commencer par là tout de suite!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oui, mais... si c’est une femme timide...
poétique... sentimentale? Elle pourrait s’effaroucher...
LE VALET DE CHAMBRE.--Pauvre petit oiseau!... Monsieur
l’apprivoisera!... Monsieur sait si bien parler aux femmes timides et
troublées!... On dit partout de Monsieur qu’il est un confesseur
d’âmes!... Avec la voix et la séduction de Monsieur, rien n’est
embarrassant!... Ah! Monsieur est un grand franchisseur d’obstacles.
(_Il range quelques bibelots par-ci, par-là._) D’ailleurs, Monsieur n’y
a pas grand mérite!... (_L’Illustre Écrivain se retourne vivement._)
Avec la gloire de Monsieur!... avec le génie de Monsieur!... ça les
hypnotise toutes!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Le fait est que j’en ai dompté quelques-unes. (_Il
regarde la pendule._) Quatre heures!... Mais elle est en retard!...
Sapristi, elle est en retard de cinquante minutes!... D’ailleurs, j’aime
mieux cela!... Si c’était une vieille femme, elle ne serait pas en
retard... elle serait en avance!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ça! c’est très juste!... Voilà une observation
psychologique qui fait honneur à Monsieur!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu vois bien!
LE VALET DE CHAMBRE.--A moins que ce ne soit une blague... et que les
amis de Monsieur n’aient monté à Monsieur un bateau!... Dame!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Es-tu fou?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ça ne serait pas la première fois!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est idiot, ce que tu dis là!... Et tu avoues
toi-même que mon génie... ma séduction... ma gloire... que je les
hypnotise toutes!... Elle est en retard... certainement... elle est en
retard... Qu’est-ce que cela prouve?... Son mari, si elle est mariée...
Sa mère, si c’est une jeune fille... Est-ce que je sais, moi?...
LE VALET DE CHAMBRE, _ironique_.--Enfin, attendons...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dieu! que tu es assommant, avec tes doutes!...
D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je tolère tes familiarités!... On
n’a pas idée d’un valet de chambre comme toi!...
LE VALET DE CHAMBRE, _très digne_.--Monsieur ne dit pas ces choses-là
quand Monsieur est embourbé dans le marécage de ses phrases... Monsieur
est bien heureux de m’avoir pour s’en tirer!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _arpentant la chambre, de plus en plus
nerveux_.--C’est bon!... C’est bon!...
LE VALET DE CHAMBRE, _même jeu_.--Monsieur devrait se rappeler que je
suis pour lui plus qu’un valet de chambre... que je suis un
collaborateur!... Monsieur n’est pas juste!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est bon!... C’est bon!... Et tais-toi... (_Long
silence._) Quatre heures et demie!... Ces sacrées femmes!... Toujours la
même chose!... Jamais elles ne peuvent venir à l’heure!... (_On sonne._)
Ah! enfin!... C’est elle. (_Au Valet de chambre._) Va donc!... Mais va
donc!... (_Le Valet de chambre sort. L’Illustre Écrivain se met devant
la glace. Il rectifie sa cravate, une mèche de ses cheveux, retrousse
les pointes de ses moustaches, serre sa jaquette._) Comme mon cœur
bat... Je vais la voir... Si c’était!...
Réapparition de Joseph.
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est le bottier de Monsieur... qui vient
d’apporter sa note!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _stupéfié_.--Le bottier de Monsieur!...
(_Subitement colère._) Qu’il aille au diable!...
VII
Hier, nous étions quelques-uns, réunis à dîner chez l’Illustre Écrivain.
