IX

PROJET DE MARIAGE.--MADAME D'ARBOUVILLE.--OPINION ET RÔLE DE

SAINTE-BEUVE EN POLITIQUE.

«La nature se présente deux fois à nous pour le mariage: la première

fois, à la première jeunesse. On peut lui dire alors: _Repassez!_ elle

n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême,

lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire,

prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit,

elle ne reviendra plus.»

En écrivant ces lignes, Sainte-Beuve a dû songer à ce qui lui est arrivé

à lui-même; il nous initie à l'une des crises les plus inquiètes de son

existence, crise qui dura plusieurs années et pendant laquelle il fut

constamment tourmenté par un vague désir conjugal.

Au fond, le mariage fut pour lui comme la foi: vainement, il essaya de

s'y prendre; il ne put jamais y parvenir. Son caractère était plutôt

hostile à un engagement légal, étroit et éternel. Il ne tarissait pas en

plaisanteries sur les inconvénients de ce lien, qui enchaîne le caprice

et coupe les ailes à la fantaisie. Dans un spirituel rapport au Sénat,

au sujet de la propriété littéraire, il a glissé deux portraits pleins

d'ironie et d'humour, la femme de l'homme de lettres et le mari d'un

bas-bleu.

Pourtant, il fut tenté à son heure comme les autres; peu s'en fallut

même qu'il ne succombât. C'est peu après son retour de Suisse que lui

prit cette démangeaison. Rien de plus naturel: il avait trente-cinq ans,

une position faite, un coeur inflammable et des sentiments délicats;

n'était-ce pas le moment de partager le tout avec une compagne digne de

lui?

Pour le voluptueux, le soir des noces offre un attrait irrésistible.

N'avoir jamais possédé que des femmes qui appartiennent à un autre ou

même à tout le monde, et voir venir à soi parée de fleurs, émue et

rougissante, une jeune fille dont le regard interroge timidement le

vôtre, cherchant à deviner si elle vous plaît; être le maître absolu de

cette ingénue, dont une mère a mis quinze ans à ennoblir l'âme et à

orner l'esprit; n'avoir qu'un mot à dire, à peine un geste à faire pour

qu'elle tombe dans vos bras, et se livre tout entière à vos

embrassements, n'est-ce pas le bonheur suprême et l'Eden sur la terre?

Si, en s'éveillant d'un si beau rêve, a dit Musset, on ne se trouvait

pas marié, qui ne voudrait le faire tous les soirs?

Sainte-Beuve connaissait trop bien, les ayant vus chez mainte famille,

les épines et les tracas du ménage pour ne pas hésiter. Il est vrai que

l'expérience des malheurs d'autrui ne nous rend pas toujours prudents.

On a beau se rappeler le sort de tant de maris dont on contribua

peut-être à garnir le front, dès qu'il s'agit de soi-même, on reprend

confiance, et si l'ombre du doge Cornaro se profile dans le lointain, on

l'écarte d'un geste: Oh! moi, ce sera différent!

N'est-ce pas, d'ailleurs, un bon moyen de se rattacher à l'existence, à

la société, d'y prendre une place distincte en devenant à son tour chef

de famille? En cet état, on revit, on rajeunit, on croit; tout aïeul

penché sur le berceau de ses petits-enfants comprend mieux que le

philosophe la véritable immortalité, la chaîne des générations et

l'éternel recommencement du monde.

Afin d'échapper à la tentation et de semer sur les chemins ses velléités

matrimoniales, Sainte-Beuve entreprit le classique voyage d'Italie. Mais

son rêve le poursuivit jusqu'au pied du Vésuve, où il s'écriait: «Oh!

vivre là, y aimer quelqu'un et puis mourir.» De retour à Marseille, le

rêve se dessine dans une impression fugitive. Ce fut pendant une

promenade en mer avec une de ces Marseillaises si attrayantes, dont la

beauté unit la fougue du vieux sang gaulois à la morbidezza italienne.

«Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique

sortit, et elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations

qu'elle enchaînait à sa suite, et qui la suivaient en silence et en

cadence. Nous suivîmes aussi: le soleil couché n'avait laissé de ce côté

que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et

ronde; _la Réserve_ et les petits lieux de plaisance, aussi bien que les

fanaux du rivage, s'illuminaient. Cette musique, ainsi encadrée et

bercée par les flots, nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque,

m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.--Oh! non! rien n'y

manque,» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide

voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je

n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans

cette voix de jeune fille: je crus, Dieu me pardonne, qu'une pensée

d'elle venait droit au coeur du poëte, et je répétai encore, en

effleurant cette fois son doux oeil bleu: _Non! rien_.--Et semblables à

ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient

sur les flots.»

Enfin, à Paris, l'idéal prend forme décidément, et le vague projet

devient une vraie détermination. Reçu dans la maison du général

Pelletier, ami et chaud partisan des écrivains libéraux, il y retourna

fréquemment et s'y éprit de la plus jeune des deux charmantes filles qui

remplissaient de poésie le salon de leur vieux père. Il a raconté, avec

bien de la délicatesse, une des scènes d'intérieur qui avaient pu

encourager ses espérances. Un soir, pendant qu'il laissait errer une

main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout

frémissant des accords qu'elle venait d'exécuter, l'aînée s'approcha et

dit avec un sourire: «Essayez, qui sait? les poëtes savent beaucoup

d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris.--Oh! je m'en

garderai bien; j'aime mieux me figurer que je sais, et j'aime bien mieux

pouvoir encore me dire: peut-être!--Elle était là, elle entendit et

ajouta avec sa naïveté fine et charmante:--C'est ainsi de bien des

choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour être sûr.--Oh!

ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui répondis-je avec une

intention tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses

dont on n'ose se dire: _Peut-être!_--Elle comprit aussitôt et se recula,

et se réfugia toute rougissante auprès de son père.»

Lui-même est ému et devient timide, preuve d'amour. Une autre preuve,

c'est qu'il se remet à chanter et à célébrer le sentiment confus en des

vers, ma foi, assez innocents:

Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle;

Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle,

Car le pudique amour qui me tient cette fois,

Cette fois pour toujours! a pour unique choix

La vierge de candeur, la jeune fille sainte,

Le coeur enfant qui vient de s'éveiller,

L'âme qu'il faut remplir sans lui faire de crainte,

Qu'il faut toucher sans la troubler.

Qui n'a passé par cet embarras? Qui ne s'est demandé, à de certaines

paroles à double entente, à quelque rougeur subite, à une main pressée

furtivement, s'il était réellement aimé et s'il pouvait risquer la

démarche? Après quelques mois d'indécisions, Sainte-Beuve s'arma de

courage et demanda la main de la jeune fille. Elle l'avait traité avec

tant de cordialité, qu'il crut en être agréé et pouvoir lui offrir son

nom. Si j'en crois des personnes bien informées, l'objet de sa recherche

joignait à toutes les grâces une candeur et une sincérité d'âme,

devenues introuvables quelques années plus tard. Seulement son coeur

n'avait pas parlé. Elle repoussa donc la demande, en y mettant, il est

vrai, des ménagements de sensitive qui s'effarouche elle-même d'un

refus, adouci aussitôt par des protestations d'amitié. Le mariage n'en

était pas moins rompu. Dire pour quelle cause, à la distance où nous

sommes de l'événement, ce serait assez difficile. Peut-être la jeune

miss hésita-t-elle à venir dans une maison où elle ne règnerait pas

seule, où elle aurait à compter avec une belle-mère. Peut-être celle-ci,

dans sa jalouse tendresse, voyait-elle avec répugnance lui échapper le

fils dont elle n'avait jusque-là partagé l'affection avec personne. Des

maîtresses, passe encore: on sait que cela n'a qu'un temps; mais une

femme! voilà qui donne à réfléchir aux mères.

