LES PORTRAITS-CARTES

Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une des plus belles et

des plus aimables villes de notre pays. Un ami que j'ai là-bas me fit

voir, entre autres curiosités, la fabrique de M. Antoine Maître. C'est

un joli bâtiment, distribué dans la perfection, et qui ne coûtera pas

moins d'un million lorsqu'il sera complétement achevé. Tel qu'il est, il

abrite trois cents ouvriers des deux sexes.

Ces messieurs et ces dames, le jour où je les vis, travaillaient avec

une activité fébrile, et tout l'atelier semblait être dans un coup de

feu. On ne se hâterait pas plus à Saint-Étienne, si nous étions à la

veille d'une guerre européenne. Mais devine un peu, ma chère cousine, ce

que faisaient ces six cents bras lancés à toute vitesse? Ils

fabriquaient des albums pour la photographie.

Je me fis présenter au patron et je demeurai tout un matin dans son

cabinet. M. Antoine Maître est un ancien ouvrier; il a fondé

non-seulement sa maison, mais son industrie. Il nous conta avec une

bonhomie fine (la bonhomie du Bourguignon) comment il s'était établi

fabricant de buvards en l'an de grâce 1832, sans avoir une notion bien

précise de ce que pouvait être un buvard; comment il avait profité d'une

absence de sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique

table où le petit ménage prenait ses repas; comment enfin les deux

filles du receveur général, attirées par une magnifique inscription en

ocre jaune, avaient fait une commande de quinze francs au futur

millionnaire. En peu d'années, la petite industrie avait grandi. Le

fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, le porte-monnaie,

la reliure des livres, puis ces albums à loger la photographie, qui

envahissaient l'atelier avec un succès despotique. On en avait livré

quatre-vingt mille en six mois, et l'on désespérait de suffire à

l'énormité des commandes.

Ce chiffre serait déjà monstrueux si tous les albums de la France et de

l'étranger se fabriquaient chez M. Maître, et l'on comprendrait

difficilement qu'un article de fantaisie pût être si demandé. Mais,

lorsqu'on pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni

même le dixième de la consommation nationale, on est forcé de

reconnaître que la photographie est devenue pour nos concitoyens un luxe

de première nécessité.

Ce qui distingue les inventions de notre siècle, c'est la rapidité

presque miraculeuse de leur perfectionnement et de leur application.

Elles ne demeurent point à l'état stagnant, comme les grandes

découvertes de nos ancêtres; elles ne sont pas un objet de monopole pour

quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, dans le domaine

public. Il a fallu des siècles pour que la poudre à canon, l'imprimerie,

la boussole vinssent à dire leur dernier mot. Quelle longue suite

d'années entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de M. Colt!

Quelle interminable série de perfectionnements entre Gutenberg et Didot!

Les idées de notre temps, au contraire, s'élancent presque sans

transition de la théorie à la pratique. Elles tombent des mains de

l'inventeur aux mains de tout le monde. La force de la vapeur, la

lumière du gaz, la vitesse du courant électrique, l'art infaillible de

dessiner les portraits à coups de soleil, tout cela s'est perfectionné,

appliqué, répandu et mis à la portée du premier venu, dans l'espace de

quelques années.

Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous souvenons tous des

premiers succès de M. Daguerre. Le modèle posait longtemps avec la

patience infatigable d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines,

une sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de vague et

d'incertain comme un souvenir gardé par un miroir. Et ce modeste

résultat coûtait cher: il y fallait autant d'argent que de soins et de

patience. Aujourd'hui, le soleil dessine sur le papier, en grand comme

M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne veut ni temps ni

dépense. Le portrait le plus admirable est une affaire de quelques

secondes et de quelques sous.

Tandis que M. Maître feuilletait avec nous un grand album peuplé de

toutes les célébrités de l'Europe, depuis mademoiselle Rigolboche

jusqu'à Son Éminence le cardinal Antonelli, nous trouvâmes plaisant

d'examiner ensemble toutes les modifications que la photographie avait

déjà introduites dans les moeurs.

Autant le portrait était rare autrefois, autant il va devenir commun.

Les riches et les grands n'auront plus le privilége de conserver le

souvenir visible de ceux qu'ils ont aimés. Le moindre villageois, le

plus modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la galerie de ses

ancêtres.