Le sujet de la conversation, vous l’imaginez. On ne parla que de
l’affaire Dreyfus, car comment parler d’autre chose en ce moment? Et
quel drame dépasse celui-là, en angoisse et en terreur?... Il n’y avait
là que des gens plus ou moins célèbres, et qui font profession de
penser: des intellectuels, comme on dit. Aussi, toutes les sottises,
toutes les monstrueuses sottises qui furent récitées, je renonce à les
raconter. En quelques minutes d’exaltation patriotique, elles eurent
vite atteint à la parfaite, à l’inexprimable beauté où, chaque jour,
nous les voyons s’élever dans la presse. J’ignore quel sera le résultat
de cette tragique et obsédante affaire. Il en est un, pourtant, qui me
semble, dès maintenant, acquis: c’est que le journal n’a plus rien à
envier à la loge du concierge. Le journaliste a fait tellement sien le
potin stupide venimeux et délateur, qu’il en a, à tout jamais,
découronné la face symbolique, la face spécialiste du concierge, gardien
de notre porte et aussi de notre honneur!... Et il n’a pas fallu moins
que le grand cri de conscience poussé par M. Émile Zola, il n’a pas
fallu moins que sa noble et forte parole pour que, dans le flot
d’imbécile boue qui nous submerge, nous nous reprenions à ne pas
complètement désespérer de l’utilité et de la générosité de notre
profession!
Or, hier, chez l’Illustre Écrivain, la conversation, d’abord éparpillée
parmi tous les convives, qui avaient hâte d’étaler leur bêtise
irréductible et de vomir sur la table ce qu’ils avaient mangé, le matin,
dans les journaux, se fixa bientôt dans un dialogue entre notre hôte et
un jeune poète, qui n’avait pas encore dit un seul mot et qui semblait
regarder tous ces gens, autour de lui, avec l’étonnement pitoyable que
l’on a devant une assemblée de fous.
--Et vous, dit l’Illustre Écrivain, en s’adressant au jeune poète, vous
n’avez encore exprimé aucune opinion?... Comme tout le monde, vous devez
avoir un sentiment... et même une conviction ferme sur ce drame?...
Voyons, que pensez-vous de Dreyfus?
--Je le crois innocent!... répondit le poète avec une douceur simple.
Il y eut des cris, des protestations indignées. Quand ils furent calmés,
un essayiste, normalien, académicien, fort répandu dans les milieux les
plus élégants, demanda, non sans ironie:
--Vous avez des tuyaux?
--Non, j’ai deux impressions... Et elles me suffisent!
--Des impressions! s’écria l’Illustre Écrivain... Est-ce qu’on a le
droit d’avoir des impressions, dans une telle affaire?... Il faut des
certitudes!
--Quoi d’autre que des impressions avez-vous donc, vous, pour le croire
coupable?
--Une sentence! prononça l’Illustre Écrivain, sur un ton de mélodrame.
--Une sentence!... Elle a été rendue par des hommes!
--Non, par des soldats!
--Ce sont deux fois des hommes!...
Une colère monta au visage de l’Illustre Écrivain. Et il dit:
--Allez-vous donc suspecter le jugement d’un conseil de guerre?
--Dieu m’en garde!... Mais les juges peuvent s’être trompés... Qu’ils
portent une robe rouge, ou un dolman, il arrive, hélas!... il est arrivé
que des juges se soient trompés!...
--C’est antinational, ce que vous dites là!... C’est monstrueux!... Même
ici... vous n’avez pas le droit d’exprimer cette opinion!...
--Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’exprimer ce qui est dans mon
esprit et dans mon cœur?
--Parce que... parce que... la justice est au-dessus de tout.
--Ai-je jamais dit le contraire... puisque je pense que la justice est
même au-dessus des juges!...
Le silence se fit aussitôt sur cette phrase prononcée d’une voix triste
et profonde. Ce fut l’Illustre Écrivain qui le rompit, le premier:
--Enfin, ces deux impressions?... dites-les-nous, poète!
Et il mit dans ce mot: poète, tout le mépris qu’un psychologue peut
avoir contre un imaginatif et un sensible.
--Voici!... accepta le poète... Et, pourtant, je me rends bien compte
que vous allez rire de moi... mais ma conscience est au-dessus de vos
rires...
--Comme la justice est au-dessus des juges, n’est-ce pas?
--Si vous voulez!...
Simplement, le poète conta:
--Quelques jours après la dégradation de celui que vous appelez le
traître Dreyfus, je passais la soirée dans une maison où se trouvait un
personnage qui avait joué un rôle considérable dans cette affaire.
