandait pas de mettre le peuple

de mon côté? D'ailleurs, je connais peu la vie privée de mes voisins les

plus proches. Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le

loisir de s'intéresser aux méchants bruits de la province. Y a-t-il en

Alsace quelques ménages scandaleux, quelques fortunes mal acquises,

quelques familles enrichies par l'usure ou par la contrebande? C'est à

vous que je le demanderai, car je n'ai jamais arrêté mon attention à ces

curiosités locales.

Cependant une plainte en diffamation fut déposée contre moi. Le fait est

exact, et je suis aise de trouver enfin dans votre discours une parole

conforme à la vérité. Une plainte fut déposée, et voici comme:

La Société anonyme des Amis de Rome, cette sainte alliance si puissante

pour le bonheur de l'Alsace et que vous représentez si brillamment au

Corps législatif, s'imagina, après cinq semaines de réflexion, qu'elle

avait trouvé le défaut de ma cuirasse.

Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que Jean Sauerkraut (et

non M. le maire de Saverne) ne serait pas fâché de faire passer un

boulevard au travers de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur

cette allusion transparente à l'un des vices les plus généraux de notre

époque. D'ailleurs, j'avais eu soin d'ajouter moi-même, pour

l'édification des esprits paresseux: «Jean Sauerkraut n'est pas le seul

qui raisonne ainsi, dans ce siècle d'expropriations, de démolitions et

de boulevards.»

C'est par là que je pensai être pris; ou du moins c'est par là,

monsieur, que vos amis pensèrent me prendre. Ils se rappelèrent que,

longtemps avant mon arrivée dans la commune, le conseil municipal avait

agité certain projet de rue qui perçait le jardin et démolissait la

maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le maire de Saverne

avait repoussé avec toute l'énergie du désintéressement une démolition

qui menaçait de l'enrichir. On répéta durant cinq semaines, à cet

«infortuné», que j'avais contesté sa vertu dominante; on le supplia de

me poursuivre et d'attaquer aussi _l'Opinion nationale_; on lui promit

qu'il serait soutenu à Saverne, à Strasbourg, à Colmar, à Paris même,

par cette faction puissante dont vous êtes, monsieur, le glorieux

orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, et, s'il n'osa

pas se porter partie civile, il s'enhardit au moins jusqu'à déposer la

plainte que vous savez.

Je ne crois point vous étonner, monsieur, en vous disant que je courais

certains risques. Non que la magistrature française soit capable de ces

honteuses complaisances qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est

impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils sont hommes après

tout. Lorsqu'un maire et un sous-préfet qu'ils estiment, qu'ils aiment,

qu'ils fréquentent tous les jours de l'année dans l'intimité la plus

étroite, viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne

connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas prédisposés à juger

sévèrement les choses? Je dois pourtant cette justice au tribunal de

Saverne qu'il ne se laissa pas entraîner légèrement par les préventions

si douces et si excusables de l'amitié. Il ouvrit une enquête, il manda

une fourmilière de témoins, ce qui ne s'était pour ainsi dire jamais vu

dans une affaire de presse. Il ne se décida à lancer une assignation

qu'après avoir entendu tous les amis du maire, tous les amis du

sous-préfet, toutes les personnes de votre honorable parti, monsieur,

répéter unanimement et comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle:

«Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le portrait de Jean

Sauerkraut.»

Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance était telle dans mon bon

droit et dans l'impartialité des magistrats, que j'attendais, sans trop

de soucis, l'heure de la justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque

prince du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, j'avais

confié ma cause à un tout jeune avocat de mes amis, qui a plus de coeur

et de talent que de réputation et d'expérience. Je préparais la défense

avec lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parlé nous étonna

nous-mêmes et nous donna cette secousse que les physiciens désignent par

le nom de _choc en retour_. Le maire de Saverne avait retiré sa plainte!

Le tribunal n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le procès

n'avait pas lieu.

Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, «indignement calomnié

dans sa vie publique et privée», avait-il renoncé à sa vindicte

personnelle? Voilà, monsieur, ce que je ne me charge point de vous

expliquer. Celui qui lit dans les consciences connaît seul les motifs

qui ont décidé le maire de Saverne. Je ne sais, quant à moi, que deux

explications: celle que les amis de M. le maire ont répandue dans toute

l'Alsace, et celle que vous avez donnée vous-même au Corps législatif.

