Dès sa jeunesse, en des heures de recueillement semblables à celles où
il notait sa méditation sur la brièveté de la vie, Jacques Bénigne avait
dû s’interroger: que suis-je venu faire en ce monde? Et, sans doute, il
s’était répondu: sauver mon âme, et, à cette fin, être un témoin de la
vérité. Devant qui surtout? En face des errants qui la méconnaissaient,
des hérétiques et des libertins. Sa profession de foi, au pied de
l’autel des Martyrs, signifiait l’intelligence d’une vocation
d’apologiste. Seulement, les libertins, Pascal les étreignit dans des
colloques si douloureux qu’il paraissait, comme s’il avait été l’un
d’eux, sentir la détresse de leur état misérable. Bossuet ne les
affronta qu’en des rencontres intermittentes, par de rapides
apostrophes. Ils étaient trop loin de lui; leur espèce avait peine à
prendre corps devant sa foi. Son gibier, ce fut l’hérésie.
En mesurant contre elle sa force convaincante, il suivait une mission
manifeste; il écoutait aussi un attrait spontané. La partie batailleuse
de son tempérament se faisait une fête de s’élancer à d’immenses
controverses; son imagination le ramenait aux siècles d’un saint Irénée,
d’un saint Cyprien, d’un saint Augustin, des grands autoritaires de la
foi qui, dans le bouillonnement des sectes et les fureurs du paganisme
déclinant, imposèrent, maintinrent l’orthodoxie. Il s’armait de leurs
arguments; il invoquait leur exemple.
Mais le premier visage que lui montra l’hérésie resta pour son regard
l’essentiel: la face contradictoire, sourcilleuse de la Réforme, avec la
ride du fanatisme entre ses yeux irrités.
Les protestants, en France, avaient cessé d’être une puissance
politique. Presque partout ils défendaient néanmoins des bastions de
résistance morale, le principe sectaire d’une foi qui niait celle du
royaume. Hors de France, Leibniz pourra sans exagérer, écrire, en 1700,
que le Nord de l’Europe leur appartient. L’Angleterre, après la chute
des Stuarts, allait retomber sous leur joug. De Genève à Stockholm ils
étendent une lourde tache.
Bossuet, lorsqu’il vint à Metz, trouva une ville agitée par l’hérésie
depuis le temps des Albigeois. Les religionnaires messins avaient le
nombre, l’influence, l’argent. Beaucoup de médecins, d’avocats, de
commerçants étaient de leur parti. Ils siégeaient à l’hôtel de ville;
ils dominaient dans la milice. Des receveurs protestants levaient les
impôts. Les écoles des religionnaires prospéraient; des prédicants
évangélisaient les campagnes; à Metz, quatre ministres assuraient le
gouvernement de leur Église. Le plus éloquent, Paul Ferry, était pasteur
depuis l’âge de dix-neuf ans; on estimait son savoir, sa probité, ses
mœurs honnêtes; une estampe le montre dans sa robe pastorale à larges
manches; un col blanc, une barbe en pointe éclairent doucement la
mélancolie d’un visage d’apôtre qui aurait pu être un visage de saint.
Sa parole avait de l’onction: homme courtois et modéré, il répugnait au
fanatisme. Il admettait la discussion avec les catholiques.
Ceux-ci l’acceptaient ou la provoquaient hardiment: les Jésuites, depuis
1622, tenaient à Metz un excellent collège; ils avaient établi dans la
cathédrale des conférences contradictoires; ils allaient écouter le
prêche des ministres et les ministres assistaient à leurs sermons.
Bossuet n’inventa donc point sa méthode de controverse; mais il la fit
plus puissante par la jeune fougue de sa dialectique; il y porta son
éloquence et sa charité.
Il visait à rendre aimable aux dissidents la religion catholique, à
éviter dans les débats toute violence; car, disait-il, «c’est faire une
assez grande peine aux gens que de leur montrer qu’ils ont tort, et en
matière de religion». Ferry avait composé un catéchisme où il prouvait,
naturellement, que la Réformation avait été nécessaire; avant elle, il
l’admettait, on pouvait se sauver dans l’Église romaine; après, on ne le
pouvait plus.