C’était, vous le pensez bien, le héros de cette soirée... On l’entourait
beaucoup... Lui, parlait avec complaisance, et se grisait, peu à peu, de
son succès... A ce moment-là, j’étais, comme tout le monde, absolument
convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus... Eh bien! à mesure
que le personnage parlait, cette conviction, peu à peu, s’ébranlait. Un
doute possible naissait, grandissait dans mon âme. Il ne disait pourtant
rien qui pût changer cette conviction qui était en moi... Ce qu’il
racontait, c’étaient, plutôt, à tout prendre, des banalités... des
choses dites, mille fois redites... Mais comment vous décrire cela?... A
l’expression de son visage, de sa bouche, de ses yeux, au son de ses
paroles qui tintaient faux... cette autre conviction, absolue, de
l’innocence de Dreyfus, succédait à celle que, dix minutes auparavant,
j’avais de sa culpabilité... Et, quand le personnage eut fini de parler,
j’allai dans le salon voisin où, rencontrant une dame de mes amies, je
lui dis ceci passionnément: «Je viens d’apprendre une chose horrible!
horrible!--Et laquelle?... vous êtes tout bouleversé.--Je viens
d’apprendre que Dreyfus est innocent!--Oh! mon Dieu! Qui vous a dit
cela?--Personne.--Mais d’où vous vient cette idée?--De rien! Mais je
vous jure qu’il est innocent.--Vous êtes fou, mon cher...» Et mon amie
éclata de rire... comme vous!...
En effet, les rires firent explosion, autour de la table de l’Illustre
Écrivain... Suivant l’expression de l’essayiste, normalien, académicien,
et fort répandu dans les milieux les plus élégants, «on se tordit».
Joseph lui-même, qui, à cet instant précis, présentait à son maître
d’incomparables truffes au champagne, lui murmura très bas, à l’oreille:
«Quels daims que ces poètes!» Mais le jeune poète gardait, au milieu de
ces rires, une physionomie calme et sereine. Il n’en sentait ni
l’insulte, ni le ridicule... La tempête passée, l’Illustre Écrivain
demanda avec une politesse ironique:
--Et votre seconde impression?... Ah! mon cher, je vous en prie, ne nous
en privez pas!...
Le jeune poète répondit:
--A vrai dire... cette seconde impression n’est pas une impression...
C’est quelque chose de plus. C’est une certitude, cette fois, une
certitude humaine... bien que rien ne puisse me donner une certitude
plus profonde, plus absolue, dans son mystère, que l’impression que je
viens de vous confier... Ceci donc s’adresse surtout aux âmes rétives à
la vérité intérieure, comme les vôtres...
Personne ne se récria. On se disposa même à une joie nouvelle... Il y
avait, dans tous les regards, l’attente, la curiosité d’une
extravagance. Les yeux étaient fixés sur lui comme sur un pitre qui
vient d’entrer en scène, et de qui on espère des tours, des grimaces que
l’on ne connaît pas encore.
--Allons, parlez! On vous écoute!...
--Comment voulez-vous? dit le poète avec plus de chaleur dans la voix,
qu’un homme comme M. Scheurer-Kestner, un homme de sa grande pureté de
vie, de sa valeur morale, de sa situation sociale, un homme de son
intelligence, de son héroïsme réfléchi, se soit dévoué à une telle cause
s’il n’avait pas, non seulement la certitude, mais encore les
preuves--les preuves, vous entendez--de l’innocence de l’un et de
l’infamie de l’autre? Que peuvent tous les jugements et toutes les
sentences d’un conseil de guerre contre cette impression mystérieuse et
révélatrice qui me pousse à crier: «Il est innocent! Il est innocent!»
et contre l’absolue, l’impeccable sécurité que me donne cette chose
sacrée: «La conscience d’un honnête homme!»
Cette fois, ce ne furent plus des rires qui couvrirent ces paroles, mais
des huées et des hurlements. L’Illustre Écrivain écumait. Il imposa le
silence:
--Et quand même Dreyfus serait innocent? vociféra-t-il... il faudrait
qu’il fût coupable quand même... il faudrait qu’il expiât, toujours...
même le crime d’un autre... C’est une question de vie ou de mort pour la
société et pour les admirables institutions qui nous régissent!... _La
société ne peut pas se tromper... Les conseils de guerre ne peuvent pas
se tromper... L’innocence de Dreyfus serait la fin de tout!_
Alors, le poète se leva, et il dit:
--Je vous parle justice!... Et vous me répondez politique!... Vous êtes
de pauvres petits imbéciles!...
