--Hé bien! Monsieur, conclut Bossuet victorieusement, c’est assez. Enfin
il y a donc un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l’Évangile
n’est pas une fable; on lui donne cela à examiner; voilà où il faut en
venir quand on donne à examiner après l’Église.»
M. Claude se leva, Mlle de Duras aussi. «La conversation» avait duré
cinq heures. Bossuet l’avait seulement suspendue quelques minutes pour
se recueillir et demander à Dieu l’inspiration. Mlle de Duras l’avait
interrompue aussi en pressant les orateurs de conclure par oui ou non.
Elle sortit dans un grand émoi; Bossuet continuait à craindre d’avoir
soutenu la vérité trop faiblement pour la convaincre. Mais il la revit,
lui représenta mieux encore ce qu’il jugeait l’essentielle contradiction
de la Réforme: se dire la vraie Église, et faire au croyant un devoir
d’examiner si elle est vraie. Le 22 mars, Mlle de Duras abjura entre ses
mains.
* * * * *
Il aurait suffi d’étendre à toute la France la méthode heureuse de
Bossuet; la Réforme semblait minée, fléchissante. Théodore Maimbourg
avouait: «De tous côtés on nous quitte ou l’on est sur le point de nous
quitter; et l’on ne fait autre chose que chercher une belle porte pour
sortir et se retirer.» Le Roi ménageait aux convertis des pensions et
des emplois honorables. Les convertis publiaient les motifs de leur
changement. Les obstacles qui retardaient la _réunion_ s’émiettaient.
Cependant, Louis XIV, dès les premiers temps de son règne, fort attaché
à la religion des rois très chrétiens, s’était mis en tête de ruiner
dans son royaume l’hérésie; elle lui déplaisait comme un ferment de
dissidence dangereuse pour l’unité. Sa modération l’éloignait des
mesures violentes. Son mot à un gentilhomme protestant, Ruvigny, livre
en termes exacts sa pensée d’alors:
«Le Roi mon grand-père vous a aimés; et le Roi mon père vous a craints.
Mais moi, je ne vous crains ni ne vous aime.»
Avec le temps il se rendit compte quels appuis la Réforme pouvait
attendre de l’étranger. Il voyait en elle, bien que les réformés fussent
de loyaux sujets, une redoute installée au cœur de ses États par ses
ennemis. Il comparait le traitement dont jouissaient les huguenots en
France aux rigueurs atroces que les catholiques enduraient en Angleterre
ou en Suède; et il se trouvait trop généreux.
Pressé par Louvois, il rétrécit peu à peu les libertés que l’Édit de
Nantes concédait aux religionnaires. M. Hébert, curé de Versailles, qui
avait suivi de près les événements, note dans ses _Mémoires_ les phases
des restrictions: «Il cassa les chambres de l’Édit et les réunit à ses
parlements; il écoutait volontiers les plaintes que les évêques lui
faisaient de leurs manœuvres; il ordonna qu’en chaque prêche un
commissaire de sa part y assisterait pour examiner de près ce qu’ils
diraient et pour les empêcher d’invectiver contre la religion
catholique, ce qui faisait auparavant un des points essentiels de leurs
sermons. Lorsqu’ils s’échappaient dans des déclamations contre les
articles de notre sainte religion, le Roi faisait fermer ou même
détruire leur temple, faisait interdire le ministre qui avait mal parlé
et le bannissait de son royaume. Sur les plaintes des évêques qui
représentaient à Sa Majesté que certains temples avaient été bâtis
depuis le fameux Édit de Nantes, il ordonnait par de bons arrêts qu’ils
seraient incessamment abattus.»
L’assemblée du clergé, en 1682, avait agité déjà des projets plus
sévères. Son _Avertissement pastoral_ menaçait les réformés d’une
catastrophe. Bossuet obtint qu’on l’ajournerait. Mais, en 1685, une
autre assemblée se tint où il ne vint pas; le parti extrême y prévalut;
les évêques demandèrent au Roi, en vingt-neuf articles, d’ôter aux
protestants tous droits civils et toutes charges. Le Roi promit de
prendre en considération leur avis.