Bossuet entreprit de la réfuter, en tirant de ses propres principes des
vérités catholiques. L’avertissement conjurait ses adversaires «de lire
cet écrit en esprit de paix et d’en peser les raisonnements avec
l’attention que méritent des matières de cette importance». «J’espère,
appuyait-il, que cette lecture leur fera connaître que je parle contre
leur doctrine sans aigreur contre leurs personnes, et qu’outre la nature
qui nous est commune, je sais encore honorer en eux le baptême de
Jésus-Christ que leurs erreurs n’ont pas effacé».
Le catéchisme de Ferry n’était point une citadelle imprenable. Il
déformait le dogme catholique, prétendant, par exemple, que l’Église
donne à Jésus-Christ des adjoints en la Rédemption. A quoi Bossuet
répondait d’un ton superbe: «Nous confessons et enseignons à la gloire
de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’une seule goutte de son divin sang,
voire même une seule larme et un seul soupir suffisaient à racheter
mille et mille mondes». Mais surtout, si l’Église a bien conduit ses
enfants jusqu’en 1543, pourquoi ne le saurait-elle plus ensuite? Ferry
alléguait que les fidèles, jusqu’alors, étaient ignorants, n’ayant pas
eu la révélation de la véritable Église, et que l’Église romaine n’était
pas ce qu’elle est devenue depuis. Bossuet, «chargeant, comme disait
Montaigne, dans le fort du doute», l’accule à cette évidence: si
l’Église est d’institution divine, elle n’a pu cesser d’être et d’_être
visible_. Où était-elle avant 1543, sinon dans l’unité catholique? Si
elle n’y est plus, c’est qu’elle n’y fut jamais, qu’il n’y a donc point
de véritable Église.
Conclusion qui ne gênerait guère les néo-protestants du XXe siècle; mais
elle inquiéta le dogmatisme naïf d’un Paul Ferry. Au fond, il sentait
mal défendable le paradoxe de la Réforme: avant nous, il n’y avait plus
rien. Quoi donc! Le Christ aurait délaissé, presque aussitôt après
l’avoir fondée, son Église? Pour la ramener au vrai, il aurait attendu
quatorze ou quinze cents ans? Ferry souhaita sincèrement, semble-t-il,
le retour à l’unité, sous réserve de maintenir les doctrines qui lui
étaient chères; il n’aurait admis ni le catéchisme de Trente, ni
l’efficacité intrinsèque des sacrements, ni la Présence réelle, ni la
suprématie romaine; en un mot, il serait volontiers redevenu catholique,
à condition de rester protestant. Leibniz prendra, plus tard, la même
position. C’est pourquoi la réunion des Églises ne pouvait aboutir. Mais
Bossuet se comporta jusqu’à la fin, comme si elle était espérable.
A l’égard de Ferry, comme du ministre Claude et de bien d’autres il
soutint la modération d’un débat entre honnêtes gens sur le terrain du
sens commun et de principes non contestables.
Ses discussions avec Ferry les mirent tous deux sur un pied d’estime, de
confiance, même d’amitié. Une de ses lettres marque bien la qualité de
leur commerce: «J’envoie apprendre des nouvelles de votre santé et vous
supplier de me mander quel jour nous pourrons conférer ensemble. Ce
sera, dès aujourd’hui, si votre commodité le permet, sinon, le jour que
vous en aurez le loisir. Je me rendrai chez vous et à votre
bibliothèque, vous suppliant seulement que nous soyons seuls et en
liberté. Songez à votre santé, et croyez que je suis parfaitement à
vous».
