OCTAVE MIRBEAU
OEUVRES INÉDITES
Chez
l’illustre écrivain
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
_Il a été tiré, de cet ouvrage, dix exemplaires sur papier de Chine._
_Et cent quinze exemplaires sur papier de Hollande, tous numérotés._
ŒUVRES INÉDITES D’OCTAVE MIRBEAU
VOLUMES DÉJA PARUS:
_La pipe de cidre._
_La vache tachetée._
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1919, by ERNEST FLAMMARION.
Chez l’illustre écrivain
I
Une chambre à coucher, très riche et de très mauvais goût. Mobilier
mi-anglais, mi-Louis XVI.
L’illustre écrivain est couché. Il parcourt avidement les journaux du
matin.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _en froissant un journal_.--Et cette canaille de
Mareuil qui dînait chez moi avant-hier, et qui n’a pas trouvé le moyen
de glisser mon nom dans sa chronique... Elle est forte, celle-là!...
Non, mais ils s’imaginent que je les invite pour mon plaisir!... Elle
est forte, celle-là!
Entre le valet de chambre.
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur, c’est encore un reporter.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ah!
LE VALET DE CHAMBRE.--Celui qui vient, toutes les semaines, interviewer
Monsieur!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! oui, cet imbécile!... Ce qu’il va encore me
raser, celui-là!... Faites entrer.
LE VALET DE CHAMBRE.--Dans la chambre de Monsieur?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dans ma chambre, oui!... Il connaît le salon, la
salle à manger, le fumoir, le cabinet de travail... il connaît la
cuisine, les water-closets... il connaît tout, excepté ma chambre... il
faut bien varier le décor.
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est juste!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Dites-moi!... Avant de le faire entrer,
éparpillez, sur les meubles, sur les chaises, sur les tapis, partout...
des cartes de visite, des invitations... les plus chic... adroitement,
négligemment.
LE VALET DE CHAMBRE.--Comme toujours.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et puis, vous irez chercher mon nouveau nécessaire
de voyage.
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur part?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non... Vous le placerez bien en vue... sur la
table, là... grand ouvert, bien entendu... Enfin, le grand jeu!
LE VALET DE CHAMBRE.--Oui, Monsieur.
Le valet de chambre dispose tout selon le rite habituel.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vous n’avez rien oublié?... Non!... Faites
entrer...
Entre le reporter. Petit, gringalet, l’œil louche, le dos servile,
infiniment respectueux; il s’arrête sur le seuil de la porte et
salue...
LE REPORTER.--Mon cher maître!... Veuillez m’excuser si j’ose, de si
grand matin...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _tendant sa main_.--Entrez donc, cher ami, entrez
donc...
LE REPORTER, _il s’avance timidement, en faisant des courbettes et des
révérences_.--Excusez-moi... seulement, je... mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mais non! mais non!... Vous êtes chez vous, ici,
vous le savez bien... D’abord, ce n’est pas comme journaliste que je
vous reçois... c’est comme ami... vous êtes un ami...
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN...--Mais si... mais si... Vous êtes un ami... Et
vous avez beaucoup de talent.
LE REPORTER.--Mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Beaucoup de talent... Votre article d’hier, vous
savez, c’est une page!
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mais asseyez-vous donc, cher ami... vous déjeunez
avec moi, n’est-ce pas?
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si, si... vous déjeunez avec moi... sans
cérémonie, n’est-ce pas?... Des œufs brouillés aux truffes... des
perdreaux truffés... des foies de canard sautés aux truffes... une
salade de truffes...
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mon ordinaire!... Je vous traite en ami... Le duc
de Kau m’a promis aussi de venir déjeuner ce matin... Je serais charmé
qu’il vous rencontrât... Il vous aime beaucoup... vous trouve beaucoup
de talent.
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--D’ailleurs, tous ceux à qui je parle de vous vous
trouvent beaucoup de talent...
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et maintenant, causons... J’aime tant causer avec
vous!... (_Le reporter jette dans la chambre, autour de lui, des regards
obliques, des regards d’huissier._) Vous regardez ma chambre?... Vous ne
connaissiez pas ma chambre?
LE REPORTER.--Non, mon cher maître.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Elle vous plaît?
LE REPORTER.--Elle est admirable, mon cher maître!... C’est une chambre
de prince!... (_Il tire son carnet. Il s’apprête à prendre des notes._)
Vous permettez?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tant que vous voudrez!... Mais pas comme
journaliste... Comme ami!
LE REPORTER, _il tâte chaque meuble, chaque bibelot, et les
note_.--C’est admirable!... c’est admirable!... (_Il examine le
nécessaire de voyage._) C’est merveilleux!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il est amusant, n’est-ce pas?... Il vient de
Londres... C’est tout à fait nouveau... Cent cinquante-deux pièces!...
Par exemple, c’est cher... Cinq mille.
LE REPORTER.--Cinq mille!... C’est merveilleux!...
Il note.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--J’achète tout à Londres, maintenant... mes
chapeaux... mes bottines... mes cravates... mes parapluies... En France,
on n’a pas de chic!... Et puis, c’est amusant!... J’ai cent trois
cravates!
LE REPORTER.--Cent trois cravates!... C’est merveilleux!...
Il note.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Quarante paires de bottines!
LE REPORTER.--Quarante paires de bottines!... C’est merveilleux!...
Il note.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je vous le répète! C’est comme ami que je vous
donne tous ces détails... C’est pour vous, pour vous seul que vous
prenez toutes ces notes!
LE REPORTER, _scrupuleux_.--Oh! mon cher maître! (_Il s’attarde aux
invitations éparses..._) Ce n’est pas indiscret?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non! puisque c’est comme ami!
LE REPORTER, _il note toutes les invitations_.--Et quels succès vous
devez avoir dans le monde!... C’est merveilleux!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et si vous saviez comme le monde m’ennuie!... J’y
vais... par mépris!
LE REPORTER, _il examine une boîte recouverte de broderies_.--Et ça?...
C’est merveilleux!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _négligemment_.--Oui, c’est ma boîte à
mouchoirs!... Elle a été brodée, pour moi, par des femmes du monde.