Il réunit une commission qui opina dans le même sens. Le nombre des
convertis, depuis plusieurs années, allait en croissant; le clergé
croyait qu’un coup rudement frappé soumettrait les réfractaires,
jetterait à bas l’édifice lézardé de la prétendue Réforme. «Le Roi,
continue M. Hébert, se voyait si fort absolu dans son gouvernement qu’il
était persuadé que personne n’eût osé ou n’eût pu contredire ouvertement
à ses ordres; d’ailleurs, ayant fait travailler efficacement à la
conversion des plus grands seigneurs qui étaient nés dans l’hérésie...
il savait qu’ils n’auraient pu trouver aucun chef qui eût eu le pouvoir
ou la hardiesse de se mettre à leur tête.»
Comment Bossuet, sans nul doute averti des dispositions du Roi,
n’essaya-t-il aucune démarche pour lui remontrer l’erreur des violences
où l’on s’engageait? On doit dire à sa décharge que le Roi ne le
consulta point. Malgré tout, il aurait pu hasarder une requête, défendre
le système de douceur et de patience qui avait, au dire d’Arnauld,
conduit à l’abjuration trente mille protestants au moins. En eut-il même
l’idée? Les rares lettres où il commente la révocation l’approuvent. Il
admettait que le Roi eût le devoir de mettre à la raison par la force
des séditieux. Mais les protestants n’étaient pas, à l’égard du prince,
des rebelles; ils ne l’étaient qu’envers la religion, surtout quand les
ministres, soit par fanatisme, soit dans la peur d’une désertion
générale, contredisaient et vilipendaient, devant les assemblées,
l’Église catholique. _Ceux du Midi_ devinrent des factieux, on les fit
tels, en les poussant à bout. Car il faut bien concevoir l’état d’esprit
de ces hommes qui voyaient leurs temples abattus, leurs livres saisis ou
voués au feu, leurs biens confisqués, leurs femmes enfermées dans des
couvents, leurs enfants enlevés de leur maison, confiés à des
catholiques ou mis dans des hôpitaux, leurs frères bannis, en fuite,
condamnés aux galères, pendus. La persécution leur mit les armes à la
main; le vieux tison des guerres civiles, chez eux mal éteint, se
renflamma tout d’un coup avec furie; et, les deux partis s’exaspérant,
on en vint aux excès que la rancune huguenote devait tourner en légende.
A distance, la révocation nous apparaît une faute énorme. Au lieu
d’établir entre les Français plus d’unité, elle a rompu la France en
deux; elle a préparé pour Louis XIV les désastres de la fin; elle a
forgé contre la monarchie et l’Église des haines qui se perpétuent. Cet
essai d’exclusion a échoué; c’est pourquoi nous le jugeons d’autant plus
néfaste. Mais, sur l’heure, la France y applaudit. Bossuet, comme tout
le monde, a cru juste et salutaire l’acte royal; et il découvrit alors
plus nettement que la foi protestante menait au déisme, à l’indifférence
des religions. L’aveu obtenu de M. Claude: «Il y a un point où le fidèle
ne sait plus, d’une foi divine, si l’Évangile est fable ou vérité»,
devint, pour son esprit, une évidence écrasante; certain que les
ministres _voulaient_ aboutir à cet état de doute socinien, il conclut:
Ce sont des monstres: le roi a bien fait d’en purger la France.
Il pensait avec la plupart des évêques trouver dans saint Augustin des
arguments qui autorisaient les rigueurs contre les hérétiques. Saint
Augustin approuve qu’on réprime durement les Donatistes et les
Circoncellions. Mais Bossuet commet ici la même confusion de plans qu’à
l’égard du théâtre après la lettre du P. Caffaro. Les Circoncellions,
affreux bandits qui rançonnaient et suppliciaient les chrétiens
orthodoxes, ne peuvent être assimilés aux huguenots d’avant la
révocation, pas plus que les pièces de Molière et de Racine aux
turpitudes de la scène antique.
Dans une lettre à un réfugié, Bossuet, pour justifier les traitements
que subissaient les religionnaires, rappelle Servet brûlé sur l’ordre de
Calvin. Il aurait pu sans peine amplifier le tableau des horreurs faites
ou causées, depuis la Réforme, par les protestants. Mais leurs furies
passées n’excusaient pas la dureté des catholiques envers un parti plus
faible et qu’on se croyait sûr d’anéantir.
