Sa vie se découpe à larges rythmes, comme les lignes d’un édifice
classique. En cette construction, peu d’imprévu, peu de recoins obscurs;
beaucoup d’ampleur et d’unité. Théologien de l’unité, il en a mis dans
sa conduite. L’ambition personnelle demeurait à l’arrière-plan de ses
desseins. Nous pouvons le croire lorsqu’il s’écrie (deuxième sermon sur
les démons), en célébrant la paix des Pyrénées:
«Je ne brigue point de faveur, je ne fais point ma cour dans la chaire:
à Dieu ne plaise! Je suis français et chrétien; je sens, je sens le
bonheur public, et je décharge mon cœur devant mon Dieu sur le sujet de
cette paix bienheureuse.»
_Français_ et _chrétien_; observons l’ordre où il range ses sentiments.
Français d’abord, parce que, selon la nature, il l’est avant d’être
chrétien, parce que «le bonheur public» lui donne ici l’occasion d’où il
s’élève pour «décharger son cœur devant son Dieu».
Il avait dans le sang l’amour de la monarchie. Et ce n’était pas un
simple attachement de tradition, une fidélité mystique aux saintes
fleurs de lys; il voulait un roi capable d’assurer à son peuple la
concorde et _le repos_, d’accroître ainsi le bien de la chrétienté.
Trop d’impressions tragiques lui restaient des temps de guerre ou
d’anarchie: son père et son grand-père évoquant les horreurs des luttes
civiles, les bienfaits d’Henri IV et «le gémissement universel» qu’avait
soulevé sa mort; puis, en 1636, à Dijon, Galas, avec trente mille
impériaux, venant saccager jusqu’aux faubourgs et rançonnant les
villageois; la prise de Corbie, la panique devant l’invasion; plus tard,
au moment de la Fronde, la terreur dans Paris assiégé, affamé; en
Bourgogne, les magistrats du Parlement menacés de pillage; à Seurre les
factieux brûlant les maisons, assassinant les notables--mais Louis XIV,
qui avait quatorze ans à peine, s’était montré sous les murs de la
ville; la garnison l’avait acclamé;--ensuite, en Lorraine, des Français
guerroyant contre d’autres Français, des gouverneurs livrant à l’Espagne
ou à l’Empereur des places fortes; les campagnes dévastées; le peuple
mourant de faim.
L’enthousiasme pour un régime est, en partie, fait du dégoût de ce qu’il
remplace. Mais Louis XIV correspondit aux espoirs suscités par son
avènement; s’il distingua, estima Bossuet dès ses débuts à Paris,
Bossuet voua un culte à sa personne, et, sans s’aveugler sur ses
faiblesses, devint un de ses plus fermes serviteurs. Louis XIV et
Bossuet étaient faits pour se comprendre. Chez Bossuet, le roi devait
aimer la régularité, la pondération, la religion droite et rude. En tous
deux, la vigueur du tempérament, le sens de la grandeur concordaient.
Quelque chose d’essentiel manquerait à l’éclat du règne si l’éloquence
de Bossuet n’en avait plusieurs fois orné les cérémonies funèbres. Le
Dauphin, avec un autre précepteur que Bossuet, serait une figure encore
plus effacée.
Ce préceptorat marque dans sa carrière une période capitale. Peu de
tâches plus hautes pouvaient lui être offertes: former l’héritier du
royaume, préparer à la France un prince bon, juste et pieux. Bossuet dut
à la décision personnelle du roi d’être choisi (Montausier eût préféré
Huet ou Ménage). Louis XIV voulait un évêque pour l’éducation de son
fils; nul, autant que Bossuet, ne lui paraissait réunir la science, «la
profonde doctrine, le zèle», l’ascendant persuasif et la vertu.
Bossuet n’accepta point sans scrupule; même il consulta quatre docteurs
en théologie, hésitant à renoncer au diocèse de Condom, sans y avoir
jamais résidé. D’ailleurs, l’œuvre qu’il assumerait allait le détourner
de la chaire, l’arrêter dans ses travaux de controverse; elle exigerait
une adaptation; il lui faudrait, sur bien des points, refaire ses
classes avec son élève.
