CHAPITRE VI.

Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est

à-présent sur vos têtes, il y a trois lunes qu'il se levait de même sur

le pays où je suis né. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi

Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un

coeur droit, généreux, fidèle. Mais, trop souvent, du sein de la

prospérité naissent l'orgueil et l'indolence. Après avoir oublié qu'il

était homme, il oublia qu'il était roi. Sa dureté superbe éloigna ses

amis; sa faiblesse et son imprudence le livrèrent aux mains d'un ennemi

perfide, et causèrent tous ses malheurs.

Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient

réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa

fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en

abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le

joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus

timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles,

attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore,

dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une

race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient

sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces

forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage,

on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos

ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède

et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents;

que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux

têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses

regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur

la dure écaille dont tout son corps était couvert.

[43] Le golfe du Mexique.

Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit

jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut

troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit

d'abord tout négliger.

Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches

offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés

parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre

dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient

cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches

présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans

nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux

cortége.

Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se

nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes

épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient

que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes

tremblaient.

Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air

majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur!

Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du

Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi

qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et

bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et

sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits

pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te

parer.»

«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel

était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la

force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des

avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos

présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour

être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se

nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé;

soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois

il descend sur ces bords.»

L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple,

l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain

léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que

nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit

délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux

rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par

la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le

sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur

nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel,

nous frappa, nous saisit de crainte.

Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il

nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui

commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le

seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le

gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il

commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous

envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez

vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez

d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses

vengeurs.»

Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu

de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des

éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans

ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se

prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa

défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait

pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger

soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces

étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous,

venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous

détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se

servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les

armes du mensonge, indignes de la vérité.

Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient

impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il

commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura

cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité.

Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses

conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et

barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le

peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à

trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une

heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de

l'erreur.

Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit

regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous

savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre

pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est

en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus

dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang

humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les

hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux,

du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?

Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices

guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel

art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces

animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que

l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme

l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur

donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers

esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.

Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes:

puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du

feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et

auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais

entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le

tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les

nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don

fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et

l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art

de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au

besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles.

Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la

donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses

genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca,

une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le

coeur ne s'endurcit.

Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des

tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais

que leur nouveauté nous rendit précieux.

«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu

qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples

sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le

ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil

se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus

florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir

pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir

cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute

pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on

doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»

Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si

puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des

amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais

qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États.

«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les

mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui

faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je

serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si

je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 16 / 75 题