Et il s’en alla...
Une bonne affaire.
On me remit une carte sur laquelle je lus:
ANSELME DERVAUX
_Homme de lettres
Chevalier de la Légion d’honneur_
--Diable! pensai-je, l’illustre écrivain Dervaux, Dervaux lui-même chez
moi! Qui me vaut cet honneur?... Est-ce que, par hasard?...
Et, sans me livrer davantage à de flatteuses suppositions, à de
cordiales hypothèses, j’ordonnai qu’on le fît entrer.
Il entra.
C’était un jeune homme, gras et blond, moustaches finement retroussées,
monocle impertinent et scrutateur, expression assez bête, le tout
ensemble d’une élégance ultra-rastaquouérique, qui me fut un
éblouissement. Depuis la pointe de ses souliers jusqu’au sommet de son
chapeau, il brillait, irradiait, fulgurait comme un phare. A peine s’il
daigna me saluer ainsi qu’il convient à une Célébrité de cette espèce.
Et, devant que je lui eusse offert un siège, il s’était assis, ou
plutôt, à demi couché sur le canapé, en croisant ses jambes avec une
aisance conquérante, et tapotant du bout de sa canne à béquille d’or le
bout de ses bottines en lesquelles, durant quelques secondes, il se mira
complaisamment. Je ne savais que dire... Il y a des moments où la
véritable admiration, c’est le silence.
--Monsieur!... commença, enfin, ce véritable artiste, je ne crois pas
avoir à me présenter à vous d’une façon plus détaillée?
--Certes! approuvai-je respectueusement.
--Ce serait, n’est-ce pas, une grave impolitesse de ma part que de
supposer un seul instant, de la vôtre, une ignorance de ma
personnalité... ignorance fâcheuse, impardonnable!
--Parfaitement, Maître!
--Maître! C’est bien cela... Je vois que vous me connaissez... que vous
connaissez l’illustre Anselme Dervaux... Adultères en tous genres...
fabrique, commission, exportation... Deux cents éditions!
Je m’inclinai aussi bas que put me le permettre mon échine.
--Souffrez, pourtant, que je vous rappelle le titre de tous mes
ouvrages.
--Oh! Maître, inutile... Je les sais par cœur.
--Cela ne fait rien... Souffrez, je vous prie...
Et il énuméra:
_Adultère!_
_Un Adultère._
_L’Adultère._
_Poésie de l’adultère._
_Psychologie de l’adultère._
_Physiologie de l’adultère._
_L’Adultère et la Question sociale._
_L’Adultère chrétien._
_L’Adultère chez soi._
_L’Adultère en voyage._
_A travers l’adultère._
_Les Contes de l’adultère._
_Récits adultères._
_Lettres adultères._
_Nouveaux récits adultères._
_Autres lettres adultères._
_Encore l’adultère._
_Paysages d’adultère._
_Nouveaux paysages d’adultère._
_Croquis d’adultères._
_Pastels d’adultères._
_Eaux-fortes d’adultères._
_L’Adultère et les Femmes du monde._
_L’Adultère et les Femmes de la bourgeoisie._
_L’Adultère chez les Femmes du peuple._
_L’Adultère aux champs_ (traduit en tous les patois).
_Les Chants de l’adultère_ (poésie).
_L’Adultère chez les jeunes filles._
_Les Demi-Adultères._
_Son Adultère._
_Notre Adultère._
_Leur Adultère._
_En Adultère._
_Par l’Adultère._
_Pour l’Adultère:_
--Et je n’ai pas trente ans, Monsieur!
--Prodigieux!... Inouï!... m’écriai-je.
--Inouï, c’est le mot!... Trente-cinq volumes, Monsieur... Et je n’ai
pas trente ans!
--Inconcevable!
--Et ce qui est plus inconcevable encore, c’est tout ce que je
prépare... C’est...