L’élève correspondrait-il à ses soins? Le Fèvre d’Ormesson pouvait
alors, dans son _Journal intime_, juger le Dauphin: «C’est l’enfant le
plus éveillé qui se puisse voir.» Saint-Simon l’a calomnié en le
représentant comme stupide. Sur le portrait où Largillierre l’associe à
son précepteur, sa mine est celle d’un garçon fluet, très fin, non sans
une pointe de malice. On a conservé de ses thèmes annotés par Bossuet;
l’aisance et la correction du tour feraient honte aux latinistes
d’aujourd’hui. La fermeté de l’écriture est royale. Bossuet, les
premiers temps, fonda sur lui de beaux espoirs; d’un ton naïvement
heureux (le 29 juin 1671) il les communiquait à Huet, son suppléant:
«Monseigneur est en parfaite santé. Il tua avant-hier un sanglier. Il
commence, depuis quatre ou cinq jours, à écrire lui-même ses thèmes. Il
les fait mieux qu’il n’a jamais fait. Il est ravi de cette jolie et
divertissante nouveauté.»
Le divertissement ne dura guère. Monseigneur avouait à une dame de son
entourage que, pour savoir ce que c’est qu’être malheureux, il faut
avoir fait des thèmes. A mesure qu’il grandissait, il devenait plus
inappliqué. Sa mère lui avait transmis sa complexion lymphatique; il
s’ennuyait parmi les livres; l’étude lui donnait la nausée. Il se
trahissait inattentif, même en lisant, debout et découvert, l’Evangile;
plus d’une fois, Bossuet, croyant le punir, lui retira des mains le
texte sacré.
Ses inattentions, le précepteur optimiste les qualifia d’abord de
«rapidités»; l’esprit volage de Monseigneur avait peine à s’arrêter sur
un point; il y revenait comme les coqs de clocher, quand ils tournent
très vite, repèrent le même horizon. Dans la suite, Bossuet, malgré sa
patience infatigable, connut le supplice du tête-à-tête avec quelqu’un
d’absent que rien ne captivait. Il en souffrit; ce qu’atteste, au livre
V de sa _Politique_, le portrait de l’enfant inappliqué: «Voyez comme
l’un est posé; l’autre, pendant qu’on lui parle, jette deçà et delà ses
regards inconsidérés; son esprit est loin de vous; il ne vous écoute
pas; il n’a rien de suivi, et ses regards égarés font voir combien ses
pensées sont vagues.»
Il l’humiliait sous ce mot dur de l’Ecclésiastique: «C’est parler avec
un homme endormi que de discourir avec l’insensé qui, à la fin du
discours, demande: De quoi parle-t-on?»
Cependant il ne se rebuta jamais. Lui qui méprisait la science du
blason, comme étant «moins que rien», il la lui apprenait en jouant avec
de petites cartes où étaient peintes les armoiries des souverains et des
principales maisons de l’Europe. Sur la table, en guise de tapis, une
mappemonde s’étalait où le Dauphin devait chercher et indiquer du doigt
les pays soumis au prince dont avait été blasonné l’écu.
Il utilisait de son mieux, pour secouer l’indifférence de l’élève, _les
leçons de choses_. Le soir, Monseigneur une fois couché, il s’ingéniait
à l’endormir agréablement par des historiettes. Il ne les a pas écrites
comme Fénelon, ses fables. On peut douter que ce fussent des fables, car
Bossuet répugnait au mensonge des fictions, mais plutôt des anecdotes
prises dans les historiens. Il composa pourtant, à la manière de Phèdre,
des apologues latins. Ses récits manquaient, c’est à croire, de
l’agrément que Fénelon savait glisser dans les siens. Fénelon gardait en
son humeur un tour enfantin; il folâtrait, il se mettait à la portée des
enfants, il allait leur pas. Bossuet fut un pédagogue admirablement
clair, varié, ingénieux. Mais il parlait trop à un adolescent comme à un
homme fait; il écrasait cet esprit faible sous la masse de ses idées.
D’autre part, l’entourage contrariait sa méthode. M. de Montausier, le
gouverneur, ancien calviniste, vieux militaire maniaque, personnage
rigide, morose et bizarre, passait pour «un fagot d’épines qui piquait,
de quelque côté qu’on le voulût toucher». Il faisait trembler devant lui
le Dauphin. Le roi lui avait enjoint de le corriger à la moindre
incartade; les férules mortifiaient les doigts du petit prince, le fouet
ne lui était pas épargné. Jamais, sur le visage gourmé du gouverneur, un
sourire ni une détente.
