Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est
à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur
le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi
Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un
coeur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la
prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il
était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses
amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi
perfide, et causèrent tous ses malheurs.
Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient
réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa
fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en
abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le
joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus
timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles,
attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore,
dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une
race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient
sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces
forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage,
on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos
ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède
et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents;
que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux
têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses
regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur
la dure écaille dont tout son corps était couvert.
[43] Le golfe du Mexique.
Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit
jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut
troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit
d'abord tout négliger.
Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches
offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés
parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre
dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient
cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches
présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans
nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux
cortége.
Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se
nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes
épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient
que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes
tremblaient.
Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air
majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur!
Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du
Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi
qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et
bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et
sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits
pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te
parer.»
«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel
était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la
force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des
avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos
présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour
être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se
nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé;
soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois
il descend sur ces bords.»
L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple,
l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain
léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que
nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit
délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux
rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par
la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le
sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur
nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel,
nous frappa, nous saisit de crainte.
Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il
nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui
commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le
seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le
gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il
commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous
envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez
vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez
d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses
vengeurs.»
Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu
de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des
éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans
ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se
prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa
défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait
pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger
soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces
étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous,
venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous
détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se
servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les
armes du mensonge, indignes de la vérité.
Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient
impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il
commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura
cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité.
Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses
conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et
barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le
peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à
trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une
heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de
l'erreur.
Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit
regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous
savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre
pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est
en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus
dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang
humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les
hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux,
du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?
Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices
guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel
art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces
animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que
l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme
l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur
donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers
esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.
Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes:
puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du
feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et
auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais
entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le
tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les
nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don
fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et
l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art
de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au
besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles.
Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la
donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses
genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca,
une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le
coeur ne s'endurcit.
Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des
tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais
que leur nouveauté nous rendit précieux.
«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu
qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples
sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le
ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil
se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus
florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir
pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir
cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute
pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on
doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»
Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si
puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des
amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais
qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États.
«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les
mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui
faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je
serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si
je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.»