LE REPORTER, _vivement_.--Peut-on savoir les noms?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oh! ça, non! D’ailleurs, tout le monde les connaît
à Paris... On raconte là-dessus des histoires... Vous savez, on exagère
beaucoup... Il n’y a pas le quart de ce que l’on dit! On ne peut être vu
en compagnie d’une femme jolie et connue sans qu’aussitôt... c’est
dégoûtant!... On exagère, je vous assure, on exagère souvent.
LE REPORTER, _s’enhardissant_.--Ah! dame, mon cher maître, vous
connaissez le proverbe... On ne prête qu’aux riches!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Sans doute!... Mais cela ne regarde personne! Et
s’il plaît à la princesse de... à la duchesse de... à la marquise de...
de venir chez moi... cela ne regarde personne... D’ailleurs, ce sont des
amies, rien que des amies... il n’y a pas ça entre nous, pas ça!...
LE REPORTER, _sceptique et enthousiaste_.--Il est bien certain que ça ne
regarde personne... Aussi ne pourrait-on pas, mon cher maître,
adroitement, sans citer de noms... ne pourrait-on pas démentir, par
d’habiles allusions... Enfin, vous savez, je suis à votre disposition.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Nous verrons, quelque jour... Je sais que je puis
compter sur vous... Je vous donnerai peut-être des notes... il faut
attendre une occasion... la publication de mon prochain roman, par
exemple!... Causons d’autre chose... N’aviez-vous pas quelque service à
me demander?
LE REPORTER.--Justement!... Vous savez qu’il est beaucoup question de
votre prochain roman?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vraiment? On en parle déjà beaucoup!... Quel
ennui!... J’ai tant horreur de la publicité... Être célèbre, si vous
saviez comme c’est fatigant!
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si... si... très fatigant! On ne s’appartient
plus... Ah! que de fois j’ai envié d’être obscur... Tout ce bruit autour
de mon nom m’énerve et me rend malade... Ainsi, on parle de mon
roman?... Déjà?... Et qui donc en parle?
LE REPORTER.--Mais tout le monde, mon cher maître... Mais tous les
journaux, mon cher maître.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! vraiment!... Comme cela me désole!... Je ne
lis plus les journaux... je ne lis que vos articles.
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et pourquoi les journaux en parlent-ils?
LE REPORTER.--Ils ont raison... N’est-ce pas là un événement
considérable?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Sans doute. Je crois, en effet, que mon roman sera
un événement considérable... J’ai, cette fois-ci, carrément abordé un
des problèmes les plus compliqués et les plus éternels, et les plus
particuliers aussi, de l’amour... Je ne puis pas en dire davantage, mais
il y a là une thèse originale et brûlante, qui se développe dans des
milieux mondains, ultra-mondains, et qui soulèvera bien des colères!...
Enfin, je crois que, de toutes mes œuvres, c’est l’œuvre la plus forte,
la plus parfaite, la plus définitive... celle que je préfère, pour tout
dire... Mais je suis bien dégoûté, allez!... Croiriez-vous que tous les
pays, que tous les journaux et toutes les revues de tous les pays se
disputent mon roman!... On m’offre des sommes colossales!... J’ai bien
envie de leur jouer, à tous, un bon tour. J’ai bien envie de ne le
publier qu’en volume... un tirage restreint, pour les amis... des amis
comme vous, par exemple! Hein! qu’en pensez-vous?
LE REPORTER.--Vous ne pouvez pas faire cela!... Vous ne pouvez pas
priver la patrie d’une œuvre de vous, d’un chef-d’œuvre de vous, mon
cher et illustre maître. Ce serait plus qu’une trahison envers la
patrie, ce serait une forfaiture envers l’humanité...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est ce que je me suis dit... Mais quels tracas!
Quelle souffrance pour quelqu’un qui déteste le bruit!... Où donc aller
pour me soustraire à toute cette agitation du succès!... C’est
inconcevable!... partout où je vais, je suis connu. Et ce sont des
fêtes, des invitations, des acclamations... Imagineriez-vous que,
l’année dernière, dans le désert saharien, j’ai dû subir les
persécutions enthousiastes des caravanes arabes!... Même au désert, il
m’est impossible de garder l’incognito!... C’est à devenir fou!...
J’avais songé à fuir, cette année, dans l’Afrique centrale!... Mais qui
me dit que, là encore, je ne serai pas poursuivi, accaparé!... Est-ce
une vie?... Voulez-vous me rendre un grand service?
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--J’ai préparé une note, pas trop longue, concernant
mon prochain roman... Vous la publierez, telle quelle, sous votre
signature...
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et j’espère qu’après cela on me laissera peut-être
tranquille!... Vous permettez que je m’habille? (_Il se lève et sonne
son valet de chambre._) Passons dans mon cabinet de toilette... Vous
pourrez prendre des notes, si cela vous amuse, mais comme ami, pour
vous.
LE REPORTER.--Oh! mon cher maître!
Ils passent dans le cabinet de toilette.
LE REPORTER.--C’est merveilleux!... C’est merveilleux!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ça vient de Londres!...
La conversation continue.
II
Même décor que précédemment. L’illustre écrivain s’habille, aidé de
son valet de chambre.
LE VALET DE CHAMBRE, _apportant un lot de cravates et les étalant sur le
lit_.--Quelle cravate monsieur mettra-t-il, aujourd’hui?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Voyons! Quel temps fait-il?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Heu!... Heu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Heu! Heu! Ah!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Du brouillard, encore!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah!... (_Très sérieux, le front plissé... il
examine une à une les cravates..._) Cette rouge-amaranthe? qu’en
penses-tu?
LE VALET DE CHAMBRE.--Elle ira bien au teint de monsieur!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Crois-tu?
LE VALET DE CHAMBRE.--Comment est monsieur, ce matin?... L’âme de
monsieur?... Gaie?... Triste?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Très en forme!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Alors, c’est parfait!... Puisqu’elle va au teint
et à l’âme de monsieur?... Et que monsieur songe aussi au brouillard...
Le brouillard atténuera la violence de cette cravate. C’est une cravate
pour temps de brume, ou pour lumière voilée d’automne!... D’ailleurs,
que monsieur l’essaie!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _se frappant le front_.--Mais non! Je ne peux pas!
