La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par
de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le
laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista
dans sa demande.
Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur
avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et
déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes
environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait
formé sa cour.
[44] _Zampoala._
«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond
à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs,
les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et,
à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce
rivage.»
Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant
et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage:
«Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent;
vous y apprendrez ma résolution.»
A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux,
vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement,
il nous ordonne de le suivre.
Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être
immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au
moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez,
dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en
croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et
les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de
lui.
Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au
sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un
murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès
n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il
monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là,
saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre
levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au
peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais
commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.»
Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante
résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment
ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à
sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les
sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien,
dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple?
Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne
m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont
impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la
frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang!
pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les
plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour
le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir
briser.»
Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était
frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs
autels, et de les rouler hors du temple.
A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait
sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés,
roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds.
L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il,
voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des
millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il
fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes
enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la
douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en
le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis,
vous le demanderont dans les combats.»
«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque
raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain.
Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans
ses refus.»
Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous
les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux.
Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les
chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue
servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple
de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie.
Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie,
et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés
hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir
que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il
détestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait.
«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer
autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient,
que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre
opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un
tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et
débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est
cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les
dieux qu'il a vaincus.
[45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la
peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà,
dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et
persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le
Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les
chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et
les plus corrompus de tous les hommes.» (_Découverte des Indes
occidentales_, page 180.)
Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de
victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de
sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore.
Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces
imposteurs.
Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on
nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous
avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait
cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des
peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte
de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des
réflexions accablantes sur l'avenir.
Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la
structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un
assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs
flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges
d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les
airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit
cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du
canot, lui sert à diriger son cours.
Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive,
accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les
barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est
tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller
ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout;
et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main,
embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre.
Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès,
avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi:
«Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume
aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains,
dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami,
ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya
consternés.