Les bourgeois ont toujours été friands de portraitures; mais, comme ils

n'étaient pas assez riches pour poser dans l'atelier de Flandrin ou de

Baudry, ils s'adressaient naguère encore à des artistes de pacotille,

heureux de transmettre à leurs descendants quelque aimable caricature!

On leur accommodait, pour deux ou trois cents francs, une sorte de

ragoût à l'huile; cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous

avons tous admiré, le long du boulevard, l'enseigne de ces prétendus

peintres et le spécimen de leurs talents, avec cette formule inévitable:

_Ressemblance garantie_.

Eh bien, voilà une industrie qu'il faut rayer de l'_Almanach Bottin_. La

photographie, qui ne garantit pas la ressemblance, mais qui la donne, a

tué les barbouilleurs de portraits. La terre est purgée de cette

engeance qui viciait le goût public et empoisonnait la nation par les

yeux. Nous ne la reverrons jamais, il n'en sera plus parlé, sinon dans

les légendes, et le fameux Pierre Grassou, de Fougères, si soigneusement

décrit dans le roman de Balzac, paraîtra un animal aussi fabuleux que le

lion de Némée et l'hydre de Lerne.

La gravure de pacotille et la lithographie à la toise disparaîtront

également dès qu'on aura simplifié le tirage des épreuves

photographiques. Au lieu des grossières enluminures qui tapissent les

chaumières, la rue Saint-Jacques et la fabrique d'Épinal expédieront

partout des photographies artistiques, d'après les chefs-d'oeuvre de

Raphaël.

Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine et de Stella, de

Pesne et d'Audran ne périra-t-il point dans le naufrage? Oui et non. Il

faudrait maudire la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri,

des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous ces artistes de

premier rang qui assurent à l'oeuvre de nos peintres une durée

éternelle. Mais rassure-toi: elle travaillera avec eux et pour eux.

Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement la

peinture ont donné des résultats médiocres. Tu comprendras pourquoi

quand je t'aurai dit que certaines couleurs, comme le vert et le jaune

par exemple, viennent en noir à la photographie. Pour reproduire un

tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un artiste habile le dessine

avec un soin scrupuleux et interprète à coups de crayon tout ce que le

pinceau a dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire le

dessin à cent mille exemplaires.

Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend de graver un

tableau de Paul Delaroche? Il commence par exécuter avec tout son talent

acquis et tout son génie propre un dessin très-précis, d'après le

tableau du maître. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si tu veux.

Cela fait, il dépouille le pourpoint de l'artiste et revêt pour dix ans

la souquenille de l'ouvrier. Il achète une planche de cuivre, prend un

burin entre ses doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, à

recopier sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins d'un an sur

le papier. N'est-ce pas une pitié de voir des artistes de ce mérite, et

qui n'ont tué personne, se condamner à un métier si ingrat.

Cela n'arrivera plus, grâce à la photographie. Nos Henriquel-Dupont ne

s'extermineront plus les yeux à tailler des hachures dans le cuivre. Ils

dessineront dix tableaux dans le temps qu'ils perdaient à en graver un.

Ils ajouteront leur interprétation personnelle et l'originalité de leur

talent à dix ouvrages de nos maîtres. L'appareil photographique fera le

reste. Il est donc aussi utile aux artistes que funeste aux

barbouilleurs.

Les sciences ne lui doivent guère moins que les arts. Mariée au

télescope, la photographie transporte et fixe sur le papier la forme et

le mouvement des planètes. Unie au microscope, elle dessine avec

précision le monde invisible, cette Amérique nouvelle où le docteur

Charles Robin se promène comme chez lui.

La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. On faisait

autrefois deux dessins du malade, avant et après l'opération. Mais le

dessin avait certaines complaisances, et la photographie est le seul

artiste qui ne _triche_ pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir guéri une

ankylose incurable, on lui dira: «Montrez-nous la photographie du malade

avant la guérison!»

L'ethnographie ou la science des races humaines est encore dans

l'enfance, parce que les dessins des anciens voyageurs n'étaient pas

plus fidèles que leurs récits. Lisez les vieilles relations illustrées:

les costumes et les types y sont représentés par le peintre comme les

moeurs des Éthiopiens par Hérodote. Mais patience! lorsque deux ou trois

photographes auront fait le tour du monde, le genre humain se connaîtra

lui-même, et nous croirons à l'existence des Niams-Niams ou hommes à

queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.