Je déjeune, ce matin, chez le duc de Broglie!
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est vrai... Diable!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Trop voyante... trop crue... trop sportsman!...
Cherche-moi quelque chose de fondu... de discret... d’académique!...
Dans les noirs, par exemple, les bleus sourds...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je sais... je sais... (_Après avoir comparé les
cravates._) En voici une qui ne tirera pas de feux d’artifice, chez les
ducs!... (_Il la montre._) On dirait d’une phrase de M. Édouard Rod!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Un peu grave... un peu triste!... Mais, c’est ce
qui convient, en effet. Dieu! que le choix d’une cravate est donc
difficile!... Comme il y faut de la prudence... de la diplomatie... de
la psychologie!... Une connaissance exacte et profonde des milieux! Se
cravater, ça n’a l’air de rien... et c’est un des actes les plus
importants de la vie!... (_Il commence à mettre sa cravate._) On ne sait
pas tout ce qu’une cravate, qui n’est point en situation... peut vous
faire de tort!... Aussi... hein!... ce pauvre Byronnet qui a tant de
talent...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur trouve?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Certainement, je trouve... Pas le talent que nous
aimons... que nous préférons... parbleu!... Enfin du talent, tout de
même!... (_Moue du valet de chambre._) Il a l’éclat... la force... le
don d’évocation.
LE VALET DE CHAMBRE.--Je ne dis pas non... mais aucune psychologie!...
Et tout est là!... Monsieur sait bien que tout est là!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! dame!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur reconnaîtra bien avec moi que M. Byronnet
ne sait pas habiller ses personnages... ni même les déshabiller... Ça,
il ne s’en doute pas... ce cher monsieur!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--C’est vrai!... C’est ce qui l’a perdu!... Byronnet
n’a pas ce que j’appelle «le sens de la cravate».
LE VALET DE CHAMBRE.--Ni le sens de la chaussette... ni le sens du
pantalon... par conséquent ni le sens de la vie!... M. Byronnet n’a le
sens de rien!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Est-ce drôle que lancé, comme il l’est, dans du
monde chic... très chic... il n’ait jamais pu apprendre ça!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ce que monsieur appelle si pittoresquement, et si
justement, le sens de la cravate... Ça ne s’apprend pas!... On l’a... ou
on ne l’a pas!... Monsieur l’a, lui!... D’abord, monsieur a tout!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu exagères...
LE VALET DE CHAMBRE.--J’exagère!... Quand monsieur nous plante un
adultère... ce n’est pas monsieur qui donnerait à son héros... un
caleçon saumon... comme M. Byronnet... (_Il fait de grands gestes._) Un
caleçon saumon!... Mais c’est énorme!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ce caleçon saumon!... Le fait est que ce fut
plutôt malheureux!
LE VALET DE CHAMBRE.--Ça n’a été qu’un cri dans le monde de la
psychologie!... Monsieur se rappelle?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oh! Oui!... Quelle hérésie!... Ce pauvre
Byronnet!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Alors, monsieur doit comprendre... Si c’est pour
m’évoquer un amant, en caleçon saumon, que M. Byronnet possède tant
d’éclat, de force, de don d’évocation!... Eh bien, non!... J’ai le
regret de le dire à monsieur... mais cet éclat... cette force... ce don
d’évocation... je m’en fous.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Voyons... Joseph... voyons!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous... je m’en fous!... Monsieur connaît
ma franchise... Monsieur sait que je suis incapable de dire autre chose
que ce que je pense... Eh bien, dire du don d’évocation de M. Byronnet
que «je m’en moque», ce ne serait pas assez dire... C’est «je m’en fous»
qui est l’expression véritable! Que monsieur cherche dans son Boissière
s’il y en a une autre!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! tu es un juge sévère, Joseph!
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est la faute de monsieur!... Pourquoi monsieur
est-il toujours aussi impeccable!... Les adultères de monsieur, c’est la
perfection!... Il n’y a rien à y reprendre, ni dessus, ni dessous... Des
chefs-d’œuvre d’exactitude!... Et quand l’exactitude concorde avec
l’émotion... c’est le génie!... Ce qui est vraiment épatant, chez
monsieur, c’est que les cravates, les bottines, les gilets, les
pantalons des personnages de monsieur sont toujours d’accord avec les
sentiments, les passions, et même les pensées qui les animent!... Tandis
que chez M. Byronnet, jamais... jamais un vêtement ne correspond à un
mouvement de l’âme... Les personnages de M. Byronnet... ce sont de pures
marionnettes... Ils n’ont jamais la chemise de leur état d’âme... Ça
n’est pas humain... Or, moi, je l’avoue à monsieur, en littérature,
c’est l’humanité seule qui m’intéresse... Le reste... c’est du
battage!... Et je m’en fous!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Pourtant... voyons, Zola?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et Flaubert?
LE VALET DE CHAMBRE.--Je m’en fous!... Il n’y a que monsieur!...
Monsieur, à la bonne heure!... Parlez-moi de monsieur!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu es trop exclusif, Joseph!...
LE VALET DE CHAMBRE, _très digne_.--Je ne suis que juste, monsieur!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il a fini de mettre sa cravate, et il se regarde
longtemps dans une glace_.--C’est vrai!... Elle est parfaite!... Elle
est strictement dans la situation!... Ah! Joseph!... Toi aussi, tu as le
sens de la cravate!...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est notre métier, monsieur, à tous les deux!...
Un silence.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _en boutonnant son gilet_.--Joseph!... Sais-tu à
quoi je pense?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Non, monsieur.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je pense à quelque chose d’extraordinaire!
LE VALET DE CHAMBRE.--Ça ne m’étonne pas!... Tout ce que fait monsieur,
tout ce à quoi il pense... est extraordinaire!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Eh bien! je pense à faire une collection de
cravates. Mais une collection psychologique!... Tu comprends!