J'ai connu à Aix, en Provence, un professeur de calligraphie, appelé

Bellombre, qui avait passé sa vie à vouloir se marier sans jamais y

parvenir. Il était aussi fils de veuve. Toutes les fois qu'il avait été

sur le point de réaliser son voeu, une anicroche s'était rencontrée pour

le faire échouer. À cinquante ans, il cherchait toujours. Quand on

interrogeait là-dessus Mme Bellombre: «Eh! rien ne presse,

répondait-elle, il est encore un peu jeune.»

Le refus opposé à Sainte-Beuve n'avait sans doute rien de personnel, si

j'en juge par l'insistance que mit à lui voir continuer ses visites le

père de la dédaigneuse enfant, insistance telle que l'écrivain dut s'y

soustraire par une explication et se délier:

«Octobre, 1840.

«Général,

«Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours déjà, j'ai à

m'excuser près de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous

aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre

compte d'une situation que ma démarche, lors de votre retour

précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant

d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même

de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ,

de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses,

mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru

un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt

m'être assez complétement remis à mon penchant, pour ne ralentir

qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous

l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au

dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étale ici. D'une part,

être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on

appelle amitié; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment

désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère, et remporter un

long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes

possibles de l'étude et de l'isolement: je n'ai pu y suffire, et, à

partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que

je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon

ombre... Devant désormais avoir très-peu l'honneur de vous voir ou

même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici

des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part,

ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure.»

Il n'éprouva, d'ailleurs, aucun dépit de sa déception et voua même une

vive gratitude à la jeune fille qui l'avait ainsi empêché d'enchaîner

son existence. Nul doute, en effet, que cette union avec une famille

bourgeoise n'eût exigé de lui bien des concessions, des renoncements, et

le sacrifice d'idées auxquelles il tenait par-dessus tout. Une fois

marié, il eût fallu compter avec la société et subir ces mêmes préjugés,

qu'il était décidé à combattre.

Son seul regret, vers la fin, était de n'avoir pas d'enfants: «A un

certain âge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants,

elle se remplit de manies ou de vices.» Le jour où il eut

quarante-quatre ans, il écrivit sur ce sujet une page touchante, qu'il

faut citer:

«La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je

sens en moi des sentiments tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une

femme que je désire, une femme jeune et belle comme celles que j'ai

précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux,

c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte

mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette

femme, dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est

une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a passé

quinze ans à peine; son front, plein de fraîcheur, se couronne d'une

chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul

encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit.

Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour

dire tout mon voeu, ses sentiments, par leur naïveté, répondent à la

modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? Et si

elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et

ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un

baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler;

rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en

laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant

d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les

matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor,

la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon

coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je

m'aperçois que ce que je désirais, sous une forme équivoque, est quelque

chose de naturel et de pur: c'est un regret qui s'éveille; c'est de

n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans, qui

ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de

voluptés permises, au lieu de continuels égarements.»

Oserai-je dire toute l'impression que produit sur moi ce morceau? La fin

me réconcilie un peu avec le commencement. Toutefois, j'en suis certain,

jamais homme, ayant eu des enfants autrement qu'en hypothèse, ne

détaillera d'une façon si sensuelle le sentiment paternel qui, en soi,

ne peut et ne doit avoir rien que de sobre.

Sainte-Beuve, estimant sans doute qu'il avait payé sa dette au monde en

ce qui regarde le mariage par les tentatives où son bon vouloir avait

échoué, ne songea plus qu'à se ménager un de ces arrangements à la fois

commodes et honorables, où l'amour se voile sous les égards, où il entre

plus d'estime pour le sexe et de reconnaissance que d'ardeur des sens,

et que la jalousie ne tourmente ni n'aiguillonne.

Depuis plusieurs années il avait rencontré et connu dans les salons du

faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logré, petite-fille de Mme

d'Houdetot, fille du général de Bazancourt, soeur du baron du même nom et

femme du général d'Arbouville. Elle a composé des nouvelles

attendrissantes et mélancoliques sur les épreuves qui attendent les

personnes de son sexe dans notre état social, et l'on peut dire que par

beaucoup de points c'était une âme soeur de l'auteur de _Volupté_ et des

_Consolations_.

Le dernier biographe de celui-ci, M. Othenin d'Haussouville, ayant à

parler de leur liaison, l'a fait de ce ton pincé qui appartient aux

doctrinaires: «Des communications bienveillantes, dit-il, me permettent

de soulever ici le coin d'un voile derrière lequel rien ne s'est jamais

abrité que de pur et de délicat.»

Qu'en sait-il?

De tous les jeux où de notre temps s'amuse le paradoxe, un des plus

futiles est celui qui vise à refaire une couronne de pureté et

d'innocence à toutes les femmes, à commencer par les reines, et à finir

par les comédiennes. Que de livres n'a-t-on pas écrits pour justifier

Marie-Antoinette, Marie Stuart et tant d'autres? À entendre ces

historiens d'un nouveau genre, historiens amoureux d'illusions et sujets

aux chimères, il semble vraiment que le malheur de ces reines serait

moins à plaindre et leur martyre digne de moins de pitié, si elles

n'avaient pas toujours gardé la fidélité conjugale. «La vertu des

femmes, disait Mme de Girardin, est la plus belle invention des hommes.»

Quel est le résultat le plus clair de toutes ces apologies, si ce n'est

de donner un croc-en-jambe à la vérité historique et d'inaugurer une

fausse morale? Une belle femme qui rit au soleil est, ce me semble,

aussi respectable et, en tout cas, plus naturelle qu'une madone qui prie

dans l'ombre. Pauvres êtres qui rachetez par la ruse ce que la nature

vous a refusé de force et savez si bien vous relever de votre

infériorité, va-t-on vous punir de mort pour nous avoir donné la vie, et

serons-nous à votre égard d'autant plus sévères que vous aurez été plus

indulgentes? Si précieuse que soit la virginité, Bayle soutient avec

raison qu'il n'y a boulanger ni boucher qui voulût sur cette perle faire

crédit de cinq sols. Quand cessera-t-on de vanter, outre mesure, la

continence et la chasteté, ces vertus de moine, si négatives, si

infécondes? Le meilleur moyen de faire porter ses fruits à l'arbre de la

vie ne sera jamais d'en couper les branches. Mettez cette thèse à côté

de celle qui donne la vertu pour fondement aux républiques: les deux

font la paire.

Pour en revenir à M. d'Haussonville, je me garderais bien, aimant peu

pour mon compte à pousser à bout ces sortes de procès, de contredire à

sa rassurante assertion, s'il ne montrait à chaque ligne le bout de

l'oreille. Ce publiciste empanaché trouve tout naturel que dans un Etat

démocratique l'illustration de la naissance exerce encore son

prestige[20]; il s'étonne que le grand écrivain, fils de ses oeuvres, et

qui avait dédaigné la particule, quoique son père la portât, ait

reproché au duc de Broglie de ne s'être donné que la peine de naître;

puis, voulant lui faire une bonne méchanceté, il met dans la bouche de

M. Cousin, n'osant le prendre à son compte, ce propos inattendu:

_Sainte-Beuve n'est pas gentilhomme_. Eh non, Dieu merci, il n'a rien de

commun avec vos gens, les de Cust..., les de Germ... et autres

gentilshommes si fameux que les nommer serait une inconvenance.

Le tout se termine par une méprise assez naïve chez un futur

académicien. Il prétend en un endroit que Mme d'Arbouville exerça sur le

talent de Sainte-Beuve une influence élevée, morale, chrétienne, dont la

trace se retrouve dans les portraits de Mlle Aissé, de Mme de Krüdner.

Or, ouvrez le volume à l'endroit indiqué et vous ne tarderez pas à

rencontrer ceci:

«Mme de Krüdner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une

prière à Dieu en disant: _Mon Dieu, que je suis heureuse! je vous

demande pardon de l'excès de mon bonheur_. Elle reçoit ce sacrifice

comme une personne qui va recevoir sa communion.»