Quels services n'eût-on point rendus à la cause de la religion, si l'on

avait photographié les principaux miracles de l'Écriture sainte!

J'entends d'après nature, et non d'après un tableau; car les

photographies de la Vierge et des saints qui se vendent autour de

Saint-Sulpice n'ont pas toute l'authenticité désirable. Le seul miracle

qu'on aurait pu constater photographiquement est le miracle de la

Salette. Mais mademoiselle de la Merlière, qui l'a fait, n'avait pas

pris un photographe avec elle.

On a raconté dans le temps qu'un mari de Molière avait braqué un

daguerréotype dans un coin de son jardin et constaté photographiquement

l'infidélité de sa femme. Nul doute qu'il n'ait gagné son procès devant

la police correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui tienne

contre un tableau si vivant.

Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant que la

photographie ait un parti pris de malveillance contre les pauvres

amoureux. Bien au contraire! Elle leur permet de conserver et même

d'étaler sur un guéridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans

compromettre personne. La miniature avait quelque chose de plus gai,

surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, mais elle était

compromettante en diable. Témoin la célèbre collection de M. le duc de

Richelieu. La photographie n'est pas sujette à caution. Elle est

innocente comme la poignée de main, parce qu'elle est aussi banale.

Réunissez dans un album les _mille e tre_ victimes de don Juan, les

maris eux-mêmes n'y trouveront rien à redire. Une femme de bien se donne

à ses amis, à ses connaissances et même aux indifférents: honni soit qui

mal y pense! Un portrait sur papier, et même sur papier sensible, ne

prouve absolument rien: un portrait sur ivoire prouvait tout.

Ce n'est pas seulement à l'amour que la photographie prête ses bons

offices; elle se met au service de la gloire. Depuis longtemps, la ville

de Brives se plaignait de ne connaître nos grands écrivains que de nom;

elle remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, ni Victor

Hugo, ni Prosper Mérimée n'étaient jamais descendus dans ses murs. Un

adjoint qui se pique de littérature aurait donné beaucoup pour

contempler les traits de ces personnes illustres. Un conseiller

municipal, égaré dans Paris pour quelques affaires, avait cherché à voir

la belle tête de M. de Lamartine, et l'on avait abusé de sa crédulité en

lui montrant M. Granier de Cassagnac. Plus de méprises, désormais, plus

de curiosités inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit un écrivain,

toutes les fois qu'une étoile apparaît dans le firmament littéraire, le

libraire a bien soin d'attacher au chef-d'oeuvre la photographie de

l'auteur. M. Léotard et mademoiselle Rigolboche sont aussi célèbres par

leur beauté que par leur style. Brives les reconnaîtrait au premier coup

d'oeil, s'ils descendaient de diligence.

Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; il faut que nos

célébrités en prennent leur parti. Si un journaliste enlevait une

danseuse, si les deux tourtereaux s'enfuyaient vers une autre patrie en

chantant le grand air de la _Favorite_, c'est en vain qu'ils

essayeraient de cacher leur bonheur. La photographie les a précédés à

tous les relais. Partout les postillons à la voix harmonieuse murmurent

en se poussant le coude: «C'est le célèbre Giboyer qui file avec la

petite Taffetas!»

Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler d'un nom

illustre pour faire des dupes. On connaît l'histoire de cet ingénieux

filou qui dévalisait une ville du centre de la France sous le nom de

Jules Barbier. Les aubergistes lui faisaient crédit, les bourgeois

éclairés lui prêtaient de l'argent. On s'étonnait un peu qu'un poëte

applaudi si souvent à l'Opéra-Comique eût toujours besoin de cent sous,

mais on se laissait prendre. Le faux Barbier fut pris à son tour,

lorsqu'on s'avisa de demander à Paris la photographie du vrai.

Théophile Gautier reçoit un jour la visite d'une femme échevelée:

--Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! cachez-moi! Où

est Théophile?

--Quel Théophile?

--Théophile Gautier.

--C'est moi, madame.

--Vous? Non! vous me trompez!

--Je n'ai jamais trompé personne: je suis trop paresseux. D'ailleurs,

voici mon portrait, et mon nom au bas.