Bossuet, après chacun de leurs entretiens, en notait l’abrégé, pour que
Ferry pût le relire. Nous avons ainsi la substance de leurs
explications. Bossuet l’amenait presque à reconnaître: «Les dogmes de
l’Église catholique, sur lesquels roule la dispute, laissent entiers les
fondements du salut». Mais Ferry, soudain, avait peur de trop concéder:
«Au cas où ceux de la religion accorderaient que la doctrine catholique
ne détruit pas les fondements du salut, prétendra-t-on, après cet aveu,
les pouvoir obliger par là à professer la religion catholique?»
Bossuet se défendit d’en avoir eu la pensée. L’Eucharistie gênait leur
entente. Mais Ferry convint à la longue que «sur la transsubstantiation
les catholiques raisonnaient plus conséquemment que les luthériens».
Bossuet, tout joyeux de cette victoire, s’écria: «Puisqu’on a pu
convenir de cet article, il y a grande espérance de s’accorder dans les
autres points». Sur les prières pour les morts, Ferry avait déjà
confessé, dans son catéchisme, que nos pères, avec cette croyance,
avaient pu se sauver. La _justification_ les arrêta davantage. Ferry
finit par le comprendre: la question était dans des mots ou dans des
choses de néant.
Pourtant il ne se convertit point. Un homme d’âge, ministre considéré, à
moins d’un miracle intérieur, change difficilement de religion. Il avait
peur devant les fanatiques du parti. Ceux-ci le rangeaient parmi les
suspects qu’ils dénommaient «les accommodeurs». Des lettres anonymes,
des pamphlets paralysaient sa bonne volonté. On lui présenta un mémoire,
souscrit de dix-huit ou vingt ministres, et avouant «qu’on peut se
sauver dans l’Église romaine». Il refusa d’y souscrire. «Jamais,
déclarait-il, je ne me séparerai de mes frères et collègues. Je ne
quitterai jamais rien de la vérité. Tout ce que je promets à MM. de
l’Église romaine est d’ouïr les adoucissements ou éclaircissements
qu’ils me voudront donner sur les controverses, puis de leur en dire mon
sentiment, en bonne conscience, toujours sans aucun engagement.»
Avant de mourir, écrivant ses dernières dispositions, il ne recommandait
rien davantage que le manuscrit de sa réponse à M. Bossuet (la réponse à
la réfutation du catéchisme). Et il demandait que son corps fût «mis en
repos au cimetière de ceux de la religion dont il a toujours fait et
espère faire profession jusqu’à la mort.»
Malgré tout, Bossuet n’avait point perdu son temps avec lui. De leurs
disputes il conclut que l’entêtement des calvinistes tenait pour
beaucoup à l’ignorance de la vérité. Donc il devait la leur faire
connaître par des écrits et non seulement par des colloques. De là
sortit l’_Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les
matières de controverse_, le plus important de ses livres, si l’on en
considère les effets immédiats et la diffusion éclatante. Il fut traduit
en italien, en allemand, en anglais, en flamand. Jurieu, après l’avoir
défini «le livre le plus doux, le plus sage, le plus modéré qu’on puisse
imaginer», se prit à gémir sur «les grands et funestes ravages faits par
lui dans la cité sainte». Beaucoup de protestants accusèrent Bossuet
«d’astuce», soutenaient qu’il avait «plâtré» ou tronqué la religion
catholique, pour la rendre plus acceptable.
En fait, l’_Exposition_ dégage dans une parfaite limpidité la croyance
de l’Église sur les points où «ces Messieurs de la religion prétendue
réformée» la défiguraient. Il justifie les dogmes, au nom de la
tradition, en partant des données de la foi que les calvinistes
admettaient comme les catholiques. Mais il expose, il ne prouve pas.