Veut-on s'édifier sur le genre d'attachement qui lia Sainte-Beuve à Mme

d'Arbouville? On n'a qu'à lire les règles de conduite qu'il professait

en telle matière, car il avait ses principes, lui aussi:

«--Avec les femmes aimées qui nous ont repoussé, rompre: mieux vaut une

rancune aimante.

Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un

doux oubli reconnaissant.»

Rapprochez de ces sentences l'affirmation suivante:

«--Elle a été pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai été son meilleur

ami.»

Et vous comprendrez la large place qu'il a occupée dans le coeur et dans

les affections d'une personne si aimante et d'un esprit si cultivé.

Un jour que son secrétaire exposait devant lui, avec la candeur de la

jeunesse, une de ces théories sur le platonisme et l'amour pur

auxquelles le beau sexe applaudit volontiers, quitte à pratiquer le

contraire, il perdit patience et riposta:

«--On se demande toujours si l'amitié sincère, forte, durable, est

possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut,

mais à une condition: il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure

et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez,

la passion ait parlé; qu'il y ait eu abandon, faiblesse.»

Dans une des rares nouvelles qu'il a mêlées à ses portraits, _Mme de

Pontivy_, récit transparent de sa propre aventure, il est encore plus

explicite:

«--La passion, telle qu'elle peut éclater en une âme puissante,

illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L'amour même et

l'amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux ou ne vivait que

par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement

irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai,

demeurèrent absentes chez elle. L'âme seule lui suffisait ou du moins

lui semblait suffire; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle

ne résista pas; elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le

partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement

heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait

lieu en certains mois d'hiver plus observés du monde, elle ne souffrait

pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu'elle le vît.» Cette

douceur et cette discrétion dans la tendresse, ce bonheur tranquille que

le monde soupçonnait à peine et ne troublait point, convenaient

parfaitement à l'homme déjà mûr qui se rappelait, non sans effroi, les

bourrasques de sa passion pour Mme X..., et qui de sa vie n'avait pu

prendre sur lui de passer la nuit entière à côté d'une femme. Il aimait,

en effet, à procéder avec elles par entrevues rapides, afin de laisser à

l'ardeur toute sa vivacité.

On dirait que le sceptique a été désarmé cette fois par le charme

qu'embellissait une bonne grâce perpétuelle; il redevient jeune, il

croit à l'amour et à sa durée. «Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que

l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les coeurs;

qu'après une saison d'éclat et d'ivresse, son déclin soit inévitable;

que cinq années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné

par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite

d'elle-même.»

En conséquence, il nous représente les deux amants s'avançant toujours,

plus unis dans les années qu'on peut appeler _crépusculaires_, et où un

voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments

devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.

En réalité, les choses se passèrent un peu autrement. Mme d'Arbouville,

à la fin de ses jours, était revenue aux pratiques de dévotion et avait

confié la direction de sa conscience au père de Ravignan. Elle alla

s'éteindre à Lyon le 22 mars 1850, refusant, dit-on, de recevoir l'ami

qui, malgré leur rupture, était accouru à la nouvelle du danger pour la

revoir une dernière fois, à l'instant de la séparation et de l'adieu

suprême, et qui priait qu'on lui permît du moins de presser les lèvres

que la mort allait flétrir[21].

Quoi qu'il en soit, et nonobstant cette brouille finale, il lui dut les

dix années les plus heureuses de sa vie (1837-1848), celles du moins où

son existence fut arrangée le plus à son gré, selon son rêve. La

matinée, racontent ses biographes, était consacrée au travail courant;

l'après-midi, à quelque lecture de choix ou à quelque flânerie poétique.

Le soir, il allait dans les salons, chez Mme de Broglie, chez Mme de

Boigne; causait avec esprit, avec feu; observait, et, rentré chez lui,

notait dans son journal intime mille souvenirs intéressants, des

anecdotes curieuses, de fines remarques morales. L'été, il passait ses

vacances dans un des châteaux de M. Molé, oncle de Mme d'Arbouville, à

Précy, au Thil, à Champlâtreux ou au Marais. Il avait si bien pris ses

habitudes dans cette hospitalière demeure du Marais que, pour goûter les

douceurs de la société sans en souffrir la dépendance, il avait loué en

1847 une petite maison dans le village et pouvait ainsi travailler et

dîner chaque jour au château.

On ne produit pas un effet brillant dans notre pays si l'on n'est homme

du monde et si l'on ne fréquente les salons. Il faut tâcher seulement

que le talent s'y perfectionne sans s'y user.

Au milieu de ce cercle aristocratique, Sainte-Beuve payait par les

bonnes grâces de l'esprit ce que la fortune lui refusait de rendre sous

une autre forme. Il y était, d'ailleurs, fort goûté et apprécié. Le

comte Molé surtout paraît l'avoir conquis et charmé par la délicatesse

de ses flatteries. Lorsqu'il s'entretenait avec lui de quelqu'un des

hommes distingués, comme Fontanes, de Dalmas, de Beausset, Melzi, qu'il

avait autrefois connus, il ne manquait jamais d'ajouter: «Oh! je suis

certain qu'il vous aurait plu singulièrement et que vous vous seriez

convenus!» Se peut-il imaginer façon plus adroite de chatouiller un coeur

avide avant tout de nobles amitiés?

Ce même homme d'État lui ayant offert de le faire entrer à l'Académie,

il s'y prêta volontiers. Son bagage littéraire était plus que suffisant,

et la mort de Casimir Delavigne laissait vacant un des fauteuils. Mais

survint tout à coup, pour le lui disputer, un personnage fort oublié

aujourd'hui, M. Vatout, qui n'avait d'autre titre que celui d'officier

dans la maison du roi. «Nommer M. Vatout, disait Royer-Collard, quelle

plaisanterie faites-vous là à un homme de mon âge? Sachez, monsieur, que

je prétends nommer quelqu'un.» Louis-Philippe, c'est tout naturel,

n'était pas du même avis, et patronnait ouvertement la candidature de

son serviteur. L'élection fut disputée et remise à un mois après sept

tours de scrutin. Sainte-Beuve en fut réellement humilié. Signalant le

résultat à Olivier pour la _Revue Suisse_, il ne pouvait s'empêcher de

lui écrire: «Pas de réflexion, sinon celle-ci si vous voulez: «À voir

les choses de si loin et au point de vue littéraire, une hésitation

prolongée peut paraître au moins singulière.» Enfin, par un choix qui

l'honorait, l'Académie au courtisan préféra l'écrivain. Lorsque

celui-ci, après sa réception, fut, selon l'usage, mené aux Tuileries par

Villemain et Victor Hugo, Louis-Philippe ne lui adressa pas la parole

et, de son côté, il ne desserra pas les dents. Hors cette unique fois,

il ne mit jamais les pieds à la cour et n'accepta aucune des invitations

de concert ou de spectacle qu'on adresse aux membres de l'Institut. Il y

a plus. Villemain, soit pour le taquiner, soit dans un autre but,

proposa de le décorer. Faire accepter la croix à l'ancien collaborateur

de Carrel, c'eût été lui jouer un bon tour; mais il résista avec énergie

et offrit même, si l'on persistait, sa démission de bibliothécaire. Je

ne vois donc pas de raison de soutenir, avec tous ses biographes, que si

le règne de dix-huit ans se fût prolongé, on eût fini par le rallier à

la monarchie, qu'il avait boudée jusque-là, malgré l'exemple de tous ses

anciens amis. Ceci m'amène à toucher un mot de son rôle politique, bien

que ce rôle ait été secondaire chez lui et constamment subordonné à son

amour pour les lettres.

Confondu dans la foule de ceux qui subissent les révolutions sans les

provoquer et sans se croire non plus d'étoffe à les conjurer,

Sainte-Beuve n'a jamais aspiré à la direction des affaires publiques.