Montausier, très érudit, imposait en matière d’enseignement des vues
systématiques, absurdes à force de vouloir être raisonnables. Selon lui,
Monseigneur devait apprendre quel nom Vaugirard avait eu au temps des
Druides. Périgny, précepteur avant Bossuet, sut lui inculquer le
rudiment, mais fatigua sa mémoire avec des étymologies ou des noms de
lieux dénombrés sans fin.
L’erreur initiale de cette éducation partait d’un bon principe mal
appliqué. Louis XIV, ayant fait, dans sa jeunesse, des études décousues
et incomplètes, souffrait de son ignorance; à l’entendre, «il
n’appréhendait rien tant au monde que d’avoir un Dauphin fainéant, et il
préfèrerait de beaucoup qu’il ne lui fût point né de fils». On avait vu
grand pour l’instruction de Monseigneur. Les vies des rois les plus
exemplaires, de Charlemagne, de Louis IX, de Charles le Sage, de Louis
XII, devaient être écrites à son usage. Pour s’initier à la guerre, il
eut une petite armée en argent massif: vingt escadrons, dix bataillons
d’infanterie mis en marche par un habile mécanisme. Une salle du
château, à Saint-Germain, était réservée pour ces déploiements
militaires.
Le Dauphin s’y intéressait davantage qu’aux tableaux de l’histoire de
France ou aux racines des mots latins. Il aimait la géométrie, les
expériences de physique, la chimie. Les leçons d’anatomie de du Verney
l’enchantaient au point qu’il sacrifiait, pour elles, des parties de
chasse.
Mais toute étude qui requérait un effort importunait sa paresse. On
l’avait, au début, dégoûté; l’idée du fouet ne pouvait plus se séparer
des versions latines; il se défendait contre ses maîtres par l’inertie.
Bossuet n’eut pas l’autorité de rompre en visière à Montausier. Pourtant
il pratiqua la méthode qui, Beauvillier aidant, devait si bien réussir à
Fénelon: se faire plutôt aimer que craindre. Il couvrait son élève d’une
affection paternelle: «Priez pour _mon enfant_ et pour moi»,
demandait-il à Bellefonds (9 septembre 1672).
Il s’aidait de la piété pour corriger son indolence; il tâchait aussi
d’éveiller son émulation. Les quatre enfants d’honneur venaient, dans la
salle d’étude, interpeller Monseigneur en latin. L’un d’eux composa une
ode latine en l’honneur de Bossuet; il y célébrait sa physionomie
tranquille et «sa bouche rubiconde».
Au coucher du Dauphin, après sa prière, il devait faire assaut avec ses
deux pages d’honneur à qui aurait mieux retenu des sentences extraites
de quelques auteurs latins; après ce concours, on marquait sur un
registre l’ordre de mérite des trois émules. Le tournoi journalier dura
dix ans, jamais interrompu un seul soir; car, même les jours de fête, le
Dauphin avait des heures d’étude. A la longue, même pour un latiniste
studieux, cette régularité implacable serait devenue lourdement
insipide. Mais la bonne volonté de Monseigneur se soutint assez
longtemps; la troisième année de son préceptorat, Bossuet pouvait
déclarer sans mensonge:
«M. le Dauphin s’avance, de jour en jour, en sagesse plus encore qu’en
science.»
Le roi se disait content de son application, «de ses progrès dans tous
ses exercices». Un docteur en Sorbonne, Gerbais, s’étonnait de trouver
un humaniste en cet écolier de treize ans. Jean de Launoi, dans son
_histoire du collège royal de Navarre_, vantait «l’irréprochable
latinité du Dauphin».
Louis XIV suivait d’ailleurs d’un œil vigilant l’instruction de son
fils. Il lui remontrait, dans ses entretiens, la nécessité d’être
instruit du passé comme du présent, de connaître l’histoire. Etant aux
armées, il se faisait rendre compte de son travail, il lui écrivait; il
préparait, à son usage, des instructions, «les leçons éternelles de ce
qu’il faut éviter ou suivre». En 1672, lors de l’expédition en Hollande,
le jeune prince, à Saint-Germain, suivait sur une carte les progrès de
nos armées, les villes prises ou qui résistaient encore; il pleurait de
n’avoir pu prendre part à cette campagne. Sa joie éclata, quand on reçut
au château, solennellement, trente-quatre drapeaux pris aux Hollandais.