En pratique, sa bonté atténua de son mieux cette erreur de jugement. Le
ministre Dubourdieu lui rendait ce témoignage: «Il n’emploie que des
voies évangéliques pour nous persuader de sa religion.» Il établit
d’abord des conférences à l’évêché où il faisait venir les nouveaux
convertis. Ces réunions furent infructueuses; les anciens
religionnaires, se retrouvant en nombre, prenaient le ton haut,
s’aigrissaient. Au sortir des conférences, ils rétractaient ce qu’ils
avaient signé. M. de Meaux y substitua des entretiens particuliers où il
appelait tantôt une famille, tantôt une autre. Les huguenots du diocèse
se composaient principalement de pauvres vignerons entêtés par
ignorance; seule, une douceur patiente pouvait les instruire et les
ramener. Bossuet, en 1686, déclarait avec tranquillité:
«Ni chez moi, ni bien loin aux environs, on n’a pas seulement entendu
parler de ce qui s’appelle tourments. Je ne réponds pas de ce qui peut
être arrivé dans les provinces éloignées où l’on n’aura pu réprimer
partout la licence du soldat».
Il est bien vrai que «les tourments», précisons les tortures, furent, en
général, épargnés aux réfractaires. La preuve nous en est fournie par la
lettre de Pierre Frotté à Bossuet, réquisitoire haineux, mais où il
n’argue contre M. de Meaux que des griefs assez misérables. Ce moine,
pourvu d’une cure qu’on lui ôta en raison de sa conduite scandaleuse,
passa en Hollande, se fit calviniste, et fut tué, à Rotterdam, dans une
querelle avec les gardes d’un temple. Frotté lui impute des faits qui
étaient à la charge de l’intendant; ou bien il lui reproche comme un
crime d’avoir intercédé pour des condamnés à mort, afin que leur peine
fût commuée en celle des galères, car, dit-il, «les galères sont pires
que la mort». Il prétend que Bossuet aurait voulu convertir de force, à
Claye, le sieur Isaac Cochard, aubergiste, qui était moribond. «Et comme
il résista, ne criâtes-vous pas à la porte que, sitôt qu’il serait mort,
on le jetât à la voirie comme un chien?»
L’accusation est risquée sous une forme interrogative; Frotté n’est pas
sûr de ce qu’il avance; c’est un vilain bruit peu vraisemblable:
«J’évite autant que je puis, écrivait Bossuet à Guillaume de la
Brunetière, le 26 février 1687, de donner occasion à la justice de sévir
contre _le mort_, parce que je ne vois pas que ce supplice fasse bon
effet». Le spectacle d’un cadavre traîné sur la claie, surtout s’il
s’agissait d’une personne considérée dans le pays, déplaisait même aux
catholiques, et outrait les huguenots.
A l’égard des vivants, les cas de sévices, dans la Brie, furent
disséminés. On ne peut citer qu’une ou deux familles nobles chez qui
l’intendant mit en résidence, quelques jours, des dragons. La menace
d’en loger suffisait à convertir les gens timides. Bossuet requit
l’intendant de faire enfermer Isaac Cochard et son fils, parce que leur
auberge était un centre de propagande. Il écrivait à Mme de Beringhen
(le 18 juin 1686): «Mme de Chevry, fausse convertie, me donne de
l’inquiétude, et il est nécessaire de la renfermer». Mais il avait
choisi pour elle Faremoutiers, sachant qu’elle aurait moins de
répugnance à séjourner là qu’ailleurs; et il ajoutait: «Pour manier ces
esprits il faut de la dextérité et de la charité».
Après une grosse assemblée de sept ou huit cents religionnaires, à
Nanteuil-le-Haudouin, quelques-uns des plus rebelles furent appréhendés,
trois ou quatre condamnés à la potence. «M. de Meaux écrivit au Roi pour
avoir leur grâce; ce que S. M. lui accorda..., et en furent quittes à
faire amende honorable dans le grand parvis de Saint-Etienne, pieds nus,
à genoux, tenant chacun une torche ardente en main et ayant la corde au
col. Quelques-uns néanmoins furent condamnés aux galères, d’autres à une
prison perpétuelle, d’autres eurent les fleurs de lys». (_Journal de
Rochard_, 20 juin 1688).