Il se toucha le front avec la béquille d’or de sa canne:
--C’est tout ce qui est là!... Car vous devez comprendre que je ne m’en
tiens pas aux généralités que je viens d’énumérer... Ces trente-cinq
volumes, Monsieur, ne sont, pour ainsi dire, que les grandes lignes, le
sommaire de mon œuvre totale... Après la synthèse, l’analyse... Après
les vastes ensembles, le détail minutieux!... On a dit--et je parle des
plus profonds psychologues--que l’adultère était une matière
inépuisable... Eh bien! moi, Monsieur, moi, Anselme Dervaux, je
l’épuiserai.
--Je vous crois!
--Je toucherai de ma sonde le fond de ce gisement littéraire et
philosophique.
--A la bonne heure!
--Je serai le Barnato de cette mine d’or idéale!
--Bravo!
--Successivement, vont paraître des ouvrages admirables, dans lesquels
j’étudie l’adultère chez tous les peuples de la planète--un volume par
peuple--et où je note toutes les différences ethniques, toutes les
particularités rituelles, statistiques et climatologiques de cette
institution universelle... Ainsi, je donnerai:
_L’Adultère en Angleterre._
_L’Adultère en Chine._
_L’Adultère en Amérique._
_L’Adultère aux Pamires._
_L’Adultère et la Triplice._
_L’Adultère franco-russe._
_L’Adultère aux Minquiers._
_Pensons-y toujours, n’en parlons jamais_, ou _L’Adultère en
Alsace-Lorraine_, etc., etc.
_Géographie générale de l’Adultère avec cartes_, etc., etc.
Et ce n’est pas tout... Je veux montrer l’adultère jusque dans ses
nuances sociales les plus subtiles et les plus ténues; le montrer,
dis-je, aux prises avec toutes les carrières libérales, avec tous les
métiers... Jour à jour, je donnerai:
_L’Adultère et la Diplomatie._
_L’Adultère et le Barreau._
_L’Adultère et la Peinture._
_L’Adultère et la Métallurgie._
_L’Adultère et la Question des huit heures._
_Les Grèves de l’Adultère._
_L’Adultère dans les Prisons_, etc., etc.
Puis viendront des recherches exclusivement scientifiques:
_L’Adultère et les Parfums._
_Le Bichromatisme de l’adultère._
_Émotivité de l’adultère._
_Les Parasites de l’adultère_ (étude microbiologique).
_Les Perversions sexuelles et l’adultère_, etc., etc.
Enfin, Monsieur, je terminerai par une publication formidable et qui
comprendra plus de cinquante volumes in-quarto: _Le Dictionnaire
encyclopédique de l’adultère_. Qu’en dites-vous?
--Je dis, Monsieur, je dis...
Mais l’enthousiasme me fermait la bouche, et je ne pus exprimer mon
admiration que par des gestes où la frénésie le disputait à
l’incohérence.
--Très bien! fit le grand homme... Vous êtes de mon avis... Or, écoutez,
je vous prie, ce que je vais vous dire... Car voilà seulement que
j’entre dans le vif de la question, si j’ose m’exprimer ainsi... Voilà
seulement que j’arrive à ce que je m’étais proposé comme but de ma
visite chez vous...
Anselme Dervaux posa sa canne à béquille d’or et son chapeau, luisant
comme un astre sur le canapé; il enleva avec des gestes menus ses gants
de peau blanche, brodés de noir, et se dressant brusquement, il marcha,
dans la pièce, autour de mon bureau, l’air méditatif et recueilli. Au
bout de quelques minutes de cet exercice:
--Écoutez-moi bien, fit-il... et suivez d’un esprit attentif mon
raisonnement... Chacun de mes ouvrages, Monsieur, tire à deux cents
éditions.
--Deux cents éditions! m’extasiai-je...
--Oui, deux cents, pas plus... c’est-à-dire, cent et quelques mille
exemplaires... Certes, si je compare ce chiffre au chiffre des autres
tirages, c’est un résultat unique, merveilleux, prodigieux, colossal!...
Tout ce que vous voudrez!... soit!... Mais si je compare ce chiffre au
chiffre total de la population du globe... avouez que c’est maigre... et
qu’il y a beaucoup à faire, qu’il y a tout à faire, pour équilibrer ces
deux chiffres... pour rapprocher ces deux chiffres si distants l’un de
l’autre...
--Et vous le ferez!... proférai-je avec un accent enflammé de
prophète...