Loin d'y mettre la main ou même le doigt, il se contente d'en saisir le

jeu, d'en tout comprendre et d'en extraire, s'il se peut, quelques

leçons de philosophie à notre usage. Que d'autres s'appliquent à diriger

et à manier le monde, lui ne se soucie que de l'éclairer. À peine si

vers la fin, lorsque l'expérience eut mûri sa raison, il eût ambitionné

l'honneur d'être quelquefois consulté. Des cinq gouvernements sous

lesquels il a vécu, très-français en ce point comme sur beaucoup

d'autres, il n'a cordialement accepté que les deux derniers. Et même,

dans les derniers temps, semblait-il s'en détacher pour rentrer dans

l'opposition qui convenait mieux à son tempérament de frondeur.

La Restauration avait essayé, en 1828, de le gagner par l'offre d'un

poste de secrétaire d'ambassade. Il aurait accompagné à Athènes M. de

Lamartine, qui devait y représenter la France. Mais on ne donna pas

suite à ce projet. Après la révolution de Juillet, tandis que la

rédaction du _Globe_ entrait d'emblée au pouvoir; que Dubois, Vitet,

Jouffroy, Rémusat et les autres se partageaient les faveurs de la

royauté nouvelle, il resta au journal avec Leroux et Lerminier,

continuant à y défendre les opinions libérales. Puis, la monarchie de

Juillet paraissant renier son origine, il accentua son opposition contre

elle et combattit à côté de Carrel au _National_. Toutefois, il n'y fit

qu'une courte campagne, plus littéraire que politique. Il n'en est pas

moins vrai que Louis-Philippe ne fut jamais un monarque de son goût. Son

idéal de souverain eût été un mélange de Louis XIV et de Napoléon, ayant

mêmes sentiments, mêmes ambitions que le pays, et menant haut la main

les hommes et la fortune. Qu'aurait été 1830, s'il y avait eu au

gouvernail un grand coeur? Telle est la question qu'il se posa souvent et

qu'il retournait contre un roi spirituel sans doute, et intelligent,

mais trop prudent, trop père de famille, trop préoccupé, comme un simple

bourgeois, de laisser beaucoup de millions à ses enfants. «--Cela

m'agace, cela m'irrite, disait-il à Edmond Texier, c'est décidément trop

plat[22].» Il disait encore à ce sujet: «Les bonnes intentions, les

bienfaits même, ne sont jamais comptés aux souverains s'ils ne joignent

la force à l'autorité.»

Prétendre que la révolution de 1848 lui donna des peurs bleues est une

pure calomnie. Avec ses instincts de girondin et son humeur populaire,

il se plaisait, au contraire, aux émotions de la rue: il fallut toute la

maladresse des républicains pour le rendre hostile. N'eut-on pas le tort

insigne de soupçonner sa probité, parce que son nom figurait, à côté

d'une somme de cent francs, sur une liste de fonds secrets, publiée par

_la Revue rétrospective_. À force de recherches, il est parvenu depuis à

découvrir que cette somme provenait d'un crédit affecté à la réparation

d'une cheminée qui fumait dans son appartement du palais Mazarin.

Sur le moment, ses ennemis, heureux du prétexte, essayèrent de le

flétrir. Parmi eux, le philologue Génin se distingua par son

acharnement. Bondissant d'indignation, sous un outrage si immérité,

Sainte-Beuve s'adressa de toutes parts aux anciens et aux nouveaux

ministres, pour qu'on éclaircît le fait.

«La vie seule d'un honnête homme, disait-il avec une juste fierté, peut

répondre pour lui. Je n'essaierai pas d'autre réponse que celle-là: elle

suffira certainement auprès de tous ceux qui me connaissent; et même

pour ceux qui ne me connaissent pas, je rougirais d'ajouter un mot de

plus.

Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de société et même d'amitié avec

bien des ministres et personnages considérables du dernier régime; ils

savent tous quelle a été, à leur égard, mon attitude constante de

délicatesse et de discrétion, et si j'ai jamais rien demandé à aucun

d'eux.--Non, quoi que vous en disiez, je ne suis pas tombé dans quelque

guet-apens. Un homme assis, et qui se tient immobile à l'écart, n'y

tombe pas.»

À M. Crémieux, qui était alors garde des sceaux, il écrivait:

«Je demande de votre justice qu'on veuille bien m'aider à obtenir un

éclaircissement sur cet odieux mystère... Veuillez me fournir les moyens

d'arriver à expliquer complétement et à dévoiler l'infamie dont je me

trouve atteint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne demandant rien au

pouvoir, tout entier à l'étude et aux lettres.»

Pour comble de déshonneur, son nom était placé sur la liste entre celui

de M. Eugène Vouillot et celui de Charles Maurice, un franc corsaire.

Une telle association eût dû suffire pour ôter tout prétexte à la

calomnie: elle n'en a pas moins tenté d'y revenir par insinuation de

temps à autre, et chaque fois une protestation vigoureuse l'a fait

rentrer sous terre. La meilleure réfutation est celle qu'on rencontre

dans une lettre à M. Barrot: «Quoi! lié dès 1824 au _Globe_ avec tous

les hommes devenus depuis ministres; vivant, dès 1832, dans la

familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers;

bibliothécaire de la Mazarine depuis 1840, seulement et parce qu'il

était presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me

laissassent logé au quatrième, dans une chambre d'étudiant, à l'hôtel

garni; ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la

dignité dans les rapports de société où je vivais en égalité avec les

meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en

1844, et dès lors confrère des principaux personnages politiques,

j'aurais été acheté, en l'an de grâce 1847, pour la somme de cent

francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets! Ma foi, c'est

trop bête.»

Enfin, de guerre lasse, voyant qu'on refusait de l'entendre, et ne

voulant conserver aucun lien d'obligation envers un gouvernement si peu

soucieux de l'honneur et de la dignité des écrivains, Sainte-Beuve donna

sa démission de bibliothécaire et s'en alla professer un cours à

l'université de Liége.

L'année qu'il y passa fut tout entière consacrée aux travaux

littéraires, sans aucune distraction amoureuse; fidèle à son attachement

pour Mme d'Arbouville, qui vivait encore, il s'y refit une virginité,

comme nous l'apprend un de ses sonnets:

Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux:

Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée;

Une absente chérie et toujours plus aimée

A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux,

J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée,

Des pruniers blanchissant la plaine clairsemée;

Sans feuille, et rien que fleurs, un verger gracieux!

J'avais vu bien des fois mai brillant de verdure,

Mais avril m'avait fui dans sa tendre peinture.

Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu!

Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,

Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est dû,

J'ai vu la fleur d'avril et rappris l'innocence.

À son retour, la France présentait un spectacle bien triste; la réaction

contre la République, dirigée par les partis déchus, y triomphait de

partout. De vieux libéraux, tels qu'Odilon Barrot, des voltairiens comme

Cousin, Thiers, Saint-Marc, y donnaient la main aux légitimistes et aux

évêques, à Montalembert, à Falloux, à Veuillot, à Dupanloup, pour

supprimer le suffrage universel, livrer l'enseignement aux jésuites et

jeter leur pays dans le pétrin clérical, d'où il a aujourd'hui tant de

peine à se tirer. Sainte-Beuve, honteux pour ses anciens amis, saisit

l'occasion que lui offrait _le Constitutionnel_[23] de mener contre eux

une vigoureuse campagne, qui se termina par l'article des _Regrets_, sur

lequel on a tant divagué. Il semble vraiment que le journaliste s'y soit

montré ingrat et traître envers les libéraux, comme s'il fallait prendre

au sérieux un libéralisme dont ils ne firent étalage qu'après avoir

perdu le pouvoir.

Son adhésion à la présidence du prince Louis Bonaparte fut sincère et

dégagée d'arrière-pensée, quoique tacite et indirecte; il n'y mit pas la

main, comme faisaient ces mêmes partis monarchiques, dans l'espérance

d'y trouver une planche pourrie pour arriver à leurs fins. Lui, accepta

franchement l'idée et le fait d'une restauration napoléonienne. Dans les

conjonctures difficiles, on prend l'habileté où elle se rencontre, et de

deux maux on est bien forcé d'opter pour le moindre. Après tout, il

suivit le courant et sentit comme le peuple.