Bossuet n’excitait pas en courtisan ce qu’il appelait «des aiguillons de
gloire». Au moment où la Franche-Comté fut reconquise, il accompagna son
élève en Bourgogne. Il le conduisit au sanctuaire de Notre-Dame de
l’Etang; c’était là que Marguerite Mochet, sa mère, l’avait offert
lui-même à Dieu. La reine accompagnait ce pèlerinage. Au retour, ils
visitèrent la Chartreuse de Dijon; devant le tombeau de Philippe le
Hardi il émit cette remarque: «Monsieur, ce prince était fils de France
ainsi que vous; et vous serez un jour comme il est maintenant.»
Plus tard, il le mena voir à Saint-Denis, dans la crypte de la
basilique, les tombeaux des rois ses aïeux; il lui fit sentir «comme la
mort était prompte à remplir ces places». On imagine la grandeur d’une
telle leçon, une oraison funèbre improvisée pour un fils de roi qui
mourrait sans régner! Elle ennuya Monseigneur, je le suppose, beaucoup
plus qu’elle ne le toucha. Dès qu’un enfant se doute d’une mise en scène
destinée à l’émouvoir, il se dérobe ou il se moque.
Une solennité involontaire pesait sur l’ensemble de cette discipline. Le
Roi, lorsqu’une députation venait le haranguer, faisait mettre le
Dauphin debout à sa droite. Monseigneur apprenait là son métier de
figurant, celui qu’il devait tenir, sauf en de rares circonstances,
toute sa vie. Son précepteur ne perdait pas une occasion de lui
inculquer les meilleurs principes; il répétait sans lassitude les mots:
piété, bonté, justice. Il ne lui proposait pas seulement son père en
exemple. Dans les thèmes qu’il lui dictait passaient les portraits des
rois à imiter ou à ne pas imiter. Il se montrait sévère pour Louis XI,
Catherine de Médicis et surtout Charles IX. Bossuet voulut écrire de sa
propre main la relation de la Saint-Barthélemy. Elle s’achevait par ces
détails légendaires où il suivait des chroniqueurs huguenots:
«La manière dont Charles IX mourut fut étrange. Il eut des convulsions
qui causaient de l’horreur, et les pores s’étant ouverts par des
mouvements si violents, le sang lui sortait de toutes parts. On ne
manqua pas de remarquer que c’était avec justice qu’on voyait nager dans
son propre sang un prince qui avait si cruellement répandu celui de ses
sujets. Telle fut la fin de Charles IX, à l’âge de vingt-quatre ans.»
Sa lettre au Pape Innocent XI explique fort bien comment il enseignait
l’histoire de France, allant lui-même _aux sources_, et tirant des
meilleurs historiens «ce qui pouvait le plus servir à _faire comprendre
la suite des affaires_. Nous en récitions de vive voix autant qu’il en
pouvait facilement retenir; nous le lui faisions répéter; il l’écrivait
en français, et puis il le mettait en latin. Le samedi, il relisait tout
d’une suite ce qu’il avait composé durant la semaine; et l’ouvrage
croissant, nous l’avons divisé par livres, que nous lui faisions relire
très souvent.»
Pour la géographie, le Dauphin la voyait «en jouant et comme en faisant
voyage; tantôt il suivait le courant des fleuves, tantôt il rasait les
côtes de la mer ou cinglait en haute mer; s’il pénétrait dans les
villes, «il examinait tout..., recherchant les mœurs, surtout celles de
la France», et nous nous arrêtions «dans les plus fameuses villes pour
connaître les humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent
cette nation belliqueuse et remuante: ce qui joint à la vaste étendue
d’un royaume si peuplé faisait voir qu’il ne pouvait être conduit
qu’avec une profonde sagesse.»
Le plan de Bossuet, dans l’ensemble, tendait à former un prince
intelligent, capable de se connaître soi-même et de connaître son
peuple, propre à bien conduire son royaume, mais avant tout juste et
bon, parce qu’il craindrait Dieu.
La sagesse pratique de sa méthode en égalait-elle les hautes visées?
Fénelon la continua, mais en la modifiant avec une souplesse heureuse.
Son mémoire sur l’éducation des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry
complète à merveille la lettre de Bossuet au Pape Innocent XI. Il savait
introduire de l’amusement dans les exercices les plus épineux, ôter de
l’étude tout ce qui est pénible; il enseignait le latin par l’usage et
non par les règles de la grammaire. Il tirait les thèmes des
_Métamorphoses_ d’Ovide, et les versions, tantôt d’une comédie de
Térence, tantôt d’une ode d’Horace.
