LA MODE

Les réceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dîners

seuls, très élégants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les

toilettes du soir, prémisses de la saison. On a dîné chez la duchesse de

Gramont, on a dîné chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dîné

chez la duchesse de la Torre, on a dîné chez Mme Standish, et la fleur

des élégantes, rassemblée autour de ces tables aristocratiques, a

affirmé son goût pour le velours clair, que relèvent les broderies

byzantines et les fourrures précieuses. Fourreaux directoire--auxquels

Thermidor va nous ramener, dit-on, tout à fait--robes Henri II et robes

Louis XIV, aux revers somptueusement doublés, qui retournent mollement

sur la traîne, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mélangent

les époques, sans souci d'en dégager aucune ligne spéciale, et font une

harmonie de toutes pièces, glanées au gré du caprice.

Worth, toujours l'arbitre suprême du goût féminin, paraît, cette année,

se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, à coup sûr, dans

ses créations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes,

mais, amalgamé volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV même,

comme dans cette jolie toilette de dîner que portait naguère l'une des

très belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement

emportées, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de

Villeneuve.

Le corsage est décolleté à peine, la manche arrêtée seulement au coude.

Car, par cette température surtout, dont la rudesse inaccoutumée exige

de la part de toute femme délicate tant de précautions, la robe de

dîner, sauf pour les dîners officiels ou de très grande cérémonie chez

de hauts personnages, n'est point essentiellement décolletée. La

«demi-peau» lui suffit, la richesse des étoffes suppléant en cette

occasion à l'échancrure du corsage. Donc, corsage demi-décolleté, en

satin vert malachite, à basque Louis XV, encadré autour des épaules par

une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers à la

Robespierre, tout doublés de satin lilas de Parme. La manche collante,

en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, emboîte le coude

qu'elle dégage. De gros bouillons noués, en satin malachite, forment

épaulière, tandis qu'un corselet de velours pensée emboîte la taille,

arrêté de côté, sous le corsage ouvert en veste, pour reparaître

derrière et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, à traîne

droite, de satin vert doublée de satin lilas, qui se retourne selon le

goût Louis XIII, dégageant un jupon à panneaux, que réunissent entre eux

des agrafes passementées d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant

lui-même sur un autre jupon de satin crème, aperçu à travers

l'échancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux

complètent cette toilette, un peu compliquée, mais de très grande

allure.

Une autre toilette très remarquée est de satin bouton d'or, toute

cloutée d'or, les clous formant de grosses pastilles éparpillées. La

robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entièrement

décolleté en rond sur une chemisette de crêpe bleue pâle. Des draperies

de crêpe azur, enroulées au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus

du coude, appuyées à un fin bracelet de satin, incrusté d'or et de

turquoises. Les mêmes broderies, en agrafe aux épaules, et en

bandelettes, dans les cheveux à la grecque.

Toutes ces toilettes, apparues aux dîners, conviennent à merveille à la

tenue d'opéra, la soirée s'achevant volontiers à l'académie musicale

lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les maîtres de maison.

Elles ne sont pas même déplacées, à la condition de n'être pas trop

surchargées de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opéra-Comique, ou

même au mardi des Français, quoique le chapeau très habillé soit

infiniment mieux approprié aux abonnements de ces deux théâtres. Mais on

ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit

collet Henri II, en velours clair, tout brodé d'or et de pierreries et

bordé de plumes, que l'on garde sur les épaules, en atténue l'excessive

élégance.

La coiffure qui convient à la plupart est la coiffure à la grecque, plus

ou moins relevée d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de

plumes, plus encore d'or, des bijoux à profusion; peu de fleurs, la

saison rigoureuse ne leur étant point propice, le tout en sommet, sur le

chignon, un peu en arrière.

Violette.

[Illustration. LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannières et le char de la

Presse.]

[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE.--La société musicale de

Vichy.--D'après des documents communiqués par le comité des fêtes.]

[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortège

gargantualesque.--D'après des documents communiqués par le comité des

fêtes.]

[Illustration: Le char chinois.]

[Illustration: La contre-basse.]

[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu à s'occuper à deux reprises

différentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui

reviendra souvent au cours des débats parlementaires, car, en attendant

le moment assez éloigné où les possessions qu'elles ont sur le continent

noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et

resteront longtemps une cause de conflits.

En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a été

question. Nous avons raconté les divers incidents du voyage effectué par

M. Mizon et les difficultés qu'il a rencontrées de la part de la Société

anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point,

des déclarations précises du ministre des affaires étrangères. Il a

rappelé que M. Mizon a été attaqué et blessé pendant qu'il remontait un

des affluents du fleuve et de plus que l'agent général de la Société

anglaise avait notifié à notre compatriote qu'il pourrait continuer son

voyage sur la rivière, mais qu'on ne lui permettrait pas de débarquer

sur ses rives.

Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la liberté de navigation à

tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement

anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, à laquelle

il a accordé une sorte de charte, à respecter les stipulations de cet

acte international.

Le ministre des affaires étrangères a répondu qu'il n'y avait aucun

doute à cet égard. L'ambassadeur de la République à Londres a fait au

sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement

britannique, qui a aussitôt envoyé des ordres pour que la Compagnie du

Niger laissât notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en

toute liberté.

L'incident a été clos après cette déclaration.

L'autre débat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en

Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que

c'est le parti du gouvernement--qui s'est attaché à surexciter en toutes

circonstances les susceptibilités du pays, en faisant croire que la

France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A

plusieurs reprises le gouvernement français a pris soin de démentir de

la façon la plus catégorique les nouvelles fantaisistes répandues à ce

sujet dans la péninsule. La presse italienne revient cependant à la

charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il

justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette

idée qu'un danger le menace à tout instant et que, par conséquent, il

doit être toujours en état de défendre ses intérêts? Voilà pourquoi il

est bon que notre gouvernement saisisse de son côté toute occasion de

rétablir sur ce point la vérité, et fasse justice d'allégations que son

silence pourrait accréditer.

C'était là l'objet de la question que M. Pichon a adressée au ministre

des affaires étrangères. M. Ribot a répondu avec finesse et netteté et

même avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les

applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de

sympathie que M. Crispi a récemment attestés envers la France, il a dit

que le premier ministre du roi Humbert devait, à coup sùr, être plus

attristé que nous des polémiques toujours hostiles de la presse de son

pays.

Le ministre ne s'en est pas tenu là et a replacé la question sur son

véritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la

France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas

oublier en effet que cette province fait partie intégrante de l'empire

ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons à

nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intérêts

dans cette région de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse

italienne en proie à ces inquiétudes, manifestement artificielles, alors

que le gouvernement ottoman, loin d'éprouver aucune émotion, entretient

avec nous les relations les plus cordiales.

--M. Richard a interrogé le ministre des travaux publics au sujet du

chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de

chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire

chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les

réclamations du public, le gouvernement avait fait espérer qu'une

amélioration, conforme à l'humanité, serait apportée à cette situation.

Après un débat assez agité et assez confus, on est arrivé à cette

conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffées l'année

prochaine. Fort heureusement, le dégel est survenu sur ces entrefaites.

L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891 · 第 11 / 32 题