J’ai, plus d’une fois, entendu, à propos de Bossuet, des lettrés et
surtout des femmes émettre ce motif de l’aimer peu: «Je l’admire, mais,
que voulez-vous? Il est trop raisonnable.» Chez lui, en effet, le cœur,
comme les facultés imaginatives, reste soumis à la raison. Sa vie
mentale se conforme à l’état d’un corps sain où les vertèbres et les
muscles soutiennent les nerfs. «On reconnaît, dit-il dans _la
Connaissance de Dieu et de soi-même_, le cœur pour un muscle à qui _les
esprits venus du cerveau_ causent son battement.» Les frénésies et les
déliquescences de la sensibilité ne lui étaient pas inconnues; il savait
quels raffinements peut suggérer «l’amour des plaisirs», mais il n’y
voyait qu’une déchéance, une crise de folie charnelle, et non, comme les
modernes, une acquisition désirable.
La sensibilité de Bossuet fut certes moins exquise que celle de Fénelon,
maladif, qui s’auscultait sans cesse, passait de l’abattement à des
gaîtés délirantes, éprouvait pour ses amis des tendresses et des
angoisses jamais apaisées. Nous l’avons vu pourtant sangloter,
s’évanouir deux fois au chevet d’Henriette moribonde. Ledieu, remémorant
sa jeunesse, dépeint son attrait: «_ses tendres yeux_, son air
accueillant, sa voix douce, son geste modeste et naturel, sa noblesse et
sa dignité, tout parlait, _tout était passionné_.»
Le sens humain de l’amour, nous le savons, lui était inné avec ses
formes délicates. Il le trahit là même où il le corrige: «L’attention
véritable est celle qui considère l’objet tout entier. C’est n’être qu’à
demi attentif à un objet comme on serait à une femme tendrement aimée de
n’y considérer que le plaisir dont on est flatté en l’aimant, sans
songer aux suites honteuses d’un tel engagement.» Mais sa tendresse
native, il l’ordonna en bonté et en charité.
Il avait eu, par complexion, la bonté d’un homme bien portant et vivant,
comme il disait à Mme Cornuau, dans cet «embonpoint qui vient de la
dispensation d’une sage nourriture». Tout ce qui l’approchait se
colorait en beau. Il avait la bonté des forts; riche de ses dons, il se
plaisait à les répandre sur autrui.
Plusieurs causes pouvaient le tourner inconsciemment à des façons d’être
égoïstes.
D’abord, sa passion de l’étude. Un autre eût estimé que, son œuvre de
prédicateur et d’écrivain étant un ministère sacré, il s’y devait donner
sans réserve. Il se défendit contre cette absorption exclusive. Il en
prévenait le reproche par ce mot touchant: «On croit que je ne pense
qu’à mes livres; mais voyez si ce que j’ai fait pour celui-ci ou
celui-là n’est pas convenable.»
Ensuite, sa dignité d’évêque. Un prélat, proche d’un grand seigneur,
était exposé à mettre les devoirs envers son importante personne avant
ce qu’il devait à son entourage. M. de Meaux se tint aussi près que
possible de la simplicité d’un père de famille. Il réunissait, matin et
soir, ses domestiques, faisait la prière avec eux, les bénissait de sa
main. Dès sept heures du matin, sa porte était ouverte; il accordait
audience aux plus humbles gens. D’accès facile et affable, mais
conservant presque toujours la tenue qu’exigeait son rang. Mme Cornuau
narre un petit fait qui marque bien les nuances de sa familiarité.
M. de Meaux, à Germigny, un jour d’été, se promenait avec ses hôtes, des
prêtres pour la plupart. Une grosse ondée survint. Tout le monde se mit
à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant: «Eh! quoi!
Monseigneur! Vous n’allez pas plus vite!» Il répondit avec un air très
sérieux: «Il n’est pas de la gravité d’un prélat de courir.» La pluie
donnait cependant avec force, et il s’aperçut que Mme Cornuau était
inquiète de le voir tout mouillé; mais il lui dit avec un air content:
«Ma fille, ne vous inquiétez point; celui qui a envoyé cette pluie saura
bien me garantir de toute incommodité»; et il ne laissait pas, pendant
ce temps, de lui parler avec autant d’attention que s’il eût été très à
son aise, et il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui
était charmant, en disant: «Nous avons été un peu plus mouillés que
vous; mais nous ne sommes pas si las, car nous n’avons pas couru.»