Je ne suis pas impérialiste, et oncques ne le fus; mais toutes les

déclamations entassées les unes sur les autres ne me feront pas admettre

qu'un gouvernement ait duré vingt années, malgré le crime d'où il était

issu, si la grande majorité de la nation n'en eût pas voulu. Le fait

serait trop déshonorant pour nous. Quant à la corruption, c'est depuis

la chute du régime qu'elle a surtout frappé les yeux; de près, on y

était moins sensible. Il serait temps, peut-être, d'abandonner un thème

qui ne signifie rien et qui nous ridiculise aux yeux de l'Europe. Ceux

qui s'en font l'écho oublient sans doute que le même reproche a été

constamment adressé au pouvoir, et, chaque parti l'ayant exercé à son

tour, il s'en suivrait que la corruption serait universelle. Cela est

absurde; nous avons aujourd'hui des républicains, dit-on, à notre tête,

et l'on ne se fait pas faute de crier contre la curée des places,

l'avidité, l'insolence et l'incapacité des fonctionnaires. Je ne vois

pas qu'ils soient plus incapables ni moins arrogants qu'autrefois; il me

semble que ce sont toujours les mêmes.

J'en dirai bien autant des criminels, que les journaux de nuances

opposées se jettent dans les jambes les uns aux autres. On est assassin,

voleur ou sodomiste par intempérance et par vice d'éducation, et non

parce qu'on est républicain, légitimiste ou même bonapartiste. Laissez

donc là ce jeu hypocrite et combattez-vous à armes courtoises.

Ma digression est faite; je reviens à Sainte-Beuve. À aucun moment, ce

n'a été un courtisan de l'Empire; ce régime avait à ses yeux trop peu de

souci des lettres et trop peu d'égards pour ceux qui les cultivent.

Alors que beaucoup d'autres réglaient leur montre sur le cadran des

Tuileries ou prenaient l'heure à leur paroisse, il alla de l'avant, ne

pensant et ne parlant qu'à son gré.

De nombreuses maladresses, commises au _Moniteur_, où il écrivait, et

qui indiquaient chez le directeur de la presse un manque absolu de tact,

ne tardèrent pas à le mécontenter. Par exemple, un critique de ce

journal ayant un jour cité un alexandrin moderne, le ministre fit

aussitôt demander si, d'aventure, ce vers ne serait pas de Victor Hugo.

On le retint sur le marbre de la composition jusqu'à ce qu'il eût montré

patte blanche. Vérification faite, il était d'Alfred de Musset.

Un autre jour, l'éloge du sinologue Abel de Rémusat fut écarté, parce

que Fould avait confondu ce savant avec l'auteur d'_Abélard_, Charles de

Rémusat. Aussi, fallait-il entendre Sainte-Beuve cribler de ses

railleries l'ignorance littéraire des Billaut, des Vaillant, des Rouher.

Ayant été victime de plus d'un manque d'égards de la part des insolents

et grossiers personnages qui entouraient le trône, il écrivait à

l'occasion de Jomini: «Un souverain, surtout quand il est absolu, répond

jusqu'à un certain point des injustices et des injures qu'on inflige en

son nom à des âmes délicates, et par conséquent sensibles à l'outrage.»

Le coup le plus rude lui fut précisément porté par l'empereur lui-même.

La scène eut lieu, je crois, à Compiègne, où il n'avait accepté de venir

qu'à son corps défendant[24] et sur les instances de la princesse

Mathilde. Il avait certes droit plus que personne à quelque mot gracieux

du prince, dont il servait depuis si longtemps la politique. Or,

Napoléon III, l'ayant attiré dans un entretien particulier, se prit à

lui dire: «Je goûte fort, monsieur, vos excellents articles du

_Moniteur_.--Sire, il y a trois ans que je n'y écris plus», répliqua

l'écrivain, justement blessé dans son amour-propre. Aussi, après avoir

rempli vis-à-vis d'un tel gouvernement son devoir d'honnête homme et de

bon serviteur par maint conseil discret sur la route à suivre, les

écueils à éviter, les influences néfastes, voyant qu'on restait sourd à

ses avis, il éclata publiquement et fit bande à part.

* * * * *

On comprend qu'il se soit refusé ensuite à parler de l'_Histoire de

César_. Ce ne fut pas, d'ailleurs, son seul acte d'indépendance et de

dignité. J'ai la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre

inédite[25], qui prouvera avec quelle aisance spirituelle il se dérobait

à certaines corvées, lorsque son dévouement était soumis à une trop rude

épreuve. Il avait l'art, sinon l'audace, de dire la vérité; mais, enfin,

il osait quelquefois la dire, et son adresse aidait à rendre son courage

utile. M. Pelletier, chef de division au ministère d'État et chargé de

la direction du _Moniteur_, l'ayant prié d'écrire un article sur une

_Histoire des Girondins_, au succès de laquelle on tenait beaucoup,

reçut de lui la lettre suivante:

«Cher monsieur,

Je voudrais pouvoir dire _oui_; mais j'ai une difficulté

insurmontable sur cet auteur: il me paraît compromettre tout ce

qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses

dont il parle.

«Ainsi, l'article de Condorcet, que le _Moniteur_ a inséré, est

odieux et faux; on peut être sévère pour Condorcet, mais ce n'est

pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de

l'ouvrage; mais ce ne peut être bon, bien qu'il y ait des

recherches. L'esprit n'en saurait être plus juste que celui de ses

autres écrits. Car lui, il n'est pas un esprit éclairé, ce qui

n'empêche pas qu'il n'ait une plume avec laquelle, à un moment

donné, il joue merveilleusement du bâton. Je l'ai vu, comme

journaliste, dirigé sur une position à enlever, et faire prouesse,

s'en tirer à merveille. Mais, de lui-même, c'est un gladiateur et

un casse-cou.

«Enfin, cher monsieur, vous saurez que de l'avoir nommé une fois

dans je ne sais quel article et avec assez de politesse, est un des

petits remords de ma vie littéraire[26]. Je n'ai, d'ailleurs,

jamais eu à me plaindre de lui, mais c'est répulsion de nature, et

que je vois très-partagée. Il a compromis le romantisme de Hugo; il

a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait ce qu'il

sert aujourd'hui, si ce régime n'était pas en dehors et au-dessus

des coups de plume pour ou contre.

«Voilà une confession; vous voyez comme je me livre.--Tout à vous.»

Inutile de nommer l'écrivain dont il s'agit, tout le monde aura reconnu

Granier de Cassagnac.

X

LA MAITRESSE FAVORITE.--UN TRAVAILLEUR À L'OEUVRE.--DIFFÉRENDS AVEC LES

ÉCRIVAINS ET AVEC LES FAMILLES.--AVANIE AU COLLÉGE DE FRANCE.

Toutes les femmes aimées de Sainte-Beuve rencontrèrent dans son coeur une

rivale préférée, établie à demeure dès l'enfance, qui ne perdit jamais

ses droits, n'eut pas à souffrir d'infidélité et vit plutôt son

influence grandir avec les années. Cette rivale, hâtons-nous de le dire,

c'est l'étude. Même en ses plus vives ardeurs, il préférait feuilleter

de vieux livres que caresser de frais appas.

Une des supériorités de ce rare esprit fut, nous dit Mme Colet, de se

ressaisir tout entier par le travail. Sitôt qu'il reprenait sa tâche de

chaque jour, tâche régulière, scrupuleuse, obstinée, et que la mort

seule interrompit, ses passions chômaient; la belle du moment était mise

en oubli. Chateaubriand avait dit: «Si je croyais le bonheur quelque

part, je le chercherais dans l'habitude.» Lui, avait substitué le génie

au bonheur, l'avait cherché et l'avait trouvé dans un labeur fécond,

chaque jour repris et patiemment poursuivi avec une persévérance

invariable. C'est pendant ces nobles haltes, qu'il s'imposait comme une

discipline inflexible, que ses tourterelles captives s'émancipaient sans

qu'il y prît garde.