Pour les protestants aussi, trois ans après, en 1682, il composa son
_traité de la communion sous les deux espèces_. Ils objectaient _la
coupe_ comme un obstacle à la réunion des Églises. Bossuet s’éleva
contre la fausse importance qu’on y mettait: «Il semblerait que tout le
christianisme consiste à recevoir les deux espèces du Sacrement! On ne
parle plus que de cette raison de rupture; et nous entendons dire de
tous côtés qu’on pourrait s’accommoder sur tout le reste». Il remontra
sans peine que la liberté d’user d’une seule des deux espèces ou des
deux correspondait même à la pratique des premiers siècles; car des
martyrs, des saints ont communié avec le seul pain et n’en ont pas moins
reçu tout le sacrement. Il inclina, dans la suite, à croire possible,
pour les régions converties, le rétablissement de la coupe.
Mais préparer des conversions ne suffisait pas; il fallait soutenir «les
réunis», les protéger, parfois les nourrir. Devant une assemblée de
charité, prêchant sur _les souffrances_, Bossuet lançait aux catholiques
cette admonition: «Vous dirai-je la honte de l’Église? Non, ces pauvres
catholiques n’ont pas d’habit, ils n’ont pas de nourriture... Le
désespoir ne rendra-t-il pas à l’hérésie ces hommes que lui enleva
l’Église? Ah! si ce malheur arrivait, nous rendrons compte de ces âmes».
Une femme admirable, Alix Clerginet, avait fondé une communauté de douze
sœurs ouverte «à tout ce qu’elle pouvait contenir de filles
religionnaires ou juives qui s’y viendraient réfugier pour être
instruites dans la doctrine de vérité et dans une piété vraiment
chrétienne». Bossuet fit pour elle un règlement dont plusieurs articles
représentent toute sa prudence et sa largeur d’esprit: «Pendant quinze
jours, quand une fille arrivera, personne d’une autre religion ne pourra
l’entretenir ni la voir. Après quinze jours, elle sera soumise à un
examen; l’évêque ou son vicaire général s’assurera de ses dispositions.
Les sœurs devront instruire ces filles avec patience, avec une charité
sincère, en s’humiliant avec elles... On les formera au travail, elles
resteront en apprentissage jusqu’à ce qu’elles soient aptes à entrer en
condition ou à se marier. Si quelqu’une d’entre elles venait à faillir,
elle trouvera un asile chez une personne charitable...»
Il s’occupait aussi des juifs, relégués au bout de la ville, dans le
quartier Saint-Ferron, où leurs familles s’entassaient en des maisons de
cinq à six étages. Certains jours, ils étaient contraints d’assister,
dans la cathédrale, aux conférences qui leur étaient destinées. La file
des chapeaux jaunes et des houppelandes pouilleuses se dégorgeait par
les mêmes rues; les huées des gamins les escortaient. Bossuet ne semble
avoir aperçu chez Israël que l’énigme de sa déchéance, signe d’un
châtiment indicible. Il s’étonnait à l’aspect «de ce peuple monstrueux
qui n’a ni feu ni lieu». Mais il accueillait avec une dilection
évangélique les juifs convertis.
L’un d’eux, Raphaël Lévy, devenu prêtre de l’Oratoire, sous le nom de
Louis de Byzance, lui narra l’aventure du faux prophète, Sabbati Izebhi,
lequel se fit adorer à Smyrne, à Constantinople, à Jérusalem, comme le
vrai Messie. Les juifs vendaient tout pour le suivre; de Metz, des
députés de la synagogue se rendirent à Andrinople pour mettre à ses
pieds leurs présents. Ensuite ils apprirent que leur Messie s’était fait
musulman; le sultan l’avait nommé capitaine avec une belle solde; mais,
comme il continuait à vouloir jouer son rôle messianique, on le mit en
prison, où il mourut.
En démontrant aux juifs de Metz que toutes les prophéties étaient
consommées en Jésus, seul vrai Messie, Bossuet décida quelques-uns à
recevoir le baptême. Nous avons dit sa bonté persévérante pour
l’instable Charles de Veil. Or, Veil avait un frère puiné dont Louis XIV
avait été le parrain et qui prit, baptisé, le nom de Louis de Compiègne.