Imagine-toi des vitrines... anglaises... Dans ces vitrines, des
étiquettes, de jolies étiquettes, où seraient énumérés tous les
différents états d’âme par où peut passer un homme sensible, instruit et
lettré... Et au-dessous de ces étiquettes, des cravates, des cravates...
correspondant, par leurs formes et leurs nuances, à toutes les formes et
à toutes les nuances de ces états d’âme!... Comme ce serait nouveau,
passionnant, vulgarisateur!... Et vois-tu le catalogue de cette
collection illustré par Jacques-Émile Blanche?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je vois très bien cela!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et que dirais-tu d’un gros bouquin, d’un bouquin
de science pure et de pure philosophie, que j’intitulerais: _La
Psychologie de la cravate moderne_?... Car j’en ai assez du roman...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur a raison... Le roman, c’est du
battage!... (_L’illustre écrivain est maintenant habillé et Joseph
tourne autour de son maître en vaporisant sur la jaquette un parfum
discret._) Que monsieur aille déjeuner, tranquillement... Je vais
réfléchir à tout cela!...
III
Le cabinet de l’illustre écrivain... Meubles anglais... toujours.
L’illustre écrivain, en élégante tenue de chambre, arpente la pièce,
très recueilli, très grave. Joseph est assis devant un bureau, la
plume à la main.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Où en étions-nous?... Ah! oui... (_Dictant_)...
«La table resplendissait»...
LE VALET DE CHAMBRE, _écrivant_.--«Res...plen...dissait.» (_Il pose la
plume._) Je ferai remarquer à Monsieur que, dix lignes plus haut, nous
avons... déjà... un... «resplendissait»...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu es sûr?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur ne se souvient plus?... Nous avons...
«les épaules de la marquise resplendissaient»...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Diable!... C’est vrai!... Pas de répétition!...
Voyons, voyons... (_Il cherche._) Que le style est donc difficile!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Si Monsieur mettait tout simplement: «...
Splendissait... La table splendissait?» C’est plus court, plus neuf,
plus plein... plus hardi, et ça évoque davantage. J’ai vu cela, l’autre
jour, dans une revue belge... C’est très bien!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--«La table splendissait...» Ça n’est pas mal, en
effet... «La table splendissait...» On dirait un hémistiche à la
Heredia... «La table splendissait...» Oui, mais je ne peux pas...
L’Académie condamne cette expression... Cela me ferait du tort!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur croit-il?... L’Académie est comme ces
vieilles femmes qui font les sucrées et qui aiment qu’on les viole!... A
la place de Monsieur, je n’hésiterais pas!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Non!... non!... Voyons!... «La table...» N’écris
pas, je cherche... «la table, avec ses cristaux taillés et ses
argenteries anciennes, éblouissait...»
LE VALET DE CHAMBRE.--Heu?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Aveuglait...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ho!... Ho!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ce n’est pas ça, hein?...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est pauvre!... Monsieur voudrait-il de ceci...
«Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries, la
table était un éblouissement...»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Répète!...
LE VALET DE CHAMBRE.--«... Avec ses cristaux à facettes... et ses très
anciennes argenteries, la table était un éblouissement...»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oui... c’est peut-être mieux!... Essayons... je
dicte: «... Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes
argenteries... la table... était... un éblouissement!»
LE VALET DE CHAMBRE.--... «E...blou...issement...» Eh bien, mais!...
voilà!... ça peint!... ça évoque!... et l’on voit tout de suite que l’on
n’est pas chez des mufles!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Continuons... y es-tu?... «Courant sur des fils
invisibles, de pâles orchidées...»
LE VALET DE CHAMBRE.--«Orchidées...» Monsieur tient beaucoup à... «pâles
orchidées?...»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Mon Dieu!... «Pâles»!... n’est pas mal... «pâles»
est un très joli mot... un mot très mondain!
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur n’aimerait pas: «... de mauves
orchidées»?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _après avoir réfléchi_.--En effet... c’est plus
précis... plus décoratif... et plus élégant... «... courant sur des fils
invisibles... de mauves orchidées...» Je reprends... «... de mauves
orchidées... étalaient...»
LE VALET DE CHAMBRE.--Étalaient... étalaient!... Voilà, Monsieur, un
terme fort impropre... Des choses qui courent n’étalent pas... Elles
détalent, tout au plus.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--«... de mauves orchidées, détalaient...»
LE VALET DE CHAMBRE.--Oh! Monsieur a pris cette plaisanterie au
sérieux... Monsieur est à pouffer!... Monsieur est à se tordre!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _sévère_.--Tu sais, Joseph, je n’aime pas ces
blagues-là!... C’est idiot!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Que Monsieur ne se fâche pas!... Que Monsieur
veuille bien m’écouter!... J’ai, je crois, une phrase épatante...
ébouriffante!... Que Monsieur juge!... «... De mauves orchidées
enroulaient l’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs!...»
Ah!... Monsieur est-il content?... Monsieur est épaté!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _admiratif_.--Est-il doué, cet animal-là!... «...
Et le troublant péché de leurs fleurs!...» Il n’y a pas à dire!... c’est
admirable!... «L’énigme perverse et le troublant péché de leurs
fleurs...» Ce n’est rien, c’est simple... Et penser que, depuis trois
ans... je cherche ça!... «Et le troublant péché de leurs fleurs!...» En
deux mots... c’est toute l’orchidée... et c’est toute la femme!... et
c’est tout le mystère de l’amour! Quel tempérament d’écrivain!... Mais
comment sais-tu, toi, un simple domestique?
LE VALET DE CHAMBRE, _ironique et modeste_.--Je suis l’élève de
Monsieur.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je te demande comment ces choses-là te viennent à
l’esprit?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Mon Dieu!... L’autre jour, au déjeuner, Monsieur
regardait une orchidée... et Monsieur disait: «Est-ce assez passionnant,
tout de même!... On dirait d’un sexe!...»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vraiment? J’ai dit cela?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur a dit cela, tout
naturellement! Cette phrase de Monsieur m’est revenue à la mémoire...
Seulement, «sexe» est un mot brutal, grossier... un mot qui choque... et
qu’on ne saurait tolérer dans la bonne compagnie... J’ai mis ce «péché»
à la place de ce «sexe»... Voilà tout!... C’est aussi obscène et c’est
plus charmant... et c’est meilleur ton!... Ah! Monsieur peut dire qu’il
aura un joli succès, dans le monde, avec cette phrase-là!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je le crois... Je le crois...