L’emploi du temps était réglé d’une façon très judicieuse: les jeunes
princes se lèvent à sept heures trois quarts, vont à la messe, de là au
lever de Monseigneur, ensuite chez le Roi jusqu’à neuf heures et demie.
De dix heures à midi, ils travaillent. Après le dîner qui dure trois
quarts d’heure, ils écrivent, dansent, dessinent jusqu’à deux heures;
puis ils jouent aux échecs, aux cartes, au trictrac. De cinq à sept, ils
étudient. Ils font ensuite une lecture de leur choix jusqu’au souper,
jusqu’à huit heures. Après, ils jouent dans leur cabinet avec les
gentilshommes de la manche aux cartes ou au trictrac. Ils se couchent à
neuf heures, neuf heures un quart.
Donc le travail suivi n’occupe pas plus de quatre heures dans une
journée; et encore cette règle n’a-t-elle rien de rigide. Presque tous
les jours, ils font des courses à perdre haleine; ils chassent à pied
quelquefois du matin au soir. «On les élève comme s’ils devaient être
des athlètes.» Jamais ils ne se couvrent quand ils sont dehors, au point
qu’ils ne peuvent plus porter de chapeau. S’ils se mettent en sueur, on
ne les fait pas changer de chemise (sauf après le jeu de paume). En
somme, une vie physique largement poussée; peu de contrainte; le moins
de contention possible; la vertu même, fruit de l’éducation, insinuée
comme un plaisir.
C’est un lieu-commun d’opposer le triomphe de Fénelon éducateur à la
faible réussite de Bossuet. Reconnaissons-le: Fénelon, outre ses dons
enchanteurs, eut entre les mains des sujets d’une plus riche étoffe. Le
duc de Beauvillier se plia docilement à ses vues. Quand même Bossuet
égayait d’anecdotes ses morales, en dépit de sa simplicité lumineuse et
de sa rondeur enjouée, il continuait pour Monseigneur les mercuriales de
Montausier; il demeurait en chaire à son insu. Dix années durant, le
Dauphin subit son éloquence; il l’admirait, mais elle n’eut guère de
prise sur sa paresse. Il était, d’ailleurs, dénué d’imagination et d’une
sensibilité médiocre. Les sciences, seulement, ou la gravure
l’intéressaient. Il se plaisait à dessiner, guidé par Israël Sylvestre.
Les courtisans vantèrent une estampe de lui représentant le château de
Saint-Germain. «Les mécaniques, le poids des liquides et des solides,
les différents systèmes du monde, les premiers livres d’Euclide, tout
cela il le comprenait avec tant de promptitude que ceux qui le voyaient
en étaient surpris.» Quant à son Horace de poche, il le lançait en
l’air, le ramassait, le lançait encore; il le fripait et le déchirait
avec le dernier mépris, presque haineusement, comme un engin de
supplice.
Dès qu’il fut libéré de ses maîtres, il se jura bien de ne plus toucher
un seul livre. Sans transition, il passa d’une étroite tutelle aux
douceurs libres du mariage. Son malheur devait être ensuite de rester
quelqu’un d’inactif, d’inutile tant que le Roi vivrait. Il s’ensevelit
dans la bonne chère et les plates jouissances. Il se donna pour horizon
l’intérieur bourgeois et les gros appas de Mlle Choin. Parfois,
lorsqu’il sortit de sa torpeur, il prouva que son intelligence demeurait
intacte. La réduction de Philipsbourg, en 1688, mérita d’être célébrée
comme une prouesse. Quand s’ouvrit la succession de Charles II, Louis
XIV hésitait à mettre sur le trône d’Espagne son petit-fils; au conseil
qui en délibéra, personne n’osait donner un avis décisif; seul, le
Dauphin prit la parole avec force, opina qu’on devait accepter le
testament; il eut ce mot plein de finesse: «Je ne souhaite que d’être le
fils d’un roi et le père d’un roi.»
A l’égard de son ancien précepteur il conserva une estime déférente et
de l’affection. Plusieurs fois, allant aux armées, il lui rendit visite
à Germigny ou à Meaux. Si Bossuet n’eut sur sa vie privée aucune action,
ce n’est pas lui qu’il faut accuser; dès le temps où il le regardait
grandir sous ses yeux, il avait senti que le prince, moralement, lui
échappait.
Sans l’avoir voulu, Bossuet fut mêlé aux tragédies intimes qui agitèrent
la famille royale, aux péripéties amoureuses de la jeunesse du Roi.