Une question grave divisa plus tard les évêques: fallait-il contraindre
«les réunis» à suivre les offices catholiques? Dans le Languedoc,
l’épiscopat, comme le pouvoir civil, imposait la messe aux
religionnaires. Bossuet, plus libéral, se demandait: «Peut-on amener à
la messe des gens qui disent tout haut qu’ils ne la croient pas?» Il
croyait qu’on ferait mieux de les en chasser. Toutefois, il proposait
cette règle: «Quand ils ne disent mot et qu’ils sont contraints d’y
venir par une espèce de police générale, pour empêcher le scandale des
peuples, encore qu’on présume et même qu’on sache d’ailleurs qu’ils
n’ont pas la bonne croyance, on peut dissimuler par prudence ce qu’on en
sait, tant pour éviter le scandale que pour les accoutumer peu à peu à
faire comme nous».
Après treize ans de rigueurs stériles, le gouvernement s’aperçut enfin
que la plupart des conversions, exigées par la crainte, couvraient un
entêtement invincible, et qu’en opprimant les réfractaires on ne gagnait
rien. Le Roi, en 1698, consulta les évêques et les principaux intendants
sur les suites de la révocation. Bossuet, dans le mémoire qu’il adressa,
ne dissimule point l’échec de la contrainte; il préconise les moyens
doux et charitables, il déconseille l’assistance obligatoire à la messe;
il ne veut pas, si les réunis sont mourants, qu’on les tourmente pour se
convertir. Il les juge incapables même du sacrement de mariage. En même
temps il déplore l’insuffisance du clergé paroissial et souhaiterait,
dans la conduite des évêques, une harmonie de vues; car, de diocèse en
diocèse, les anciens religionnaires sont traités différemment.
Il estime, comme il l’avait dit au lendemain de la révocation, qu’en
matière de conversion la politique seule échouera toujours; sans la
grâce de Dieu, peut-on se flatter de gagner à la vraie croyance tant
d’hommes qui la détestent? Il était si loin, à l’endroit des
protestants, d’un rigorisme hargneux que, dans une lettre au cardinal de
Janson (22 mai 1693), il approuvait le roi Jacques II protégeant
l’église anglicane et acceptant le serment du _test_ (lequel excluait
des charges les catholiques). Cette fois même il dépassait les bornes
des concessions permises; et il reconnut qu’il s’était trompé.
Mais il continuait à guerroyer contre les doctrines protestantes. Jurieu
incendiait l’Europe de ses libelles; il se jetait à l’extrême dans ses
principes de rébellion, ébranlait, avec la plus élémentaire sécurité de
la foi, l’ordre social. Il soutenait que l’Église avait varié depuis
l’origine, que les dogmes s’étaient formés par une croissance naturelle,
on dirait aujourd’hui une évolution spontanée. Bossuet le réfuta dans
ses _Avertissements aux protestants_, œuvre de polémiste plus que de
théologien. Selon sa méthode ordinaire, il ne discute pas les idées ni
les faits en soi; il va droit aux conséquences. Il croit avoir confondu
son adversaire en exposant l’énormité de ses opinions. Jurieu détruit
l’autorité de l’Ecriture, de Jésus et des Apôtres, assure «qu’on se
sauverait parmi les sociniens, s’ils faisaient nombre», et même «qu’on
se sauverait plus aisément parmi les ariens que parmi les catholiques».
Donc «tout ce qu’il pourra dire sera également contre lui», et M. de
Meaux s’écrie (ce qui n’est guère une démonstration): «O Dieu! quelle
patience faut-il avoir pour entendre dire des choses si avantageuses non
seulement aux sociniens, mais à tout le reste des libertins et des
impies!»
Son indignation n’en est pas moins clairvoyante. Jurieu osait tirer de
la liberté d’examen l’idéalisme le plus subversif. Le sentiment que nous
avons des choses serait, à l’entendre, l’unique preuve de la vérité ou
de l’erreur: «Nous ne croyons pas divin ce qui est contenu dans un livre
parce que ce livre est canonique; mais nous croyons qu’un livre est
canonique parce que ce qu’il contient est divin, et nous l’avons senti
comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est
auprès du feu, le doux et l’amer quand on mange».
C’est la porte ouverte aux vertiges de l’illuminisme et aux folies de la
sentimentalité. Ses maximes politiques inquiètent encore plus Bossuet.