LE VALET DE CHAMBRE.--A la place de Monsieur, je l’essaierais, ce soir
même, au dîner de la baronne Vampirette!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Excellente idée!
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur verra se pâmer toutes les femmes de
Monsieur!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Quel triomphe, Joseph!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Et qu’est-ce qui fera «une gueule?»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph! De la tenue!... Tu n’es plus dans le
sentiment!
LE VALET DE CHAMBRE.--Qu’est-ce qui en fera une sale gueule?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons!... Allons!...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est M. Byronnet!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _réjoui à cette idée_.--Ça!... Je la vois d’ici, la
gueule de Byronnet!
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur aussi!... Monsieur se rend bien compte
qu’il n’y a pas un autre mot pour exprimer la chose que fera, ce soir,
M. Byronnet...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ce Joseph!... Il est étonnant!... On ne peut
pas lui en vouloir. (_On sonne, Joseph se lève._) Je n’y suis pour
personne!... pour personne!...
Joseph sort.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _seul. Il relit les feuillets déjà dictés avec des
gestes cadencés. Haut._--«L’énigme perverse... et le troublant péché de
leurs fleurs!...» C’est génial!... (_Joseph rentre._) Eh bien?
LE VALET DE CHAMBRE.--C’était un ami de Monsieur... un ancien ami des
jours de misère... Un sale type... avec un paletot crasseux, des cheveux
longs... et qui sentait la bière... Il venait, sans doute, taper
Monsieur... Je l’ai mis dehors!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Bien!... Allons, allons... continuons de
travailler... (_Le valet de chambre se rassied devant le bureau...
l’illustre écrivain arpente la pièce, en proie à l’inspiration...
Dictant:_) «Alors la marquise se pencha...»
IV
Un petit salon anglais... toujours. Joseph introduit Mme Beauduit.
Mme Beauduit a 42 ans, un visage flétri, mais des restes de beauté.
Toilette sévère d’entremetteuse, toilette effacée qui peut passer
partout sans être remarquée.
JOSEPH.--Entrez donc, madame Beauduit, entrez donc!...
Il lui offre un siège, à droite de la cheminée, et s’assied lui-même,
à gauche, confortablement, le dos calé et les jambes croisées.
Mme BEAUDUIT.--Alors, vous croyez qu’il ne rentrera que tard?
JOSEPH.--Pas avant sept heures... pour s’habiller. Monsieur s’amuse,
aujourd’hui... Monsieur est avec sa comtesse...
Mme BEAUDUIT.--Sa comtesse?... Quelle comtesse?... Encore une blague,
sans doute?
JOSEPH.--Parbleu!... La comtesse de Monsieur, c’est tout simplement une
méchante actrice des Variétés, la petite Zaza... Mais vous la connaissez
encore mieux que moi, madame Beauduit!... Monsieur est comme ça!... Il a
un chic étonnant pour transformer en comtesses et en duchesses les
petites actrices et les trottins... Monsieur croit que ça prend!...
Mme BEAUDUIT.--Oh! ça!... Il a toujours menti!...
JOSEPH.--Même à moi!... Ce qui est bête!... Monsieur éprouve le besoin
de m’épater! Monsieur est un serin!... Il y a longtemps qu’on l’a dit:
«Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre...» Monsieur est
un serin.
Mme BEAUDUIT.--Un orgueilleux, surtout!
JOSEPH.--Un orgueilleux et un serin. Au fond, il n’y a pas plus serin
que Monsieur!... Et son talent?... Oh! la la!... Et il est illustre!...
Non, c’est à se tordre!...
Mme BEAUDUIT.--Le fait est qu’il a eu de la chance!
JOSEPH.--Mais, ma chère madame Beauduit, s’il ne nous avait pas
rencontrés tous les deux: vous, à son début dans la vie, pour le sortir
de la misère, le décrasser quelque peu... lui donner un coup de fion...
et conduire ses affaires... moi, pour lui apprendre le style...
qu’est-ce qu’il serait aujourd’hui?... Hein! je vous le demande...
qu’est-ce qu’il serait? Il ne pourrait même pas faire les faits divers
dans un journal de province!
Mme BEAUDUIT.--C’est vrai!... Ah! j’ai eu du mal!
JOSEPH.--Et moi, donc?... Si vous croyez que je n’en ai pas encore, pour
le déshabituer de ses allures de rasta... Et comme écrivain!... Tenez,
ce matin encore... en dictant... il donnait au mot: virtualité, le sens
de «force sexuelle, de puissance virile»... Ma parole d’honneur! Il me
dictait ceci: «C’était un homme d’une virtualité considérable!» (_Il
rit._) C’est à ne pas croire, hein? Et c’est tout le temps comme ça!...
Monsieur ignore absolument, totalement, le sens des mots!...
C’est-à-dire que, si je n’étais pas là pour rectifier toutes les bourdes
de Monsieur, ce serait un éclat de rire autour de Monsieur! Ah! non...
Monsieur est trop bête!
Mme BEAUDUIT, _elle soupire_.--Qu’est-ce que vous voulez, mon pauvre
Joseph!...
JOSEPH.--Je voudrais au moins que Monsieur ne se moquât pas de nous...
Je trouve que Monsieur en prend trop à son aise avec nous!... Monsieur
n’est pas juste... Monsieur n’est pas reconnaissant... Monsieur a une
très sale âme!... Enfin, quoi!... vous êtes encore une belle femme, ma
chère madame Beauduit... une belle femme, nom d’un chien!... Monsieur
aurait bien pu se contenter de votre amour et ne pas vous lâcher comme
il a fait!... C’est ignoble!
Mme BEAUDUIT.--Oh! je ne lui en veux pas de ça!... Il y a longtemps que
l’amour n’existe plus entre nous... Qu’il courre, qu’il s’amuse... mon
Dieu, c’est tout naturel... J’ai été la première à lui rendre sa liberté
à ce point de vue-là... Seulement, il aurait pu s’amuser dans un autre
milieu... se faire des maîtresses dans le monde... des maîtresses utiles
et glorieuses... au lieu de se laisser gruger par de sales petites
grues...