Jamais il ne fut un courtisan. Il se pliait pourtant, et sans effort, à
l’étiquette de la cour. Nommé premier aumônier de la Dauphine, duchesse
de Bourgogne, il prêtera serment selon l’usage, à genoux. On se
représente le grand évêque, avec ses cheveux blancs, agenouillé devant
cette fillette.
--Oh! Monsieur, s’écria-t-elle, que je suis confuse de vous voir en cet
état!
Prêtre, il considérait qu’étant un médiateur et un conseiller, il devait
demeurer auprès de ceux qui pèchent pour leur tendre une main
secourable. C’est ainsi qu’il s’employa discrètement à détacher de Louis
XIV Mlle de la Vallière, à rompre sa liaison avec Mme de Montespan.
* * * * *
Il connut Louise de La Vallière au moment où elle se débattait contre
elle-même, inconsolable de n’être plus aimée, comprenant que le cloître
serait le refuge unique, mais ne se résignant pas à l’adieu suprême,
comme si dans les tortures de l’abandon elle savourait encore les
délices d’une tendresse qui ne voulait pas mourir. Son indécision dura
longtemps. Bossuet, au lieu de la brusquer, mit dans ses conseils la
plus délicate miséricorde, l’intelligence de sa faiblesse. Mis en
rapports avec elle par le maréchal de Bellefonds il confiait à celui-ci,
le jour de Noël 1673:
«J’ai vu plusieurs fois Mme la duchesse de La Vallière; je la trouve
dans de très bonnes dispositions qui, à ce que j’espère, auront leur
effet. Un naturel un peu plus fort que le sien aurait déjà fait un peu
plus de pas. Mais il ne faut pas l’engager à plus qu’elle ne pourrait
soutenir.»
Le point bizarre dans la position où elle s’attardait était que le Roi
et Mme de Montespan s’opposaient à son entrée chez les Carmélites. Cette
retraite austère allait devenir, pour le scandale de leur vie commune,
un soufflet trop éclatant. La future Carmélite dut négocier avec sa
rivale heureuse la liberté de fuir son amant. Bossuet assuma cette
entremise imprévue:
«Mme la Duchesse de la Vallière, instruisait-il encore Bellefonds, m’a
obligé de traiter le chapitre de sa vocation avec Mme de Montespan.
_J’ai dit ce que je devais_; et j’ai, autant que j’ai pu, fait connaître
le tort qu’on aurait de la troubler dans ses bons desseins. On ne se
soucie pas beaucoup de la retraite; mais il semble que les Carmélites
font peur. On a couvert, autant qu’on a pu, cette résolution d’un grand
ridicule. J’espère que la suite en fera prendre d’autres idées. Le Roi a
bien su qu’on m’avait parlé. Sa Majesté ne m’ayant rien dit, je suis
demeuré aussi dans le silence. Je conseille fort à Mme la Duchesse de la
Vallière de terminer son affaire au plus tôt. Elle a beaucoup de peine à
parler au Roi et remet de jour en jour.»
La Duchesse de la Vallière n’avait pas trente ans lorsqu’elle entra,
pour trente-six ans de pénitence, chez les Carmélites. Bossuet prêcha,
comme on sait, le sermon de sa profession; il vit la Reine--la Reine que
Louise avait trahie sous son propre toit--la conduire au pied de
l’autel, la couvrir du drap mortuaire. Toutes deux étaient assises dans
une haute tribune, l’une auprès de l’autre, pendant qu’il parlait. Leur
émotion est facile à concevoir lorsqu’étendant le bras, il enjoignit
d’une voix pontificale:
«Et vous, descendez, allez à l’autel, victime de la pénitence; allez
achever votre sacrifice; le feu est allumé, l’encens est prêt, le glaive
est tiré; le glaive est la parole qui sépare l’âme d’avec elle-même pour
l’attacher uniquement à Dieu.»
Cette cérémonie se passa le 4 juin 1675. La même année, le Jeudi-Saint,
Mme de Montespan s’étant présentée au confessionnal du curé de
Versailles, le prêtre lui avait refusé l’absolution. Louis XIV, que des
remords inquiétaient, voulut connaître l’avis de Bossuet sur un tel
refus. Bossuet répondit nettement: «Sire, le curé de Versailles n’a fait
que son devoir.» Le Roi, saisi, dit alors à M. de Montausier en lui
serrant la main: «Je ne la verrai plus.»