La première des deux affecte une couleur légendaire qui ne satisfait pas

complétement la raison. Mais vous savez que l'Alsace est encore éclairée

par la lueur mystérieuse des légendes. Le garde champêtre se penche à

l'oreille du paysan et lui dit: «M. le maire était allé à Paris pour

assister à un mariage. Il dîna aux Tuileries, comme tous les maires de

Saverne lorsqu'ils sont de passage dans la capitale; son couvert se

trouva mis, selon l'ordre hiérarchique, à la droite du prince Napoléon.

«Mon cher ami, lui dit le prince après avoir trinqué deux ou trois fois,

vous avez entamé un procès bien juste assurément, mais qui va supprimer

_l'Opinion nationale_.--En effet, répond le maire, c'est pour me venger

de M. About, qui m'a causé des contrariétés.--En cela vous avez bien

raison, dit le prince; mais cette condamnation me fera du tort. Je ne

vous ai donc jamais dit que j'avais placé dix millions dans ce diable de

journal?--Dix millions?--Pas un liard de moins. Vous serez dans votre

droit, je l'avoue; mais enfin votre vengeance va me coûter cher.--J'aime

mieux y renoncer, dit le maire. Entre gens comme nous!...--Vous êtes

bien bon, répond le prince, et à charge de revanche!--Bien entendu.»

Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle ait fait,

depuis le 24 mai, un assez joli chemin en Alsace. Rabattons-nous plutôt

sur la vôtre, monsieur, et voyons si vous n'avez pas péché contre la

vraisemblance, le jour où M. le comte de Morny ne vous reprocha qu'un

léger manque de loyauté. J'ai le droit de supposer que toutes vos

paroles étaient pesées à l'avance, puisque la roideur inflexible de

votre improvisation ne vous permit pas même de relever le démenti d'un

ministre. Cela étant, comment n'avez-vous pas craint de faire

concurrence au génie rêveur de nos gardes champêtres? Comment osez-vous

nous montrer le ministre de l'intérieur suppliant ou sommant un maire de

retirer une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur ont-ils

contracté l'habitude de supplier messeigneurs les maires? Ils ne

supplient pas même MM. les évêques: ils les invitent à modérer leurs

plaintes lorsqu'elles font trop de tapage dans le pays. Vous qui êtes un

homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez beaucoup de choses),

vous représentez-vous bien M. le comte de Persigny dans une attitude

suppliante, embrassant les genoux cagneux d'un gros maire provincial?

Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothèse un peu moins

invraisemblable, et pourtant aucun homme pratique ne voudra l'admettre

avec vous. A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus léger

avertissement suffit? Je n'écoute pas aux portes des ministres, et je ne

sais pas même si le maire de Saverne a été admis à paraître devant M. de

Persigny. Mais soyez assez bon pour supposer un instant avec moi qu'un

fonctionnaire inhabile en matière de comptabilité municipale ait touché,

dépensé, payé des sommes assez rondes, sans songer à les faire inscrire

par le receveur de la commune; supposez que cet honnête maladroit ait

encouru quelque réprimande par ignorance ou par oubli des principes

élémentaires de l'administration. On ne veut point le punir, car il

n'est coupable que d'incapacité, mais on ne veut pas non plus le

proposer pour modèle à tous les maires de l'Empire, en lui donnant droit

de vie et de mort sur les journaux où il croit lire une critique de sa

gestion. «Désistez-vous, lui dira-t-on, et, si vous voulez que nous

soyons indulgents, commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux

hommes sans péché qu'il appartient de jeter la pierre.» Voilà, monsieur,

le langage équitable et chrétien que je vous conseille de tenir à vos

maires, quand vous serez ministre de l'intérieur.