Le pur lettré eût bien voulu n'avoir pas à songer au profit et ne

chercher dans l'étude que ce qui est agrément, douceur, oubli,

passe-temps et délices. Mais il faut vivre. Sa fortune, il est vrai, le

mettait au-dessus du besoin, lui assurait l'indépendance; elle était

trop modeste pour satisfaire à ses instincts de générosité. De plus, il

aimait la gloire, qui ne s'acquiert pas en se jouant et réclame une

application constante et de chaque jour; sinon tout s'en va en fumée et

en rêve. Ajoutez-y le goût de la galanterie et les dépenses qu'il

entraîne. Qui veut vivre pour plaire doit plaire pour vivre. Force fut

donc à son esprit de produire et de se plier au travail.

D'un autre côté, les conditions du goût se sont fort modifiées. Pour

être digne de présenter aux autres les fruits de la littérature, il ne

suffit plus de les sentir soi-même avec âme, il faut encore en avoir

fait une patiente étude et s'être entouré de plus de notions possible,

afin de saisir et de dérober le secret du génie:

«Où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit

de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme

Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis ou de

l'Olympe? le temps où, comme le _Liseur_ de Meissonnier, dans sa chambre

solitaire, une après-midi de dimanche, près de la fenêtre ouverte

qu'encadre le chèvrefeuille, on lisait un livre unique et chéri? Heureux

âge, où est-il?

Rien n'y ressemble moins que d'être toujours sur les épines comme

aujourd'hui en lisant, de prendre garde à chaque pas, de se questionner

sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, s'il est bien

original... et mille autres questions qui gâtent le plaisir, engendrent

le doute, vous font gratter le front, vous obligent à monter à votre

bibliothèque, à grimper aux plus hauts rayons, à remuer tous vos livres,

à consulter, à compulser, à redevenir un travailleur et un ouvrier

enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un délicat.»

Il a l'air de s'en plaindre, mais qui l'a vu chez lui sait bien que

cette application acharnée lui était devenue une seconde nature et qu'il

s'y délectait comme dans son élément.

Sa soif de découverte et de nouveauté n'est restée étrangère à aucune

connaissance, et les a fait servir toutes au perfectionnement de

l'histoire littéraire qui, de cette façon, hérite et bénéficie des

autres branches de la culture humaine.

Moraliste à la suite de La Bruyère et de La Rochefoucauld, il observe et

décrit les moeurs sans prétendre les régler. Son ambition va même plus

haut. Il voudrait, sous la diversité des organisations, discerner les

caractères qui se reproduisent invariablement, afin de classer les

hommes comme on fait des plantes: «Je m'applique, dit-il, à étudier la

nature sous bien des formes vivantes. L'une de ces formes étudiée et

connue, je passe à l'autre. Je ne suis pas un rhéteur se jouant aux

surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits,

tâchant de comprendre et de découvrir le plus de groupes possible, en

vue d'une science plus générale, qu'il appartiendra à d'autres

d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand sérieux, c'est là ma

prétention.»

Ici, nous n'avons pas à décider si la prétention est justifiée. Sa

méthode d'investigation, exposée au tome III des _Nouveaux Lundis_, a

été maintes fois discutée et contredite. On peut la voir appliquée avec

une rigueur scolastique dans les ouvrages de M. Taine. Inutile, je

crois, d'y insister davantage. En soi d'ailleurs une théorie est de peu

d'importance; l'instrument ne vaut que par la main qui s'en sert. Sans

plus nous inquiéter du but, arrêtons-nous aux accidents du voyage.

On n'attend pas de moi, sans doute, un portrait en pied; la difficulté

serait trop grande de fixer celui d'un tel Protée. Au moment où vous

croyez le tenir, il se dérobe et apparaît tout autre vingt pas plus

loin. Le pinceau flexible dont il disposait eût seul été capable de

grouper en une image ressemblante les nuances infinies qui, en se

fondant, ont produit le critique universel.

Son premier fonds de collège était considérable. Loin de s'y tenir,

comme on fait souvent, il le fortifia et l'accrut sans cesse, acceptant

les conseils, les leçons même des latinistes et hellénistes les plus

savants, et cela, jusqu'à un âge avancé. La plaisanterie de Montaigne, à

propos du _vieillard abécédaire qui poursuit son écolage_, ne mordit

jamais sur lui.

Il entendait suffisamment l'italien, médiocrement l'espagnol, beaucoup

mieux l'anglais, sa langue quasi-maternelle, dont pourtant la poésie

l'embarrassait parfois. Quant à l'allemand des informateurs et

traducteurs l'aidaient au besoin, à en déchiffrer les textes. Il y

répugnait un peu, à cause de l'obscurité du fond. Lui lisant un jour je

ne sais quel morceau traduit de Hegel par M. Taine ou M. Littré, il

m'arrêta dès que le changement de ton l'eût averti que le sens

m'échappait: «Vous ne comprenez plus, n'est-ce pas? ni moi non plus;

laissez là ces brouillards.»

La nature française résumant en elle, avec plus de rapidité et de

contraste, les qualités et les défauts de l'espèce, il en fit l'objet

principal de son étude. Une riche collection de livres, choisis un à un

sur les quais et chez les libraires, ou achetés dans les ventes à

l'époque où ils étaient encore accessibles aux petites bourses, était

rangée en double et triple rayon aux murs de plusieurs chambres.

L'excédant débordait dans les placards, dans des malles, sur des

chaises, partout. Malgré ce désordre apparent, chaque volume avait sa

place marquée dans le cerveau du travailleur qui, sans hésiter, savait

où le prendre.

En outre, aussitôt qu'un article était en vue, les employés de la

Bibliothèque nationale se mettaient en mouvement. On lui déterrait les

bouquins les plus ignorés, les pièces les plus introuvables; on

feuilletait à son intention catalogues et manuscrits; chacun

s'empressait d'apporter son tribut à l'oeuvre du maître, heureux si, en

récompense, il daignait quelquefois citer leur nom.

Quiconque a fréquenté tant soi peu la salle de travail, sait combien est

sûre l'érudition de ces messieurs, de quelle science bibliographique ils

sont tous riches, et en même temps quelle est leur complaisance à en

faire profiter autrui. Jugez de leur ardeur et de leur zèle, quand il

s'agit de l'un des princes de la littérature! La plupart des

bibliothécaires, MM. Claude et Chéron particulièrement, se mettaient en

quatre pour le contenter. Le résultat de leurs recherches formait chaque

fois un ballot qu'il faisait prendre ou qu'on lui expédiait.

Autre ressource, non moins précieuse: tout individu sur lequel il avait

une fois écrit devenait sien, entrait dans sa collection, dans sa

ménagerie, avait son dossier. Nous appelions ainsi le paquet où était

enfermé le premier article augmenté des productions ultérieures de

l'auteur et des lettres échangées avec lui. On y joignait les études

publiées sur lui par d'autres critiques, les renseignements et

particularités recueillis sur sa personne. Toutes ces paperasses

accumulées composaient l'humus sur lequel devait éclore la végétation.

Le suffrage universel ayant du bon, même en littérature, Sainte-Beuve

attendait quelquefois que tous les périodiques, revues et journaux,

eussent traité le sujet, afin de résumer la discussion et de rendre

l'arrêt. Cependant il préférait tirer le premier, donner le coup de

cloche et attacher le grelot.

Après avoir vécu huit ou quinze jours dans l'intimité de son auteur,

entrant dans son caractère, dans ses moeurs, dans ses passions, dans ses

préjugés; après avoir consulté sur lui tout ce qui pouvait renseigner,

hommes et choses, il défendait sa porte et se mettait à l'oeuvre.

En une journée et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou

le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son

écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez

difficile de transcrire.