Il se peut que Mme Cornuau ait arrangé le style du prélat, comme elle
arrangeait un peu ses lettres. Elle sous-entend un détail qui ajoute à
la sérénité de Bossuet sous l’averse une attention indulgente. La pauvre
veuve était boiteuse; le grand évêque, s’il avait allongé le pas, la
laissait en arrière; il couvrit d’un motif de «gravité», vrai
d’ailleurs, sa compassion. Mais, à l’inquiétude de Mme Cornuau, il ne
répond point: «Ma fille, ce qui m’inquiète, c’est de vous voir mouillée
vous-même»; il exprime simplement une religieuse confiance pour sa santé
personnelle.
Nous aurions peine à définir dans quelle proportion la charité amplifia
la bonté naturelle de Bossuet. Bien des traits relèvent de celle-ci
plutôt que de celle-là. Voici, d’une part, une lettre naïve, exquise à
son ami Huet (1676), qui semble partir d’une prévoyance affectueuse,
sans qu’il y mêlât, d’une façon directe, l’amour de Dieu.
«... Il est venu chez moi, par une aventure qu’il serait trop long de
vous expliquer, un petit garçon qui a dit à mes gens des choses sur le
sujet d’Honoré, qui sont très fâcheuses (Honoré était un valet au
service de Huet). J’ai été longtemps sans les savoir; aussitôt que je
les ai sues, j’ai fait venir le petit garçon, qui dit qu’étant à l’âge
de six ou sept ans, il accompagnait des voleurs de grand chemin, parmi
lesquels était Honoré, à qui il a vu faire des actions exécrables et
plusieurs fois réitérées. Cela m’a fait horreur, et j’ai eu peine à le
croire. Mais la manière dont le petit drôle rapporte les choses, la
connaissance avec laquelle il les rapporte et les circonstances précises
qu’il marque, font qu’après avoir fait plus d’une réflexion, je crois
être obligé de vous en donner avis.
«Je ne veux pas, sur la simple dénonciation de ce petit homme, ruiner
dans votre esprit un valet dont d’ailleurs vous me paraissez content, et
qui peut en être innocent ou s’être corrigé; mais la chose vaut bien d’y
penser.
«Cependant gardez le secret. J’ai donné ordre de ma part que la chose en
demeurât là et qu’il ne s’en parlât plus dans ma maison. Je suis fâché
de vous donner ce déplaisir dans votre mal (Huet était alors
sérieusement malade); mais l’importance de la chose me met en
inquiétude, et je me reproche à moi-même d’avoir tant tardé à vous le
dire. Si ce n’est rien, tant mieux. Si c’est quelque chose, il faut y
pourvoir.
«Je suis avec vous de tout mon cœur et je prie pour votre santé.»
Le «petit drôle», apparemment, avait inventé ou grossi les faits; car
Huet, après s’en être enquis, garda Honoré, lequel était encore à son
service, quand Bossuet mourut. Ici, la délicatesse d’un cœur chrétien se
borne à insinuer son onction dans les mouvements d’une amitié honnête et
prudente. Au contraire, sa lettre à Charles de Veil, après son
apostasie, procède d’une charité pure, de celle qui veut croire, espérer
le bien, même si l’évidence du mal est criante. Bossuet avait converti,
en 1656, ce fils d’un rabbin; il le baptisa dans la cathédrale de Metz;
il le fit admettre chez les Génovéfains; ordonné prêtre, Veil suivit les
cours de l’université d’Angers; il y devint professeur de théologie;
mais, ayant fait publiquement l’éloge d’Arnaud et de Port-Royal, il dut
se retirer. Il passa en Angleterre, où on le retrouve pasteur anglican;
il se maria, fut ensuite ministre anabaptiste, nomade en religion selon
la pente commune de l’éternel Juif errant. A la nouvelle de sa désertion
(1677), Bossuet, au lieu de le traiter durement, lui adressa une
admonition toute paternelle, comme à une brebis égarée que sa tendresse
se flattait de «rappeler» au bercail.