Le droit du peuple à la souveraineté (Jurieu prétend l’établir d’après
l’Ecriture) aura pour terme fatal l’anarchie, la révolution, la
décomposition des États. Bossuet développe un robuste plaidoyer pour
l’ordre monarchique contre la démocratie instable, tyrannie des
factions.
Il se gardait, quand même, d’identifier à Jurieu toute la Réforme. Parmi
les protestants, alors comme aujourd’hui, deux tendances se partageaient
l’élite: les uns acceptaient dans la Réforme tout ce qui renverse les
disciplines traditionnelles; les autres cherchaient à concilier l’esprit
de liberté avec la discipline et même avec la hiérarchie, l’unité de
gouvernement dans l’Église. Leibniz, plus que personne, aurait voulu ce
rapprochement; il espérait de la papauté d’importantes concessions; il
mettait en avant, afin de les obtenir, cet argument pratique: «Le parti
des protestants est si considérable qu’il faut faire pour eux tout ce
qui se peut... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Rome et le bien général,
de regagner tant de nations, quand on devrait demeurer en différend sur
quelques opinions durant quelque temps?»
Il prétendait simplifier la religion, et ainsi la rendre plus
universelle. A quoi Bossuet répliquait: «Les protestants, sous prétexte
de simplicité, retranchent tous les mystères... Ils ont raffiné et
compliqué».
Leibniz, plutôt que de céder, se retranchait dans des ergotages. Il
jugeait déraisonnable de se soumettre sans réserve aux décisions du
concile de Trente. Mais Bossuet lui opposa, comme une phalange
infrangible, ses motifs d’intransigeance: «Une réunion _solide_ est
impossible sans établir un principe qui le soit. Or le seul principe
solide, c’est que l’Église ne peut errer, par conséquent qu’elle
n’errait pas, quand on a voulu la réformer dans sa foi; autrement, ce
n’eût pas été la réformer, mais la dresser de nouveau, de sorte qu’il y
avait une manifeste contradiction dans les propres termes de cette
réformation, puisqu’il fallait supposer que l’Église était et qu’elle
n’était pas. Elle était, puisqu’on ne voulait pas dire qu’elle fût
éteinte et qu’on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse; elle
n’était pas, puisqu’elle était remplie d’erreurs».
Il y eut, entre Rome et les princes allemands de la maison de Hanovre,
des négociations engagées; il y eut aussi un projet de réunion avec les
protestants de la confession d’Augsbourg. La correspondance de Leibniz
et de Bossuet continua jusqu’en 1702; ce fut Leibniz qui la rompit. Il
déclara que «le ton décisif» de Bossuet l’avait rebuté. Il avançait,
disait-il, «des doctrines que je ne pouvais point laisser passer sans
trahir ma conscience et la vérité». En fait, des raisons politiques
ligotèrent les bonnes intentions des princes; et Leibniz ne voulut
engager ni l’Allemagne, ni lui-même dans la voie de la soumission. Il
refusa d’abdiquer cette indépendance de jugement qui avait été le pli
philosophique de sa pensée. Pas difficile, sinon impossible à faire sans
l’humilité du cœur et l’assistance divine. Là où il fut aidé par elles,
Bossuet opéra des conversions; sans elles, sa dialectique ardente devait
échouer.
* * * * *
Plus il avançait en âge, plus sa vigueur s’animait contre les fausses
doctrines. Il ne prévit que d’une façon lointaine le terrible éboulement
de la foi et des mœurs au XVIIIe siècle. Mais il voyait les erreurs,
autour de lui, renaître, à mesure qu’il les extirpait. Infatigable, il
se dressait. Il sentait de plus en plus--était-ce une reprise de ses
hérédités chicanières?--le besoin de grabeler des dossiers, d’établir
des réquisitoires, de confondre les sophismes, d’éprouver la force de
ses arguments. Richard Simon, les casuistes, la Mère d’Agréda--dont le
livre lui paraissait extravagant,--les quiétistes, que de beaux coups à
donner! L’Église ne retrouvera point, dans les temps modernes, un
lutteur comparable à Bossuet, ayant au même degré que lui la science et
le goût du combat; mais c’est la bataille du quiétisme qui révéla toute
l’énergie de ses puissances guerrières, et parfois leur excès.