JOSEPH.--Il n’aurait pas demandé mieux... allez!... Mais voilà... il ne
peut pas... Monsieur est mal tourné... mal fichu... Il a beau se mettre
des revers de moire et de velours à ses habits... avoir cent trois
cravates et quarante paires de bottines... et une vitrine pleine de
chapeaux qui viennent de Londres... Monsieur n’en reste pas moins lourd
et gauche. Il n’a pas de race... Il ressemble, dans le fond, à un
couvreur...
Mme BEAUDUIT.--Il est vigoureux!
JOSEPH.--Vigoureux!... Autrefois, peut-être! Mais maintenant... un fort
déchet croyez-moi... Et puis, Monsieur ne sait rien dire aux femmes!
Monsieur est stupide avec les femmes du monde. Ça l’éblouit, vous
comprenez... et il perd, avec elles, le peu de moyens qu’il a... Tenez,
madame Beauduit, je vois cela tous les jours, moi!... Quand Monsieur
fait un roman... il reçoit des lettres, des lettres passionnées...
folles. On lui donne des rendez-vous... les invitations pleuvent. Et
puis, rien!... Sitôt qu’elles ont vu Monsieur... qu’elles ont parlé avec
Monsieur... eh bien, elles ont tout de suite assez de Monsieur, les
femmes du monde. Monsieur les dégoûte! Et je comprends ça!... Il n’est
pas tentant, Monsieur! Il n’a pas le moindre esprit... il n’est pas
délicat. Il n’est rien, quoi!... Il n’a rien! Et ses jambes torses...
ses mollets de travers... sa touffe de poils sur les épaules! Et puis,
sous ses beaux vêtements... voyons, madame Beauduit... vous le
connaissez... Il n’est pas déjà si soigné que ça!... vous le savez aussi
bien que moi... la propreté... ça n’est pas le fort de Monsieur!...
Mme BEAUDUIT.--Ça!... Je croyais que maintenant...
JOSEPH.--Avec son air flambant, si je vous disais que j’ai toutes les
peines du monde à lui faire prendre un bain... Ah! tenez... à votre
place, je l’enverrais se promener, moi, Monsieur!... Et qu’il s’arrange
tout seul!... ça ne serait pas long, la dégringolade!...
Mme BEAUDUIT.--Qu’est-ce que vous voulez!... Je ne suis plus jalouse...
Et ça m’intéresse de travailler pour lui... et qu’il me doive son
succès, sa réputation, ses honneurs!... Ce n’est pas lui que j’aime
maintenant... Oh! non... Ce que j’aime, c’est ce que j’ai fait de
lui!... C’est d’avoir imposé au monde, au public, aux lettrés,
l’incroyable mensonge qu’il est!... Aussi, je continue... je vais, je
viens, du matin au soir, je trotte, je trotte pour lui... Je vais
partout... effacée, invisible, mais obstinée. De chez les éditeurs, aux
ministres... des ministres aux journaux, dans tous les coins où je
passe, j’ourdis des trames, je tisse des toiles où les mouches viennent
se prendre, et que je lui donne ensuite à manger, à dévorer!... Et ça me
donne, Joseph, ça me donne des joies plus vives que les joies de
l’amour!... Je m’exalte à me dire que tout cela est mon ouvrage... que
sans moi il ne serait rien... rien!... et que le jour où il me plaira de
retirer cette main, qui seule soutient cet édifice... eh bien, l’édifice
croulera tout entier!...
JOSEPH.--Ah! madame Beauduit... si j’avais trouvé une femme comme
vous!...
Il rêve.
Mme BEAUDUIT, _elle se lève_.--J’ai encore des courses à faire... Il
faut que je m’en aille... Dites-lui que je reviendrai demain matin...
J’ai à lui parler...
JOSEPH.--Ah! madame Beauduit! Monsieur est indigne de votre génie!...
Il se lève aussi.
Mme BEAUDUIT.--Vous lui direz que j’ai vu le ministre, ce matin... Il
m’a formellement promis la rosette, pour le mois de janvier... Et voyez
comme c’est drôle... Il n’en avait plus, le ministre... Il a été obligé
d’en emprunter une à son collègue de l’Instruction publique... On la
retire à un archevêque!...
JOSEPH.--La rosette!... la rosette!... à lui!... et la rosette d’un
archevêque!... C’est colossal!... Et mes palmes?
Mme BEAUDUIT.--Vous les aurez aussi!...
JOSEPH.--Comme tout cela est mélancolique!...
Mme BEAUDUIT.--Dites-lui aussi que l’éditeur consent à un nouveau
traité... Cinq sous de plus par volume... une prime de cinq mille francs
au cinquantième mille... de quinze mille au centième... Je lui
apporterai demain le traité à signer... Ah! et puis...
JOSEPH.--Encore quelque chose!...
Mme BEAUDUIT.--Les frères Laudur lancent un nouveau kina... Ils
l’appellent le Kina de l’Illustre Écrivain! On fait les affiches en ce
moment... A demain, Joseph!
JOSEPH.--A demain, madame Beauduit!... Vous êtes une femme...
épatante!...
V
L’illustre écrivain a fini de s’habiller... Il prend son
porte-cigarettes et son portefeuille qu’il met dans la poche de son
veston; un mouchoir qu’il insère méthodiquement dans la poche de
poitrine... quelques louis sur la cheminée qu’il met dans la poche de
son gilet... Puis, frais, rasé, astiqué, boutonné, parfumé, il se
regarde dans la glace, longuement, avec satisfaction...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _au valet de chambre_.--Suis-je bien?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur brille, tel un phare!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _avec un geste d’ennui_.--Allons!... fais entrer
Mme Beauduit!
LE VALET DE CHAMBRE.--Bien, monsieur.
Le valet sort.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ce qu’elle va me raser encore!...
Il commence à mettre ses gants. Entre Mme Beauduit.
Mme BEAUDUIT, _fâchée_.--En voilà, maintenant, du nouveau!... Et
pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps, dans l’antichambre, comme
un ami pauvre ou comme un fournisseur?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très sec_.--Je ne pouvais pourtant pas vous
recevoir dans ma chambre, pendant que je m’habillais. Ce n’eût pas été
convenable!...