Puis il se relisait pour donner le dernier poli, effaçait l'apprêt,

l'air de rhétorique inhérent à l'improvisation, et tâchait de rendre sa

phrase aussi souple que la parole. Son application en ce sens allait

jusqu'à la manie: il ne voulait employer que des plumes d'oie, trouvant

à celles d'acier trop de roideur et de résistance à mouler l'élasticité

de sa pensée. Le purisme, qui retient et glace, était sacrifié à

l'aisance, au naturel, à d'aimables négligences. Entre une expression

correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hésitation, la

grammaire attrapait son soufflet. Cela n'aidait que mieux à donner au

style sa netteté, ce premier éclat simple auquel le grand écrivain

sacrifiait toute fausse couleur. Cette qualité n'est-elle pas d'ailleurs

un besoin pour une nation prompte et pressée comme la nôtre, qui veut

entendre vite et n'a pas la patience d'écouter longtemps? Tant

d'application et de soins n'allaient pas sans de grandes fatigues. De

temps à autre, les organes surmenés refusaient leur service. En 1860,

les yeux, qu'il avait fort tendres, s'étaient enflammés au point qu'il

fallut recourir à l'oculiste. Après un essai inutile de cautérisation

des paupières, Sichel ordonna de renoncer au travail et d'aller

immédiatement à la campagne passer quelques mois de repos absolu et de

vie purement végétative. La souffrance était si aigüe, que Sainte-Beuve

écouta l'ordonnance, promit de la suivre à la lettre, et mit aussitôt

ses amis à la recherche d'une ferme où il pût, avec ses entours, se

loger et vivre à l'aise.

On lui en découvrit une à quatre ou cinq lieues de Paris, pourvue des

commodités désirables; mais il voulut, avant de s'y rendre, en connaître

les habitants et voir s'ils seraient d'humeur à s'accommoder à la

sienne. Ces bonnes gens vinrent donc un dimanche s'attabler, rue

Montparnasse, autour d'un plantureux repas auquel ils firent honneur,

tout en vantant le bon air de leur ferme et les agréments dont on y

jouissait. Le prix fut débattu, et l'on s'entendit sur les divers

arrangements de l'installation. Même, ayant trouvé le vin bon et la

chère succulente, ils promirent de revenir le dimanche suivant, pour

donner un coup de main au déménagement et conduire leurs hôtes futurs.

Pendant toute la semaine, la maison fut en l'air. On tira du grenier

caisses et malles, et l'on y empila ce dont on pourrait avoir besoin. À

chaque instant, Sainte-Beuve entr'ouvrait la porte de son cabinet pour

héler la gouvernante et lui demander si l'on n'avait pas oublié ceci ou

cela, ses caleçons, ses _madras_ (les foulards dont il s'entourait la

tête).

Et le soir, aux causeries qui suivaient le dîner, que de charmantes

idylles esquissées par avance! Adieu les tracas et le tourment de

l'existence fiévreuse; désormais plus d'autre souci que de s'abandonner

à la bonne loi naturelle et de suivre, mollement étendu sous les

pommiers, le circuit de l'ombre autour du tronc. Tous les matins, une

promenade sur la lisière de la forêt voisine ou vers la mare où se

jouent les canards dans un gai rayon de soleil. Plus de visites; plus de

contrainte gênante:

Là chacun à son gré dans le logis s'arrange;

Si quelque ami nous vient, on le couche à la grange.

Sainte-Beuve avait toujours eu, du moins le croyait-il, des aspirations

vers la vie paisible et retirée à la campagne; il les a exprimées en

mainte rencontre. Certain petit tableau de Winants, un paysage

hollandais représentant une cabane de bûcheron à l'entrée d'un bois,

avait particulièrement le don de l'attendrir. Une émotion dont il ne se

rendait pas compte le tenait là devant à rêver de paix, de silence, de

condition innocente et obscure.

Au fond, le séjour des champs ne pouvait, je pense, lui convenir qu'un

moment, comme passe-temps accidentel, afin de se mieux remettre en

appétit de société. Ce qui le prouve, c'est qu'il a, sans en souffrir,

passé sa vie dans un cabinet d'où la vue portait sur de hauts murs,

d'une couleur triste et grise mal dissimulée sous un rideau de lierre.

En fait de nature champêtre, un carré de jardin, grand comme un mouchoir

de poche, où s'étiolaient deux ou trois arbustes, et tellement étouffé

entre la hauteur des murs que les plantes refusaient d'y fleurir. Il

fallait à chaque printemps le repeupler avec des fleurs empruntées à un

parc du voisinage. Sans doute l'écrivain avait le rayon en lui. La

fraîcheur de son imagination suppléait à l'absence de verdure.

Durant la semaine dont j'ai parlé, il se livra à une vraie débauche de

poésie rustique. Ce fut un hymne perpétuel en l'honneur des paysans.

Puis, quand tout fut prêt pour le départ, qu'il ne manqua plus rien aux

bagages et que les malles furent bien ficelées: «Vous pouvez tout

remettre en place, dit-il, notre voyage est fait et me voilà guéri.»

Réellement, toute ardeur aux paupières avait disparu.

Je ne voudrais pas encourir le reproche de faire passer les gens par la

cuisine et de trop m'arrêter aux détails du métier. Venons-en donc aux

rapports de l'auteur avec ses confrères.

Après la publication de chacun de ses volumes, il en suivait le

retentissement dans la presse, surveillant d'un oeil attentif tout ce

qu'on en disait. Loin de redouter la critique, il la provoquait et

offrait ses livres, même aux adversaires, pour peu qu'il les sût

capables de les apprécier. À l'éloge banal il préférait la

contradiction, y répondait avec vivacité, mais avec courtoisie et ne se

défendait qu'en allant sur le terrain de l'ennemi. Acceptant sans

froncer le sourcil le reproche d'inconstance et de variation que ne lui

ménageaient pas les croyants de tous bords, il payait volontiers de

quelques piqûres à la sensibilité de son épiderme les délicatesses que

son infidélité ajoutait à ses plaisirs. Les seuls journaux qui eussent

le don de l'irriter étaient les feuilles légitimistes et cléricales,

parce que de tout temps, même avant son éclat au Sénat, au lieu de

discuter ses idées, on y attaquait son caractère par des insinuations et

des calomnies, et on essayait de le flétrir. Aussi, à ma connaissance,

n'a-t-il été outrageux lui-même que contre Genoude, Laurentie et M.

Veuillot.

Afin de ne pas manquer au devoir de politesse, le secrétaire devait lire

les journaux et signaler les articles à mesure. On témoignait à tous,

même aux plus humbles, combien l'on était sensible à leur attention: une

lettre de gratitude et d'effusion aux gros bonnets, quelques mots de

remercîment sur une carte pour le menu fretin.

La polémique lui paraissait inutile et indigne d'un esprit sérieux;

sinon, elle l'aurait tenté: «Je ne crains pas les coups, disait-il, à

condition de pouvoir les rendre.» Mais il n'admettait ni les gros mots

ni les injures dont vit certaine presse. Ayant eu un jour l'imprudence

de lui apporter un numéro de petit journal où il était bassement

insulté, ce fut une explosion de mépris: «Savez-vous ce que c'est que

votre X...? Oh! ne vous en défendez pas, vous avez un faible pour ce

torche-c... Eh bien! votre X..., c'est un tir au pistolet. Quand on en

veut à quelqu'un, on va là, on vise son homme, on paie, on tire son coup

et l'on s'en va.»

Je voudrais, par un exemple entre mille, indiquer avec quelle habileté

Sainte-Beuve parvenait, en restant fidèle à la vérité, à toucher aux

fibres les plus délicates sans blesser l'amour-propre des intéressés. On

ne peut s'en faire une idée, si l'on ne remet l'article en situation, si

l'on ne se représente les difficultés de la tâche. C'est le seul moyen

de juger à quel point de franchise il poussait les révélations intimes,

fût-ce à l'égard de gens qu'il était habitué à respecter. Essayons d'un

fait.