Celui-ci fut nommé interprète des langues orientales à la bibliothèque
du Roi. Bossuet, à Versailles, l’admit aux conférences d’exégètes,
d’historiens, de théologiens qu’il présidait familièrement, au «petit
concile». Comme son frère aîné, Louis de Compiègne passa en Angleterre,
émigra de croyance en croyance.
Chez les Anglicans eux-mêmes, les livres de Bossuet firent des
conversions. Milord Drummond, comte de Perth, lui voua une admiration si
enthousiaste qu’il lui écrivait: «Ah! Monseigneur, j’achèterais avec
joie trois heures d’entretien avec vous en allant nu-pieds jusqu’à Meaux
et demandant mon pain tout le chemin.» Mais, quand il le pouvait,
Bossuet aimait beaucoup mieux aborder les hérétiques dans des entretiens
que par l’entremise des livres. Il disait, non sans hyperbole: «Par les
écrits rien n’avance; au lieu que la vive voix tranche court.» Sa
méthode réussissait, éclairer les intelligences, exposer la vérité et
non contredire les opinions. «Rien n’est plus nécessaire que la douceur,
qui seule peut nourrir la charité». Il eut des rapports avec
l’anatomiste danois, Nicolo Stenon qui, deux ans après, abjura la foi
luthérienne à Florence. Un petit-neveu de Stenon, Winslow, luthérien
aussi, devait, en octobre 1699, abjurer dans la chapelle de M. de Meaux:
et il prit le nom de Bénigne.
Les deux frères Dangeau lui durent infiniment, le cadet surtout,
Courcillon qui, sans lui, ne serait jamais devenu catholique. Trois mois
plus tard, Turenne abjura, et, peu après, son neveu, le comte de Lorge.
Bossuet ne s’employa pas seul à séparer Turenne du calvinisme; mais
leurs entretiens pesèrent fortement sur sa détermination. Sa nièce, Mlle
de Duras, hésita jusqu’en 1678. Elle prit son parti, quand elle eut
assisté, chez la comtesse de Roye, le 1er mars, à la conférence de
Bossuet avec M. Claude, président du consistoire de Charenton.
M. Claude avait combattu, en 1661, au synode de Nîmes, dont il était le
modérateur, un projet de _réunion_; il avait empêché, autant qu’il
l’avait pu, la conversion de Turenne. C’était un tempérament de
missionnaire plébéien et rude, mais avec beaucoup de souplesse et un
parfait empire sur lui-même. Il résista d’abord au projet d’une
conférence, enfin se piqua d’honneur et accepta ce duel courtois. La
dispute se concentra sur la question de l’autorité dans l’Église. Tous
deux en écrivirent la relation; celle de M. Claude est prolixe,
languissante. Bossuet reprit là son invariable argument: l’Église vraie
doit être visible; il faut, pour la reconnaître, des signes et des
moyens extérieurs, donc une autorité. Les ministres enseignent, au
rebours, que cette Église visible peut cesser d’être sur la terre,
qu’elle peut errer dans ses décisions; que croire en elle c’est croire à
des hommes. Si elle décide quelque chose, doit-on se soumettre sans
examiner? M. Claude dut reconnaître que non. «Alors, objecta Bossuet, un
particulier, une femme, un ignorant, quel qu’il soit, peut croire et
doit croire qu’il lui peut arriver d’entendre mieux la parole de Dieu
que tout un concile et que tout le reste de l’Église.» Alors, il y a
autant de religions que de têtes...
La conférence, commencée à trois heures, n’était pas terminée à sept.
L’auditoire, composé principalement de huguenots, soutenait d’une
silencieuse ardeur la dialectique de M. Claude. Bossuet réservait pour
la fin la plus grave de ses questions: «Je lui demandai si un fidèle qui
recevait pour la première fois des mains de l’Église l’Écriture sainte
était obligé à douter, et ensuite à examiner si le livre qu’elle lui
mettait en main était vraiment inspiré ou non. Si le fidèle examine et
doute, il renonce à la foi, et il commence la lecture de l’Évangile par
un acte d’infidélité; et, s’il ne doute pas, il reçoit donc sans
examiner l’autorité de l’Église qui lui présente l’Évangile.»