--Soit!... Écoutez-moi donc!... Nous autres penseurs, nous autres
véritables artistes, nous manquons de puissants moyens de publicité...
Nous n’avons pas la force d’expansion nécessaire aux conquêtes
totalisatrices... Nous tournons toujours--et nos éditeurs avec
nous--dans le même cercle étroit de réclames débiles et tâtonnantes...
On parle des cent mille trompettes de la réclame!... Qu’est-ce, je vous
le demande, que cent mille trompettes, au regard de l’immense espace où
elles doivent être entendues?... Piètre symbole, en vérité, que ces cent
mille trompettes, surtout quand elles n’ont pas la force, comme c’est le
cas maintenant, de projeter la gloire d’un homme hors de leur pavillon
de cuivre insonore et fêlé!... Eh bien! Monsieur, il faut que non
seulement mes ouvrages retentissent sur les pays familiers, mais qu’ils
aillent remuer les sols vierges, et porter la tempête par les mers
inconnues... Il faut les lancer comme on lança, jadis, le canal de Suez,
et comme, aujourd’hui, on lance les mines d’or... Voulez-vous être le
metteur en œuvre de cette colossale affaire, de cette gigantesque
opération?... Aux _mines d’or_, opposons les _mines d’adultère_, et
celles-là auront été depuis longtemps taries que celles-ci trouveront
toujours, dans l’immense imbécillité humaine, d’inépuisables filons...
D’ailleurs, voici mon plan.
Il tira de sa poche un rouleau de papier qu’il déroula sur mon bureau...
--Remarquez, je vous prie...
Anselme Dervaux parla longtemps... Mais je ne l’écoutais plus...
Un grand écrivain.
L’illustre Anselme Dervaux (adultères en tous genres, fabrication,
commission, exportation) pénétra dans les salons en fête, et ce fut
autour de lui comme un bourdonnement de gloire. En avançant, à travers
la foule parée, il perçut comme un écho infiniment répercuté, le titre
de son dernier livre: «_Inassouvie!... Inassouvie!_» Et ce qui lui
renvoyait, de partout, cet écho charmeur, ce n’étaient pas de froids et
inconscients obstacles, mais les épaules frissonnantes et les bouches
pâmées des femmes. Un immense orgueil gonfla son cœur; la peau rougeaude
de son visage se tendit ainsi qu’un drapeau dans une marche de victoire.
Saluant, salué, empêtré dans les traînes, le coude maladroit, la jambe
prétentieuse, arrêté par mille mains gantées de tendres pressions, il
suivit longtemps des rangées parallèles et diagonales de sourires, de
regards ivres, de nuques enthousiastes, de poitrines soulevées...
_Inassouvie! Inassouvie!_
Dans son triomphe, ce qui le chagrinait, c’est qu’il était visible que
les hommes se montraient réservés envers lui, et plutôt ironiques. Ils
osaient discuter son allure--une allure de courtaud de boutique,--son
élégance fracassante, le goût déplorable de sa chevelure frisée au petit
fer, l’exagération de ses cravates, ses grosses mains de paysan, et
cette joie vulgaire qu’il ne savait pas contenir, et cet orgueil
lourdement satisfait qui s’harmonisait si bien avec ses emmanchements
canailles de rustre endimanché. Ah! que n’eût-il pas donné pour avoir
l’admiration des hommes et se dire le pair, l’ami de tels prestigieux
clubmen dont il enviait la correction savante et l’aisance flegmatique!
Insolent et grossier avec les femmes, qui l’aimaient de se présenter à
elles sous la double apparence de cette masculinité, il était, envers
les hommes, d’une humilité basse, implorante et, comme dans les comédies
de M. Dumas, il les interpellait par leurs titres--même quand ils n’en
avaient pas: «Monsieur le baron!... Monsieur le vicomte!... Monsieur le
marquis!...» Mais en ce moment, ses oreilles, trop charmées par l’écho:
_Inassouvie! Inassouvie!_ se refusaient à recueillir le son désagréable
des ironies, et ce qu’il y avait de discordant dans cette malveillance
par laquelle il éprouvait toujours l’impression humiliée de n’être pas
chez soi dans ce monde brillant, et de s’y sentir traité comme un intrus
de passage, n’arrivait pas jusqu’à lui.
*
* *