«Quelle nouvelle pour moi que celle de votre sortie hors de l’Église!
Dieu m’a voulu humilier; car, après ce que vous aviez écrit dans votre
dernier ouvrage (_commentarius in Joël prophetam_), je croyais que vous
deviendriez un des plus grands défenseurs de notre sainte Croyance, et
je vous en vois ennemi? Mais j’espère que je ne serai pas frustré de mon
attente. Dieu a voulu vous humilier aussi bien que moi par votre chute,
pour vous rendre à son Église plus docile, plus soumis et par là plus
éclairé. Je vis dans cette espérance; et cependant, en quelque moment
que Dieu vous touche le cœur, venez à moi sans rien craindre; vous y
trouverez un appui très sûr pour toutes choses, un ami, un frère, un
père qui ne vous oubliera jamais et jamais ne cessera de vous rappeler à
l’Église par les cris qu’il fera à Dieu... Je ne veux point disputer et
j’aime mieux finir en vous embrassant de tout mon cœur.»
Le cœur de Bossuet, pour qui sait l’ouvrir, laisse reconnaître toutes
les espèces de bonté. Mais celle qu’il eut pour les siens n’a imprimé
dans son œuvre que des vestiges intermittents. De sa correspondance,
beaucoup de lettres intimes ont disparu. Jamais il ne nomme ni son père,
ni sa mère, ni sa sœur Marguerite, la Dominicaine, morte, il est vrai, à
vingt-quatre ans, dans un couvent lorrain; rarement sa sœur Madeleine,
bien qu’il l’ait recueillie sous son toit. Même il ne fait aucune
allusion à sa mort. Du seul Antoine nous savons la mort par lui (en
février 1699), dans une lettre très affligée au fils du défunt, l’abbé
Bossuet:
«Je me vis séparé d’un frère, d’un ami, d’un tout pour moi dans la vie.
Baissons la tête et humilions-nous... Ma santé est meilleure que ma
douleur ne le devrait permettre. Je me conserverai le mieux qu’il me
sera possible, pour le reste de la famille qui a perdu sa consolation et
son soutien sur la terre.»
Qu’on ne s’étonne pas si quelques lignes suffisent pour ce cruel
événement. Il attendait alors la décision romaine entre Fénelon et lui.
Il avait mis entre les mains de son neveu la conduite de la grosse
partie qu’il jouait. Loin de l’attendrir par des effusions plaintives,
il l’exhorte au courage et à l’action:
«Consolez-vous en servant l’Église dans une affaire d’une si haute
importance où il (Dieu) vous a rendu nécessaire.»
Pour ce neveu la bonté de Bossuet tournait à l’aveuglement. Sans entrer
ici dans la suite de leurs relations, un seul détail accuse trop bien
cet excès de confiance. Par son testament, il se reposa sur lui du soin
de récompenser les deux valets de chambre qui, durant sa dernière
maladie, s’étaient exténués en veilles et en soins. L’abbé Bossuet,
comme son frère, n’eut à leur endroit qu’une sèche ingratitude; et l’un
des deux, Saint-Martin, mourut de fatigue et de désespoir; l’autre, un
nommé Lassalle, qui avait épousé une nouvelle convertie, partit plus
tard en Suisse, se fit calviniste.
Faut-il appeler bonté ou faiblesse ce que Bossuet tolérait à l’évêché de
Meaux, les violons et les bals qu’y multipliait la frivole Mme Bossuet?
Quand son intercession sauva de la potence un berger condamné à mort
pour avoir tué dans une querelle son agresseur, il suivait sans doute
l’élan de sa pitié, en même temps qu’il remplissait son devoir d’évêque,
protecteur des faibles.
Quand il obtint à de pauvres Ecossais, étudiants ou prêtres, réfugiés à
Paris, une pension de deux mille francs, il voulait peut-être se rendre
agréable à la reine d’Angleterre, mais aussi, par simple bienveillance,
protéger dans leur infortune des catholiques en exil.