Pour ne la plus voir, il fallait l’éloigner de la cour. Elle reçut
l’ordre de se retirer à Paris. Et Louis XIV chargea Bossuet de la
disposer à la résignation. Tous les soirs, il partait donc de Versailles
en chaise de poste, se rendait auprès de cette femme terrible, soutenait
avec elle de longs entretiens.
Sa mission exigeait un tact, une patience extraordinaires. Pour Mme de
Montespan, les hommes d’église devaient, comme les autres, se mettre à
ses pieds. Lui résister, c’étaient encourir des ressentiments féroces,
peut-être même exposer sa vie.
Dans leur première entrevue, elle le traita de haut, prétendit qu’il
visait à la faire chasser, afin, disait-elle, «de se rendre maître de
l’esprit du roi et de le tourner à son intérêt». Bossuet réfuta d’un ton
calme ses invectives. Alors elle le flatta, fit miroiter devant ses yeux
la pourpre, l’archevêché de Paris, un flot d’honneurs et de richesses.
Elle s’étonna de le trouver insensible à la tentation. Elle fut dominée
par le sérieux de ses avertissements. Elle respectait en lui l’homme de
Dieu; et même, superstitieuse comme elle était, elle en avait peur.
Elle le revit sans déplaisir; parler avec lui de son amant, n’était-ce
pas le retrouver encore et prolonger ses folies en les écoutant
condamner? Louis XIV semblait affermi dans sa volonté de rupture; il
partit en Flandre aux armées, sans avoir revu Mme de Montespan. Durant
cette absence, Bossuet lui écrivit plusieurs fois, _sur son ordre_, pour
le fortifier dans ses intentions courageuses:
«Jamais, Sire, lui remontrait-il, votre cœur ne sera paisiblement à
Dieu, tant que cet amour violent, qui vous a si longtemps séparé de lui,
y règnera. Cependant, Sire, c’est ce cœur que Dieu demande. Votre
Majesté a vu les termes avec lesquels il nous commande de le lui donner
tout entier. Elle m’a promis de les lire et de les relire souvent. Je
vous envoie encore, Sire, d’autres paroles de ce même Dieu qui ne sont
pas moins pressantes, et que je supplie Votre Majesté de mettre avec les
premières. _Je les ai données à Mme de Montespan_, et elles lui ont fait
verser beaucoup de larmes; et certainement, Sire, il n’y a point de plus
juste sujet de pleurer que de sentir qu’on a engagé à la créature un
cœur que Dieu veut avoir. Qu’il est malaisé de se retirer d’un si
malheureux et si funeste engagement! Mais cependant, Sire, il le faut,
ou il n’y a point de salut à espérer.
«Je ne demande pas, Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si
violente. _Ce serait vous demander l’impossible._ Mais, Sire, tâchez peu
à peu de la diminuer; craignez de l’entretenir.
«J’espère que tant de grands objets, qui vont de plus en plus occuper
Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle que de la
beauté de vos troupes et de ce qu’elles sont capables d’exécuter sous un
si grand capitaine; et moi, Sire, pendant ce temps, je songe secrètement
en moi-même à une guerre bien plus importante et à une victoire bien
plus difficile que Dieu vous propose.»
«Je vois autant que je puis Mme de Montespan, comme Votre Majesté me l’a
commandé. Je la trouve assez tranquille. Elle s’occupe beaucoup aux
bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des vérités que je lui
propose, qui sont les mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu
veuille vous les mettre à tous deux dans le fond du cœur, et achever son
ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violences, tant d’efforts que
vous avez faits sur vous-même ne soient pas inutiles.»
Assurément, certains évêques du Moyen-Age, ou saint Ambroise dont
Bossuet remémorait l’exemple, auraient pris un autre ton. Il ne bouscule
pas le pécheur; il semble trop bien comprendre les servitudes d’un lien
charnel. Mais la discrétion de ses reproches en laisse intacte la
gravité. Son langage reste digne, sans bas agenouillement. Il fait
résonner la voix d’un Dieu inflexible à la porte d’une conscience
engourdie par la passion.
Le Roi, en homme épris, retint de ces admonitions l’aveu qu’une flamme
violente ne peut s’éteindre tout d’un coup. Les courtisans que sa
maîtresse savait intéresser à son retour en faveur, et les effets de
l’absence qui attise les désirs mal assouvis le persuadèrent de céder au
sien. Avant même de revenir à Versailles, il décida que Mme de Montespan
y reviendrait.