Mme BEAUDUIT.--Pas convenable!... Tu ne pouvais pas!... Est-ce que tu es
fou?... Et quand je te recevais, dans mon lit, moi... est-ce que je te
faisais attendre dans l’antichambre, pour que ce fût convenable?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _agacé_.--Ma chère amie... ces manières...
vraiment!...
Mme BEAUDUIT.--Ces manières!... Ah! ça, dis donc!... Et voilà que tu me
dis «vous», maintenant!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il est convenable aujourd’hui que je ne vous
tutoie plus!... Et je vous serai obligé, désormais, de faire de même!...
D’ailleurs, je sors, je suis pressé... Vous avez quelque chose à me
dire?
Mme BEAUDUIT.--Non... mais, pressé!... Qu’est-ce qui se passe?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il se passe que je suis très pressé... Si vous
avez quelque chose à me dire, faites, faites vite!...
Mme BEAUDUIT, _après un silence et le regardant fixement_.--Canaille!...
Canaille!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très froid_.--Je ne vous reçois pas pour que vous
veniez m’insulter... Vous savez que je n’aime pas les scènes.
Mme BEAUDUIT, _même jeu_.--Canaille!... Canaille!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! en voilà assez!... Pas de drame ici...
n’est-ce pas!... J’ai horreur des drames!
Mme BEAUDUIT, _elle se laisse tomber dans un fauteuil_.--Canaille!...
Canaille!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il se met à marcher dans la pièce avec
agitation_.--Eh bien!... soit!... Je suis une canaille!... c’est
entendu... je suis une canaille!... Raison de plus pour vous en aller
d’ici... pour vous en aller de ma vie!... Il y a longtemps que vous
auriez dû comprendre que nos relations ne peuvent plus durer!... (_Mme
Beauduit fait des gestes violents, atteste le ciel..._) Non, elles ne
peuvent plus durer!... Mon existence s’est agrandie... s’est
développée... elle est prise par trop de choses délicates et
difficiles... Vous n’y avez plus de place!
Mme BEAUDUIT.--Est-ce possible d’entendre cela?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si vous m’aimiez... si vous m’étiez une femme
dévouée... comment n’avez-vous pas compris cette situation nouvelle?...
Comment n’avez-vous pas senti que vous deviez vous effacer,
disparaître... vous auriez évité cette scène pénible... pour moi!...
Mme BEAUDUIT, _levant les bras au ciel_.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Car vous me gênez... vous me compromettez... Vous
êtes dans toutes mes affaires et dans tous mes succès... On ne voit que
vous, partout!... Et, partout, on dit de vous: «Cette solliciteuse...
cette raseuse, cette mère au cabas... c’est la vieille maîtresse de
l’Illustre Écrivain!»... Comme c’est gai pour moi, n’est-ce pas?...
Comme ça me donne de la considération!... Comme ça rehausse mon
prestige!... (_Sur un mouvement de Mme Beauduit._) Oui, mon prestige!...
Enfin, voyons, est-ce que vous êtes ma maîtresse, maintenant?... Est-ce
que nous couchons ensemble, maintenant?... (_Il s’anime, s’emporte._)
Mais c’est intolérable à la fin!... Vous me gâchez toute ma vie!... Vous
êtes le point noir de ma célébrité et de ma réputation!...
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Grâce à vous, cet édifice de ma fortune, que j’ai
eu tant de mal à élever, il peut s’écrouler tout d’un coup!...
Mme BEAUDUIT.--Ah!... Ah!... Ah!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Comment!... On imprime, partout, dans les journaux
sérieux, que je suis: «L’Illustre Écrivain!...» On raconte que je suis
fêté, adulé dans le monde... Que les femmes les plus élégantes raffolent
de moi... Que les salons les plus difficiles se disputent ma présence...
On m’attribue les adultères les plus glorieux... Je suis à la fois
quelqu’un comme Balzac et comme Brummel... Tout cela, pour qu’un
misérable vienne affirmer, comme hier, dans le _Mouvement_: «Mais non!
C’est de la blague!... Et l’Illustre Écrivain est collé avec une vieille
femme!...»
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Avez-vous lu cet article?... L’avez-vous lu?...
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et les insinuations malpropres...? Et les
allusions déshonorantes?... ça vous est égal, à vous!... avouez,
parbleu?...
Mme BEAUDUIT.--Le misérable! mon Dieu!... le misérable!... Tant
d’infamie! Est-ce possible?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et si ce bruit se propage... s’il est prouvé que
mes triomphes mondains ne sont rien... qu’il n’y a pas, dans ma vie, ces
aristocratiques adultères, qui me font une auréole de chic, d’élégance
exceptionnelle... comment voulez-vous que l’Académie me nomme?...
Mme BEAUDUIT, _toujours atterrée_.--Le misérable!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et quand vous auriez inspiré cet article... pour
qu’on dise partout que je vis de vous. Cela ne m’étonnerait pas... cela
serait dans la logique de vos manœuvres... Eh bien, non!... j’en ai
assez de cette persécution... En voilà assez!...
Mme BEAUDUIT, _elle se lève et marche sur l’illustre écrivain, les
poings crispés_.--Canaille... Canaille... tu me dois tout... tout...
tout!... Ta fortune... tes succès, ta situation dans le monde... tu me
les dois... Ce que tu es... le mensonge... l’effronté, le hideux
mensonge que tu es... c’est moi qui l’ai fait... Qu’étais-tu donc, quand
je suis allée t’arracher aux basses crapules de la vie... à ta sale
brasserie... à ta sale choucroute?... Je t’ai nourri... habillé,
décrassé, façonné... Je t’ai donné de l’argent... Je t’ai donné tout...
tout... tout! Oui... ah!... oui!... on ne voyait que moi, partout!...
Mais partout je te créais... Du petit morceau de boue que tu étais, et
que j’avais ramassé dans les ordures du chemin, je faisais peu à peu une
statue!... Et je n’avais qu’une joie, moi!... celle de te voir t’élever,
t’élever, t’élever!... Misérable!... ma vie, à moi, elle a été tout
entière de dévouement, de désintéressement... d’effacement... J’ai
rogné, comme une avare, sur mes toilettes, sur ma table, sur les
douceurs de mon intérieur, pour te donner, à toi, ce qu’il fallait... Et
j’ai fait ce miracle d’imposer à la critique, au public, à tout le
monde... l’imbécile, le rien... le dessous de rien que tu es!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Permettez!... Ah! permettez!...