--Malheureuse!... Ah! monsieur, je ne lui aurais jamais cédé, si j'avais

su qu'il ne fût pas vous!

La pauvre femme avait prêté son coeur à un faux Théophile Gautier, parce

que la photographie n'était pas encore à la mode.

Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent qu'à vexer les

honnêtes voyageurs et à tromper les gendarmes. On les abolira bientôt

dans toute l'Europe. Mais la société sera-t-elle sans armes contre les

malfaiteurs? Non, grâce à la photographie. Les directeurs des prisons,

des maisons centrales et des bagnes prendront le portrait de tous leurs

pensionnaires; et, comme les neuf dixièmes des crimes et délits sont

commis par des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes elle

doit rechercher. Jud est pris, du moins théoriquement, car nous avons sa

photographie. Il ne vous reste plus, messieurs les gendarmes, qu'à

saisir l'original.

On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, tous les

banquiers de Paris ont fait faire la photographie de leurs caissiers.

Les autorités de plusieurs départements, et entre autres de la

Charente-Inférieure, collectionnent des portraits de frères ignorantins,

par mesure de prudence. Ces gens-là sont des caissiers à qui l'on confie

des biens plus précieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois avec

l'honneur des familles.

Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire une photographie de

leur fille Thérèse? Nous irions, le portrait à la main, frapper à tous

les couvents de France et de Belgique, et peut-être trouverions-nous une

supérieure assez honnête pour nous rendre la dernière victime de l'abbé

Mallet.

En voilà bien long sur ce sujet, ma chère cousine, et pourtant nous

n'avons pas encore envisagé la photographie au point de vue politique.

Sais-tu bien que nous n'avons pas de révolutionnaire plus terrible?

Daguerre a mieux servi la cause de l'égalité que Danton, Marat et

Robespierre; l'appareil de Nadar a déjà fait plus de mal aux dynasties

légitimes que l'appareil de Guillotin! Ne te hâte pas de crier au

paradoxe, et suis bien mon raisonnement.

De tout temps, les rois se sont appliqués à nous faire croire qu'ils

étaient d'une autre pâte que nous. Le fameux principe du droit divin ou

de la légitimité repose sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la

fraude, les souverains de l'Orient se cachaient eux-mêmes, ou ne se

laissaient voir que rarement, dans une sorte de nuage. S'ils exposaient

leurs portraits aux yeux du peuple, c'étaient des images énormes et

gigantesques, véritables idoles, intermédiaires entre l'homme et le

dieu.

Les empereurs romains ne détestaient pas non plus la sculpture

colossale. L'artiste qu'ils honoraient de leur confiance les faisait

grands et beaux, par ordre supérieur.

Louis XIV, notre grand roi, a régné dans le même style. Il se coiffait

de rayons et s'habillait d'étincelles. Ses peintres et ses sculpteurs

étudiaient la tête d'Apollon et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient à

faire un portrait du roi. La poésie de Boileau et des autres courtisans

répandait autour de lui comme une fumée d'encens et une lueur de feu de

Bengale qui portaient à la tête du peuple en lui éblouissant les yeux.

Grâce à ces artifices, personne ne s'aperçut que le grand roi était un

homme, excepté peut-être M. Fagon, qui ordonnait ses lavements.

Sous les règnes suivants, la monarchie légitime s'humanisa quelque peu,

et les plus malins de la nation surprirent le secret de la comédie.

Cependant les costumes d'apparat, les grands carrosses rehaussés d'or et

l'éclat pompeux de la cour nous jetaient encore de la poudre aux yeux.

Les provinciaux, qui sont, après tout, la plus grande moitié de la

nation, jugeaient le roi sur des portraits flattés, et spécialement sur

l'empreinte des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait,

dans aucun cas, paraître laid ou disgracieux. La beauté du métal

ajoutait quelque chose à l'élégance du profil. On reposait les yeux avec

complaisance sur une image de si grand prix. Le roi apparaissait

là-dessus comme le dispensateur de tous les biens de la terre.

Va-t'en chez un papetier, achète une demi-douzaine de Bourbons

photographiés d'après nature, et tu me diras ce que tu penses du droit

divin!

V

Dernières lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine · 第 19 / 75 题