Bossuet, alarmé de cette funeste reprise, tenta de la conjurer; il vint
au-devant du Roi jusqu’à huit lieues de Versailles. Aussitôt que Louis
XIV l’aperçut avec sa mine sévère, il coupa court à toute explication:
«Ne me dites rien; j’ai donné mes ordres pour qu’on prépare au château
un logement à Mme de Montespan.» La figure de Bossuet avoua une
consternation profonde; mais il se tut.
Fut-il dupe ensuite de la promesse que lui auraient faite les deux
amants de vivre sous le même toit sans intimité coupable? Mme de Caylus
l’a insinué sans preuves. La lettre où Mme de Maintenon le laisse
entendre à Mme de Saint-Géran est jugée maintenant apocryphe. Ses
reproches au roi et sa démarche signifient au contraire qu’il voyait
trop bien le péril du rapprochement. La lassitude, la désillusion
réciproque, les découvertes affreuses qui suivirent l’enquête sur
l’affaire des poisons, et Mme de Maintenon de plus en plus régnante
obtinrent avec le temps ce que ses exhortations avaient préparé de loin.
Mme de Montespan ne lui garda pas rancune d’avoir travaillé à la séparer
du Roi; il reçut d’elle tous les égards dus à sa vertueuse franchise.
* * * * *
D’autres drames que ceux de l’amour l’associèrent à l’entourage du Roi
et à sa personne. Ce n’est pas ici le lieu d’envisager Bossuet en face
de la mort. Mais, nulle part, mieux que dans la brusquerie des
catastrophes, sa présence n’imposa sa force et sa paix.
Anne d’Autriche, qui avait été belle, qui aimait sa beauté, se vit
rongée par la plaie hideuse d’un cancer au sein. Bossuet prêcha devant
elle sur la soumission à la volonté de Dieu. Il l’engageait à tuer
l’angoisse de la mort en y pensant: «Madame, autant qu’elle nous fait
horreur, autant Votre Majesté se la doit rendre ordinaire et familière.»
Appelé auprès d’Henriette moribonde et qu’avait terrifiée un confesseur
trop sévère, il suscita pour son âme le langage de la miséricorde. Les
épisodes de cette agonie sont dans toutes les mémoires. Chose qu’on sait
moins, Bossuet, quittant Saint-Cloud, se rendit à Versailles, et, le
premier, porta au Roi le cruel message: «Madame est morte!»
Mais il est une scène oubliée où son intervention fut aussi touchante.
Philippe de France, premier duc d’Anjou, avait trois ans. C’était un
enfant blond, aux cheveux bouclés, vermeil de teint, vif et gracieux. La
Reine le chérissait plus peut-être que le Dauphin. Au mois de juin 1671,
elle voyageait avec le Roi. Tout d’un coup, ils apprennent que le duc
d’Anjou est très malade. En effet, il mourut dans la soirée. Bossuet,
encore une fois, se fait l’annonciateur d’un deuil. Il part en pleine
nuit de Saint-Germain, arrive à Luzarches où avaient couché le Roi et la
Reine. Il est introduit auprès du Roi, à son lever. Il ne dit rien; mais
Louis XIV lit sur ce visage affligé que son fils est mort. «Il n’y a
donc pas eu moyen, murmure-t-il, de sauver ce pauvre enfant!» Il va
sangloter; Bossuet articule quelques paroles et le raffermit. «Pour moi,
dit le Roi, je veux ce que Dieu veut. Mais la reine! la reine! Allons la
voir, Monsieur, je vous prie.»
Marie-Thérèse a déjà perdu deux enfants. Elle voit entrer le Roi avec M.
Bossuet, elle comprend tout. Sans attendre qu’ils aient parlé, elle se
prosterne éperdue, puis tend vers le ciel des mains convulsives; enfin,
elle se relève, regarde tour à tour son époux et le prêtre; elle trouve
le courage de leur dire: «Me voilà résignée; mais laissez-moi,
laissez-moi, par grâce, que je pleure tout mon saoul.» M. Bossuet monte
à l’autel, célèbre la Messe, communie la mère déchirée. Elle sentait en
cet homme une charité divine et une amitié vraie. Simples dans la
douleur, le roi et la reine devenaient, par lui, «doux envers la mort».
La mort ouvrait au prêtre l’intimité de la famille royale plus avant
qu’aux proches et aux favoris. Le sujet respectueux, à ces moments-là,
dominait ses maîtres; ils vénéraient en sa personne le ministre du Dieu
qui frappe et qui console.