Mme BEAUDUIT.--Et voilà ma récompense!... Eh bien, soit!... Je m’en vais
de ta vie!... Ah! nous allons rire maintenant!... Je te jure que nous
allons rire...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très noble_.--Vous ne pourrez toujours pas
m’enlever mon talent...
Mme BEAUDUIT, _avec un rire grinçant_.--Son talent!... son talent!...
Non, mais il croit qu’il a du talent!... Son talent!... Ah! ah! ah!...
Il ne voit même pas la mystification que c’est!... Imbécile!... Eh bien,
je vais leur montrer, moi, ce que c’est que ton talent!... Adieu!...
Elle sort, furieuse. Le valet de chambre rentre, regarde son maître et
hausse les épaules. Il prend le chapeau de l’Illustre Écrivain qu’il
lisse avec des foulards.
LE VALET DE CHAMBRE.--Dans la vie littéraire, l’important n’est pas
d’avoir du talent... L’important, c’est d’être classé... Or, Monsieur
est classé... Monsieur n’a donc rien à craindre...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu crois?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur est classé comme «notre
éminent et illustre psychologue»... On ne peut rien contre ça!... Et
Monsieur n’écrirait plus de livres... Monsieur ferait de l’architecture
ou du notariat, qu’il serait toujours et pour tout le monde... «notre
éminent et illustre psychologue»... (_Tendant le chapeau._) Qu’est-ce
que vous voulez qu’elle fasse, la malheureuse?... Que Monsieur ne
s’inquiète pas... et qu’il dorme sur ses deux oreilles... Il y a
toujours quelqu’un de plus bête que l’auteur... c’est le public!... Sans
ça!...
VI
La chambre de l’illustre Écrivain. L’illustre Écrivain examine tous
les détails de la chambre, rassujettit quelques fleurs dans des vases.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet...
LE VALET DE CHAMBRE.--De quoi Monsieur peut-il être inquiet?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet de savoir quelle est la femme qui
va venir tout à l’heure... Tu ne t’en doutes pas, toi?
LE VALET DE CHAMBRE.--Oh!... moi... les femmes qui écrivent et qui
donnent des rendez-vous à des hommes de lettres, je m’en méfie!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Pourquoi?
LE VALET DE CHAMBRE.--En général, ce sont de très vieilles femmes... et
très laides!... C’est qu’elles n’ont pas trouvé ailleurs!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons donc!
LE VALET DE CHAMBRE.--Avant de servir chez Monsieur, je servais chez M.
Alexandre Dumas fils! En voilà un qui recevait des lettres de femmes
mystérieuses et passionnées!... Ah! on lui donnait aussi des
rendez-vous, à celui-là!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Eh bien?
LE VALET DE CHAMBRE.--Eh bien... c’étaient toujours de vieux tableaux...
qui avaient déjà écrit et donné des rendez-vous au père Dumas, et qui
n’étaient point déjà si jeunes, de ce temps-là!... Monsieur est un peu
gobeur!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! les amoureuses des hommes de lettres!... Mais
je les connais!... Elles sont dix dans Paris, toujours les mêmes, et
elles ont au moins six siècles à elles dix!... Elles ont aimé M. de
Chateaubriand... M. de Lamartine... M. Alfred de Vigny... Elles
continuent!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Celles qui aiment les poètes... je ne dis pas!...
Mais celles qui aiment les psychologues... celles-là ne peuvent avoir
que de la jeunesse... de la beauté... et de l’intellectualité!... ce qui
est important, en amour!...
LE VALET DE CHAMBRE, _sentencieux_.--Quand il n’y a plus que la
psychologie pour exciter les femmes... mauvaise affaire, Monsieur! Et
pour ce qui est de l’intellectualité!...
Il hausse les épaules.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu vas, peut-être, nier le charme de
l’intellectualité dans la passion!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je ne nie rien... Seulement, je constate que les
femmes ne deviennent intellectuelles que lorsqu’elles n’ont plus de
dents, plus de cheveux, plus rien!... Oh! que Monsieur est jeune, pour
un grand homme!... Que Monsieur est naïf, pour un psychologue!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il prend quelques lettres sur la cheminée et les
fourre sous le nez de Joseph_.--Enfin, ce n’est pas un parfum de vieille
femme... Hume-le un peu!... Il y a de la jeunesse dans ce parfum, il y a
de l’enthousiasme... il y a... (_Étalant les lettres sous les yeux du
valet de chambre._) Et cette écriture, preste... leste... agile... et
voluptueuse!... Voyons, toi qui te piques de graphologie... est-ce
l’écriture d’une femme qui... aurait aimé Voltaire?
LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! si Monsieur s’en rapporte au parfum et à
l’écriture!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et ces déclarations ardentes... ces phrases
enflammées!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Enfin, ce que j’en dis, ce n’est pas pour
décourager Monsieur... c’est pour l’avertir... le mettre en garde contre
une surprise possible... probable!... voilà tout... Ce n’est pas moi qui
coucherai avec cette dame, n’est-ce pas?... Du reste...
Il fait un geste mystérieux.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Du reste... quoi?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Du reste... les vieilles femmes ont quelquefois du
bon. Il ne faut pas les dédaigner!... Elles ont de l’expérience... ce
qui remplace la beauté... une science de la volupté, ce qui vaut mieux,
dans certaines circonstances, que la jeunesse... Le grand Balzac, le
prédécesseur de Monsieur, disait qu’on ne devait pas mépriser l’amour
des femmes laides et vieilles... que c’était souvent quelque chose
d’épatant... parce qu’elles... aiment avec reconnaissance!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! tu m’ennuies... Tais-toi! Ton pessimisme
m’agace!...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est cela!... Que Monsieur rêve à des
princesses... à des duchesses... à des fées... Monsieur aura toujours le
temps de connaître la réalité!...
Silence... Joseph range quelques meubles... L’illustre Écrivain se
promène dans sa chambre, agité, nerveux.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Alors, tu penses qu’il vaut mieux que je la
reçoive carrément dans ma chambre à coucher!... Ne trouves-tu pas que
c’est un peu vif?...