En ce temps-là, monsieur, je serai encore au nombre des journalistes,

car l'habitude d'écrire la vérité est de celles qu'on ne perd point

aisément. Quand vous aurez le pouvoir en main, quand on aura créé pour

votre usage des tribunaux complaisants, libre à vous de venger sur moi

le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous pourrez vous donner le luxe

de «montrer sur les bancs de la police correctionnelle» ce petit bout de

ruban rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement

mérité. Mais ne vous flattez pas: il vous sera, même alors, plus facile

de nous condamner que de nous flétrir, et les bancs de la police

correctionnelle deviendront les siéges de la justice, quand vous serez

les accusateurs et nous les accusés!

J'ai répondu, si je ne me trompe, à toutes vos personnalités, moins une.

Il ne m'appartient pas de défendre le gouvernement après M. le président

du conseil d'État, ni de plaider la cause de la Révolution, que M. Émile

Ollivier a si noblement défendue. Il ne me reste donc plus qu'à vous

expliquer, à vous et à beaucoup d'autres, «cet article sans nom qui vous

a ému d'indignation et de dégoût, cet article dans lequel j'ai insulté,

non-seulement les malheurs du saint-siége, mais l'honneur de notre armée

de Crimée, mais la dignité même du trône; cet article dans lequel je

suis venu vous vanter les délices et les raffinements du despotisme

païen sous le nom de vous ne savez quel fils légitime de la révolution

française.»

«Mais que veut-on dire par là?» daignez-vous ajouter à cette équitable

tirade. Je vais vous expliquer, monsieur, ce que j'ai voulu dire par là.

Je m'exerce à la critique d'art, et je publie ce qu'on appelle un

_salon_, pour la troisième fois de ma vie. Pour rompre la monotonie d'un

sujet qui n'est jamais très-varié par lui-même, j'ai cru qu'il serait

intéressant d'y glisser de temps à autre, à propos d'un marbre ou d'une

peinture, quelques portraits à la plume. La mode des portraits écrits

étant passée depuis longtemps, je me figurais que le moment était

peut-être venu de les remettre en usage. C'est un travail assez ingrat,

car il prend un temps infini et les lecteurs ne nous tiennent pas

toujours compte des efforts que nous avons faits. Ainsi, j'ai débuté par

un portrait, que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie,

monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, je vous en prie;

ils vous montreront dans quel esprit j'ai commencé ce genre d'études, et

vous serez moins étonné ensuite lorsque nous arriverons au prince

Napoléon[6].

[6] Voir à la page 233.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi l'honneur de me

dire quelle intention j'avais, selon vous, en écrivant ce portrait? Vous

semble-t-il que j'aie voulu mettre en saillie la supériorité du pouvoir

absolu sur l'équilibre constitutionnel, ou que j'aie cherché à émouvoir

la compassion de mes lecteurs au profit d'une cause perdue? Ai-je

préparé le retour de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseillé à

l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-être mon intention

était-elle, au contraire, de tenir les ministres en garde contre un

ambitieux de soixante et dix ans? Cet article--ce fragment

d'article--est-il un manifeste orléaniste? ou une profession de foi

bonapartiste? ou un réquisitoire indirect contre les intrigues de

l'Académie française? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon sens vous

le dit clairement, parce que le sujet n'est pas de ceux qui excitent les

passions violentes et aveuglent la raison des partis. Vous comprenez,

sans que je vous l'explique, que cet assemblage de détails vrais n'a pas

d'autre intention, pas d'autre prétention, pas d'autre ambition, que de

représenter au vif la figure de M. Guizot avec ses ombres et ses

lumières. C'est une oeuvre d'art, bonne ou mauvaise, suivant le goût du

lecteur. Placez-la, si le coeur vous en dit, au rang des amplifications

de collége, ou même à la hauteur des tapisseries en chenille que les

demoiselles exécutent dans leur couvent, ou même au niveau de ces

sculptures patientes qu'un galérien taille à coups de canif dans une

noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualité de l'ouvrage, pourvu

que vous reconnaissiez avec moi que ce portrait n'est qu'un portrait.

Tâchez d'être aussi juste pour celui du prince Napoléon. Étudiez-le,

nonobstant «l'indignation et le dégoût» que vous avez étalés devant la

Chambre; mais surtout étudiez-le de bonne foi, comme je l'ai tracé.

Souvenez-vous que c'est une oeuvre d'art, et pas autre chose, et ne vous

amusez point à chercher des queues de serpent à sonnette où l'auteur

n'en a pas mis.

Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que vous l'avez lu dans

_l'Opinion_, mais tel que je l'ai écrit et envoyé au journal[7]:

[7] Voir à la page 239.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous ai loyalement averti que ce texte n'était pas tout à fait celui

que vous avez lu dans _l'Opinion_. Il s'en faut de seize mots, qui ont

été ajoutés au dernier moment sur l'épreuve, et ce mode de correction

_in extremis_ ne vous étonnera point, si vous avez quelque notion des

nécessités du journalisme et de la responsabilité des rédacteurs en

chef.

Ceci posé, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est une apothéose?

Pas plus qu'une satire. J'ai esquissé de mon mieux les qualités et les

défauts d'un homme que je connais peu, avec qui j'ai causé cinq ou six

fois, que je n'ai pas vu face à face depuis une année environ. C'est une

peinture incomplète, si j'ai omis quelque trait d'ombre ou de lumière:

ce ne sera jamais, quoiqu'il vous ait plu de le proclamer devant la

Chambre, un tableau dégoûtant. Reprochez-moi, si vous voulez, la

témérité de ma plume; dites qu'il ne sied pas à un homme qui n'est rien

de distribuer aux grands l'éloge et le blâme; ajoutez qu'on s'expose

ainsi aux jugements les plus faux et les plus injustes: vous avez le

droit de me le dire après me l'avoir prouvé. Où donc avez-vous vu que

«j'insultais aux malheurs du saint-siége?» J'ai rappelé le succès d'un

discours éloquent; cela n'offense que les orateurs manqués. Comment

ai-je «insulté l'honneur de notre armée de Crimée?» Exactement comme

j'ai insulté l'agriculture dans le feuilleton de Sauerkraut. Ai-je

«insulté la majesté du trône,» en disant que les uns s'assoient dessus

et les autres à côté? Est-ce «vanter les délices et les raffinements du

despotisme païen» que d'admirer sur parole une petite maison romaine où

je ne suis jamais entré, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'y inviter

une fois?

Que le monde est méchant, monsieur! Je ne crains pas de m'en ouvrir à

vous, qui êtes un homme du monde. Il s'est rencontré dans votre parti

des esprits assez mal faits pour prétendre que j'attaquais la famille

d'Orléans dans ce qu'il y a de plus délicat et de plus sacré.

J'égratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, la plus

bâtarde que la Révolution ait portée dans ses flancs, et vos amis

affectent de trouver dans ce mot de bâtard un outrage monstrueux contre

une famille exemplaire!

* * * * *

J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de cette

plaidoirie, agréez mes remercîments, et même permettez-moi de

reconnaître tant de longanimité par une modeste récompense: un conseil,

un bon conseil, que je tenais en réserve pour vous l'offrir à la fin.

M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre jour par un mot

profond: «Parlez en votre nom! vous a-t-il dit; ne parlez pas au nom de

l'Alsace!» Les journaux alsaciens soutiennent la même thèse depuis le

commencement de la semaine, et semblent persuadés que ce n'est pas

l'Alsace qui parle par votre voix. Je suis sûr que vous-même, dans le

silence du cabinet, tout en martelant vos improvisations du lendemain,

vous songez avec un fin sourire à ces pauvres électeurs qui vous ont

réchauffé dans leur sein. Et la conscience, que dit-elle? La logique

doit aussi vous rappeler de temps à autre que le propre d'un

représentant est de représenter ceux qui l'ont élu. Si du moins vous

représentiez ceux qui vous ont fait élire! Mais non.

Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les élections générales pour

rajeunir votre mandat. Allez vous retremper dans le suffrage universel

et revenez invulnérable comme Achille! plus invulnérable que lui! car

Achille avait été plongé dans l'eau du Styx par le préfet du Haut-Rhin,

ce qui permit au malin Pâris de le blesser au talon.

* * * * *

_Je croyais en avoir fini avec le procès de Saverne. Mais je reçus une

nouvelle assignation, l'affaire fut de nouveau inscrite, et le tribunal,

plus docile à la voix du sens commun qu'à l'éloquence de M. Keller,

m'acquitta._

Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 24 / 75 题