LES EXPLORATEURS DU THIBET

Au moment où paraîtra notre numéro, M. Bonvalot et le prince H.

d'Orléans entretiendront le public de la Société de Géographie de Paris

de leur intéressant voyage à travers le Thibet.

Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons déjà donné une

carte indiquant assez exactement leur itinéraire. Partis de Paris le 6

juillet 1889, ils sont rentrés à Marseille le 22 novembre 1890, avec le

Père de Deken, le missionnaire belge qui a été leur compagnon de route.

Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage était

incontestablement la traversée des hauts plateaux du Thibet par le

chemin appelé la _Petite route_, chemin inexploré avant eux.

Il nous a donc semblé intéressant, ne pouvant suivre pas à pas les

explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de

les prendre à ce moment-là.

Complètement enveloppés dans leurs épaisses fourrures, ils traînent

péniblement leur chevaux fatigués et essayent de dégourdir, par les

longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut

absolument, car le froid, en effet, à ces hauteurs, est mortel, et le

«mal de montagne» fait rarement grâce à ses victimes.

Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder étaient charriés à

dos de buffles et escortés par des indigènes.

Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont été faits à leur

arrivée en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations

étaient encore empreintes sur leurs visages.

M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, qui a fait en cette occasion

ses débuts avec une énergie morale et une force de résistance assez

rares à son âge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort

intéressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des

livres, etc.

Le prince d'Orléans a pris de son côté une série nombreuse de vues

photographiques qui serviront bientôt à l'illustration complète du récit

de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les

documents publiés dans ce numéro.

Abeniacar.

L'ASILE DE NUIT

DU PALAIS DES ARTS-LIBÉRAUX

On sait à quel admirable élan de charité a donné lieu le rigoureux hiver

que, espérons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs

publics, Presse, initiative privée, ont rivalisé de zèle dans cette

pensée commune: venir immédiatement au secours des malheureux, les

soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des

aliments.

C'est, à cette pensée que répond l'ouverture des asiles ou des refuges

de nuit.

Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus

intéressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libéraux.

Nous ne décrirons pas l'immense hall, ou l'élégante cohue des heureux a

passé pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, où la

foule des déshérités de la vie défile en ce moment. A la suite d'une

entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand,

directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures

à peine, tout était prêt pour recevoir les premiers qui se

présenteraient: le lendemain, l'installation était complète.

C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumière, la

chaleur, la vie, là ou hier encore s'étendait une succussion de

bâtiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brûlant 250

hectolitres de coke par jour, et formés de grandes grilles coniques de

fer noir où le charbon grésille et flamboie, jettent une lueur pourpre

sur le grouillis humain qui les entoure et font paraître pâle la flamme

des becs de gaz à plusieurs branches piqués dans le sol. Sur un des

côtés, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de

soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'alignée sur les tables,

l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une

note claire dans le rouge et le noir du tableau.

A terre, contre les parois, bien serrés les uns contre les autres, des

couchages de soldats fournis aussi par la guerre, formés d'un matelas,

d'un drap et d'une couverture, sont prêts à recevoir les hôtes que leur

amènera le hasard.

Au centre du hall, des espaces vides entourés d'un filet reçoivent les

dépôts de charbon.

Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libéraux.

Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis

par la préfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetières,

des marchés, des entrepôts de vins; des hommes de corvée provenant des

refuges municipaux ordinaires font le ménage, la cuisine, etc., sous la

surveillance d'infirmières prêtées par l'Assistance publique; quant au

service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix

Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.

L'entrée a lieu de 6 à 10 heures du soir. Chaque homme reçoit en entrant

sa gamelle contenant un litre de soupe composée de 125 grammes de pain

et 100 grammes de légumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc.,

puis il va se coucher.

A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et

l'asile est évacué pour le service du nettoyage et de l'aérage,

l'assainissement ou la désinfection.

Dans la matinée, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des

braseros.

A midi, troisième distribution.

La première journée de son ouverture, l'asile a reçu 151 pensionnaires,

la seconde journée 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre

s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et

23 enfants. Pour ces deux dernières catégories, il va de soi qu'on a

fait des installations les séparant des hommes.

Qu'on ne s'inquiète pas, la clientèle peut augmenter, tout le monde sera

logé. On compte à Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou

besogneux environ; ce chiffre s'élève actuellement à 12,000 par jour.

Les dispositions sont prises, soit à l'Exposition, soit dans les autres

asiles, il y a place pour tous.

Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tête, tout

compris, ce qui élève la dépense-à 10,000 francs environ par jour, soit

300,000 francs par mois.

Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va

la souscription publique, on ne sera pas obligé de fermer de si tôt. Les

secours sont arrivés aux malheureux pour longtemps.

Hacks.

L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891 · 第 22 / 32 题