Au moment où Fénelon fut nommé précepteur du duc de Bourgogne et des
princes ses frères, Ledieu rapporte (dans un fragment inédit publié par
E. Griselle) que Bossuet lui abandonna son résumé latin de l’histoire de
France et d’autres travaux rédigés par lui à l’usage du Dauphin. Cette
marque de cordialité exigea-t-elle de sa part un effort de
désintéressement? Bossuet tenait peu à ses ouvrages. Il trouva tout
naturel de passer à un confrère des notes utilisables dans une pédagogie
laborieuse.
Après la condamnation, lorsqu’il fit savoir à M. de Cambrai son désir de
se réconcilier, était-ce un mouvement de générosité--ses ennemis
auraient dit d’habile politique--ou de la charité pure, ou les deux à la
fois?
Au cours d’un sermon sur la charité fraternelle, il dardait cette maxime
tranchante: «Si on n’aime pas Dieu, on n’aime que soi-même.» En un sens,
il exagérait. Un homme tout à fait sans bonté n’existe pas. Nul cœur
humain, si affreux qu’il semble, ne peut éteindre en soi l’inclination à
aimer hors de soi quelqu’un ou quelque chose; et Bossuet l’a dit avec
magnificence: «Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme,
il y mit premièrement la bonté comme la marque de cette main
bienfaisante dont nous sortons.»
Par contre, il est encore plus malaisé de concevoir un sentiment, un
geste d’où l’amour-propre soit aboli. La hauteur d’âme est bien moins
dans les actes que dans les aspirations. Tel croit servir Dieu purement
et satisfait des passions latentes qui enferment peu de charité. On a
blâmé Bossuet de ses véhémences parfois très dures contre Fénelon. Il
s’était persuadé que, s’il ne mettait hors de combat son adversaire,
l’Église courait à un désastre. En fait, il poussait âprement ses
avantages comme s’il eût cherché la victoire pour l’honneur de vaincre.
Il s’exaltait en pleine bataille, enivré du plaisir d’un beau combat. Le
sublime, le surhumain eût été de conserver, même là, son humeur
paisible. Mais peut-on exiger de Bossuet une sérénité que saint Jérôme,
saint Augustin ne soutinrent pas en de moindres polémiques?
Dans la vie commune, il eut peut-être moins de mérite que d’autres à
demeurer bon. La bonté même lui était commode; son esprit de concorde,
la puissance qui émanait de sa parole, de toute sa personne lui
assuraient la soumission des cœurs; en sorte que ses bienfaits y
pénétraient sans lutte. La charité lui rendait plus aisé encore
l’exercice de sa bonté.
«Croyez, écrivait-il aux religieuses de Faremoutiers, qu’il n’y a jamais
de divisions irrémédiables, là où la charité domine au fond.»
Mais une vertu facile n’en est pas moins une vertu. Les petites choses
intimes, mieux que les témoignages publics, démontrent une bonté vraie.
Il fit preuve d’une rare patience avec sa fille spirituelle Mme d’Albert
qui le tourmentait de ses «peines» et de ses scrupules. Quelquefois il
la prévenait que, si elle continuait, il ne lirait plus ses lettres.
Mais, trois semaines après, elle recommençait, il la lisait encore et se
reprenait à la fortifier contre ses anxiétés incurables. Au fond, il la
traitait comme une malade, mais une malade dont il acceptait le tendre
attachement. «Ne croyez pas, lui redisait-il, que vous me fatiguerez
jamais; toute ma peine est pour vous.» D’elle à lui s’échangeait une
affection pieuse, d’une pureté profonde. Elle et Mme Cornuau se
demandaient pourtant si elles n’aimaient pas trop le directeur de leur
âme; elles lui confessaient leur inquiétude; il les rassurait d’un ton
de superbe tranquillité.
Mme Cornuau étant pauvre, il avait à son égard de particulières
délicatesses. Il voulait qu’elle lui écrivît sans façon, qu’elle
commençât au haut des pages pour ne point perdre de papier, qu’elle
supprimât «le nom de Grandeur qui ne convient pas à un père».
