On sait que la Seine était complètement prise depuis plusieurs semaines
en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnières et Neuilly et
entre Bezons et Bougival. A l'arrivée du dégel, il était à craindre que
les glaçons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux
d'amont, parce qu'ils étaient formés moins récemment, ne vinssent former
à ces endroits des barrages qui auraient amené des inondations
désastreuses.
Pour éviter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'épaisse et solide
couche de glace un chenal par ou le charriage pût s'écouler, et ce sont
les troupes du génie qui se sont chargées de ce travail en y appliquant
les puissants engins explosifs dont elles disposent.
C'est leur manière de procéder que nous avons fait dessiner spécialement
pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos
braves sapeurs, que nous montrons opérant sur la Seine entre Asnières et
Neuilly.
Sous la direction d'un lieutenant, guidé lui-même par les avis des
ingénieurs de l'État, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens
du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimètres à
peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que
leur travail avance, d'autres y déroulent un long cordeau détonnant de
mélinite entourée d'étain. Derrière eux, le sergent dispose les pétards
de mélinite, 1 par mètre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mètres, suivant
l'épaisseur de la glace; jusqu'à 30 centimètres d'épaisseur, on pose
simplement le pétard sur la glace; au-delà de 30 centimètres, il est
plus sûr de faire un trou à la pioche et de placer la mélinite
en-dessous. On réunit les pétards au cordeau, et tout est prêt pour
l'explosion.
Ce cordeau détonnant brûle avec une rapidité que l'on peut estimer à 2
ou 3,000 mètres par seconde, aussi les sapeurs en déroulent-ils autant
qu'il peuvent en garnir de pétards dans leur journée, c'est-à-dire
environ 3 kilomètres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le
tout en même temps. Pour avoir le temps de se mettre à l'abri, à
l'extrémité du cordeau détonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford
qui met quelques minutes à brûler.
Quant à l'effet de l'explosion, il diffère suivant que les pétards ont
été placés sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de
glace est comme écrasée l'un formidable coup de marteau; dans le second,
les projections ordinaires des éclatements se produisent. Mais de toutes
façons le résultat est le même, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu
du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre
aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.
Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe
enfin sur les débris de l'explosion, et en facilite l'écoulement.
Telle est la cause des détonations que les riverains de la Seine ont pu
entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les
habitants de Bougival auxquels le déplacement de l'air, occasionné par
les vibrations de la glace, a, paraît-il, brisé quelques milliers de
carreaux.