M. Claude répondit: «Le fidèle n’est pas infidèle ni incrédule; il
ignore. Les fidèles, en cet état, n’ont qu’une simple persuasion humaine
fondée sur la déférence qu’ils avaient pour leurs parents.»
«S’ils n’ont qu’une persuasion humaine, dis-je, ils n’ont qu’une
persuasion douteuse; donc ils doutent de ce qui est, selon vous, tout le
fondement de la foi.»
Bossuet analyse l’acte de foi par lequel nous croyons l’Écriture Sainte
comme parole de Dieu. Acte qu’inspire le Saint-Esprit; mais de quel
moyen extérieur le Saint-Esprit se sert-il pour nous faire croire
l’Écriture Sainte? «Je dis que c’est l’Église, son autorité. Dès le
symbole on parle au chrétien de l’Église universelle et on la lui
propose à croire sans lui parler de l’Écriture; il faut qu’il croie que
l’Église ne se trompe pas en lui donnant cette Ecriture; comme il en
reçoit l’Écriture, il en reçoit d’elle-même l’interprétation.» Ici, M.
Claude décocha la plus dure flèche de son carquois, une objection,
d’ailleurs, qui pouvait se retourner contre la foi protestante
elle-même:
«Par cet argument, vous feriez conclure chacun en faveur de son
Église... C’est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme
il est, que toutes les religions sont bonnes.»
M. Claude prétend qu’à cette parole Bossuet fut troublé; Bossuet
reconnaît «qu’il trembla» pour son auditoire, surtout pour Mlle de
Duras, dont la conversion ou l’incroyance allait sortir du débat: «La
solution de ce doute me paraissait claire; mais j’étais en peine comment
je pourrais la rendre claire à ceux qui m’écoutaient». Au dire de M.
Claude, cet embarras fut visible sur la figure de Bossuet; dans sa
réponse à un écrit de M. Claude, Bossuet le nie; le détail importe peu.
Mais il faut bien reconnaître que sa réplique ne tranche pas le nœud du
problème: Pourquoi un catholique possède-t-il des raisons de croire sa
religion vraie, des raisons que ne peut avoir ni un mahométan, ni un
bouddhiste, ni un huguenot? L’argument d’autorité suffira toujours à la
masse des fidèles, dans toute religion. La plupart des protestants,
comme les autres, restent protestants parce qu’ils gardent comme vrai
l’enseignement reçu de leur famille et de l’Église dont ils sont.
Néanmoins, une foi sérieuse ne subsiste guère sans une adhésion
réfléchie; le croyant, à de certaines heures, confronte avec les autres
religions la sienne et conclut qu’elle seule détient les signes de la
vérité.
L’habile diversion de M. Claude pouvait entraîner Bossuet hors du point
central de la dispute, dans une apologie trop générale du catholicisme.
Bossuet, une minute ébranlé, retrouva son sang-froid, ramena
vigoureusement l’adversaire dans le champ-clos où il s’assurait
l’avantage:
«Dès que vous tenez pour certain que l’Église, même la vraie, peut nous
tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l’Église, que
l’Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d’une foi humaine,
reprit M. Claude, mais non d’une foi divine. Or, la foi humaine,
repris-je, est toujours fautive et douteuse; il doute donc si cette
Écriture est inspirée de Dieu ou non.»
M. Claude revint obstinément, maladroitement à sa formule: Il ne doute
pas, il ignore.
--Hé bien, laissons là les mots, poursuivit Bossuet, tout d’un coup
maître du terrain. Il n’en doute pas, si vous voulez; mais il ne sait si
cette Écriture est une vérité ou une fable. Il ne peut donc pas, sur ce
point, faire un acte de foi divine ni dire: Je crois, comme Dieu est,
que l’Évangile est de Dieu même.