Dans ces amitiés, toutes saintes qu’elles étaient, les inclinations
naturelles trouvaient un contentement. Mais, lorsque M. de Meaux
écoutait, _trois heures durant_, la confession d’une pénitente, parce
qu’elle se faisait comprendre avec peine, il faut admirer davantage son
indulgence charitable. D’une façon générale, s’il pratique et recommande
la patience, la douceur, ce n’est pas seulement pour se conformer à
l’Évangile; c’est qu’elles réussissent là où la dureté manque de prise.
La bonté lui plaît aussi en tant qu’elle est un mode supérieur de
l’intelligence.
«On se plaint à la Ferté, observe-t-il le 3 novembre 1687, que les sœurs
mettent des bâillons et des cornes aux petites filles; ces châtiments
sont bons quelquefois pour leur éviter le fouet; mais le bâillon paraît
un peu rude. La douceur et la patience sont _le seul moyen qui nous
reste_.» (Auprès des nouvelles converties.)
Toute bonté féconde a deux fondements nécessaires: l’humilité du cœur et
l’amour de Dieu. Celui-là seul aime vraiment les autres qui se compte
pour rien et sacrifie à leurs âmes son intérêt, sinon sa vie.
Bossuet ne perdit aucune occasion de se prouver modeste. Il détestait
les compliments comme «une grimace». En apprenant qu’on parlait de lui
pour l’archevêché de Paris (août 1695), il put écrire sans mensonge à
Mme d’Albert: «Il y a toute apparence, ou, pour mieux dire, toute
certitude que Dieu, par miséricorde autant que par justice, me laissera
dans ma place.» Il expliquait son besoin d’être méthodique parce
qu’autrement un homme «de sa médiocrité» n’aurait pas suffi à tant de
travaux; l’enflure de l’orgueil semble l’avoir peu atteint: il voyait
trop clair en sa propre indigence; chaque fois qu’il s’élançait à des
vues généreuses, il sentait «le poids des cupidités opposées» qui
l’entraînait. Il reconnaissait la faiblesse de sa raison devant les
mystères que la foi révèle. Ce noble esprit faisait bon marché de la
sagesse humaine. Il savait que la gloire des plus beaux dons se dissipe
dans la mort, comme une fumée.
Mais, pour être humble, ce n’est pas assez de comprendre son néant.
Bossuet aperçoit par où son _rien_ se donne au tout, sert des volontés
éternelles. Il sait la correspondance de son élan avec les mérites du
Christ rédempteur; c’est en Lui qu’il aime ses frères et s’évertue à les
sauver. L’aliment indéfectible de ses énergies fut l’amour divin, cet
amour «dont une étincelle est capable de soutenir un cœur durant toute
l’éternité». Ce qu’il suggérait à Mme Cornuau, il le pensait: «Je
voudrais que chaque respiration, chaque battement de mon cœur fût un
acte d’amour.»
Ni le désir de savoir, ni l’appétit d’une domination terrestre
n’auraient porté si haut la flamme de ses enthousiasmes. «L’amour ne
s’apprend que par l’amour.» L’amour de Dieu et l’amour humain peuvent
être différents, même contraires dans leur objet; l’un et l’autre sort
de l’homme tout entier. Bossuet avait reçu du ciel une merveilleuse
puissance d’aimer; en la restituant là d’où elle lui venait, il
l’accrut, il la magnifia. S’il avait été pleinement un Saint, elle se
fût agrandie presque sans limites. Comme il resta, en bien des choses,
«un honnête homme», elle se borna dans ses effets.
Cependant la valeur d’une telle vie est difficile à mesurer. Avant qu’il
fût évêque (lui-même le confiait à Mme d’Albert), «un religieux très
saint, très humble et très pénitent, de l’Ordre de saint Dominique,
_lui_ dit une fois que Dieu l’avait destiné à avoir part à beaucoup de
bien, sans qu’il le sût.»
Il souhaitait, à ceux qu’il aimait, cette manière d’opérer le bien. Il
travaillait en humble ouvrier, ne sachant ce que le Maître ferait de son
œuvre, mais la faisant de son mieux, avec tout son amour. Voilà ce qui
me paraît en lui le plus grand.
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