M. Guizot avait épousé en premières noces une femme d'un mérite solide,

mais plus âgée que lui, Mlle Pauline de Meulan. Comme toutes les

vieilles filles qui ont mis la main sur de jeunes maris, celle-ci

adorait le sien et portait dans son affection conjugale tout l'arriéré

d'une jeunesse chastement consacrée au travail et l'ardeur d'une flamme

allumée sur le tard. Elle tremblait sans cesse que son bonheur ne lui

échappât. Lorsqu'elle fut atteinte de la maladie dont elle devait

mourir, son mari, pour la soigner, prit avec lui une nièce assez jolie,

qui devint la seconde Mme Guizot. Autour du lit de la mourante, ces deux

jeunesses, qui s'étaient convenues de prime abord, en vinrent peu à peu

à ne plus dissimuler leur inclination. Le regard jaloux de Pauline de

Meulan put lire dans leurs yeux et y surprendre peut-être l'impatience

de son trépas. Qu'on juge de son désespoir!

Certes il y avait là un cas de morale humaine assez curieux, une scène

digne du pinceau délié que nous connaissons. Mais comment raconter cela

du vivant de M. Guizot, celui-ci étant ministre tout-puissant, alors

surtout que, en bons termes avec lui, on ne tenait nullement à lui

déplaire? Cette plume prestigieuse y est parvenue, indirectement et par

allusion, il est vrai, mais enfin elle y est parvenue. Écoutez, et

sachez entendre à demi-mot:

«Son bonheur fut grand: sa sensibilité, qui s'accroissait avec les

années, délicat privilége des moeurs sévères! le lui faisait de plus en

plus chérir, et, je dirai presque regretter... Cette sensibilité, à qui

elle dût tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source

inaltérable, et, en avançant vers la fin, ne devint-elle pas, elle,

raison si forte et si sûre, une âme douloureuse aussi? Sa santé altérée;

au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord enfin

prononcé des âges; ses voeux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le

bonheur du fils et de l'époux, avec une autre qu'elle, avec une autre

elle-même; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa

situation dernière plus qu'elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour

les années de sa jeunesse.»

À force de ménagement, il a fait passer la pilule; tout y est, mais il

faut savoir la chose pour comprendre.

Voilà bien du tourment pour un mince résultat, diront les indifférents.

Gardez-vous de le croire. C'est grâce à ces adroites finesses que la

critique peut sortir des banalités de l'école et constituer une science

exacte. Il n'y a d'ailleurs de vraie biographie qu'à ce prix. On a

grandement raison d'admirer de semblables détails dans les vies de

Plutarque, mais combien ils ont plus d'intérêt quand ils se rapportent à

des contemporains, à des gens que nous avons connus et coudoyés. Ce sera

l'éternel honneur de Sainte-Beuve d'avoir démêlé dans cette foule de

visages, où la nature lui avait accordé de lire, quelques indices de

caractère et de les constater sans violer les convenances. «Son mérite

supérieur est d'avoir étudié les événements humains dans les individus

vivants qui les font ou qui les souffrent. Il a aimé de tout son coeur la

vérité et l'a cherchée de toutes ses forces[27].» Le mot anglais _Truth_

n'était pas seulement l'exergue de son cachet, mais le but constant de

ses efforts. Un peu trop timide au début, l'audace lui vint avec le

temps.

L'homme de courage n'est pas celui qui s'expose inutilement et se fait

tuer en pure perte. On ne doit courir les dangers qu'à bon escient.

Supposez un inconnu, un débutant qui publie sur quelque personne célèbre

des détails vrais, mais peu honorables, qu'arrive-t-il? Aussitôt la

famille, que les vices ou les crimes de l'ancêtre ont enrichie, se

levant indignée au nom de la morale, traîne l'imprudent et pauvre diable

devant les tribunaux. Nous avons dans l'arsenal de nos lois deux ou

trois articles si favorables aux coquins qu'on les dirait rédigés par

eux-mêmes. Ce ne sont pas ceux que l'on applique avec le moins de

plaisir. Ils seront opposés à l'écrivain téméraire, qui se verra

condamné, conspué, flétri, aux applaudissements des badauds; on lui

coupera le sifflet pour toujours.

Mais que ces mêmes détails soient publiés par un écrivain autorisé et,

si ce n'est pas assez, par un haut fonctionnaire, par un sénateur, la

scène change, le point de vue moral est renversé. Là, comme ailleurs,

_qui a pouvoir a droit_. Peut-être essaiera-t-on de l'intimider par la

menace d'un procès. Mais si, fort des vérités dont il a plein la main,

il menace à son tour d'en dire davantage; de publier, s'il le faut, son

livre à l'étranger, oh! alors la famille, fût-ce les Castellane ou les

Broglie, rengaine et fait retraite avec sa courte honte.

Eût-elle pas mieux fait de se tenir tranquille? Laissez le moraliste,

qu'il soit illustre ou obscur, scruter en liberté la vie et l'âme de

ceux à qui vous tenez: ce qu'il y a de vivant dans leur immortalité n'en

ressortira que mieux. Son impartialité vous répond de sa justice. Il

dissèque le coeur humain comme le chimiste un poison subtil ou le

zoologiste un beau serpent. L'ardeur qu'il met à son analyse, lui

dissimule, tant qu'elle dure, les dangers du venin. Même après

l'opération, il lui reste un grain de faiblesse pour les vices: «Ne me

parlez pas des gens vertueux, disait parfois Sainte-Beuve, ils sont

assommants. Les coquins, à la bonne heure! avec eux, on ne s'ennuie

jamais[28].»

Ce Talleyrand, qu'on voulait l'empêcher de portraiturer, il l'a traité

avec tant de jubilation qu'il en a, contre son habitude, oublié un

remarquable profil tracé par Benjamin Constant dans le livre des _Cent

et un_. Le féroce égoïsme du personnage y est si bien pris sur le vif

que je veux citer la page, à titre de hors-d'oeuvre:

Ce qui a décidé du caractère de Talleyrand, ce sont ses pieds. Ses

parents, le voyant boiteux, décidèrent qu'il entrerait dans l'état

ecclésiastique, et que son frère serait le chef de la famille.

Blessé, mais résigné, M. de Talleyrand prit le petit collet comme

une armure, et se jeta dans sa carrière pour en tirer un parti

quelconque.

Entré dans l'Assemblée constituante, il se réunit tout de suite à

la minorité de la noblesse, et prit sa place entre Sieyès et

Mirabeau. 11 était peut-être de bonne foi, car tout le monde a été

de bonne foi à une époque quelconque. D'ailleurs, dans ce temps-là,

on pouvait être de bonne foi et réussir, parce que les intérêts et

les opinions étaient d'accord.

Pour briller dans l'Assemblée, il aurait fallu travailler; or, M.

de Talleyrand est essentiellement paresseux; mais il avait je ne

sais quel talent de grand seigneur pour faire travailler les

autres.

Je l'ai vu à son retour d'Amérique, quand il n'avait aucune

fortune, qu'il était mal vu de l'autorité, et qu'il boitait dans

les rues, en allant faire sa cour d'un salon à l'autre. Il avait,

malgré cela, tous les matins, quarante personnes dans son

antichambre, et son lever ressemblait à celui d'un prince.

Il ne s'était jeté dans la Révolution que par intérêt. Il fut fort

étonné quand il vit que le résultat de la Révolution était sa

proscription, et la nécessité de fuir la France. Embarqué pour

passer en Angleterre, il jeta les yeux sur les côtes qu'il venait

de quitter, et il s'écria: «On ne m'y reprendra plus à faire une

révolution pour les autres!» Il a tenu parole.

Chassé d'Angleterre fort injustement, il se réfugia en Amérique, et

s'y ennuya trois ans. Son compagnon d'exil et d'infortune était un

autre membre de l'Assemblée constituante, un marquis de Blacous,

homme d'esprit, joueur forcené, et qui s'est brûlé la cervelle de

fatigue de la vie et de ses créanciers à son retour à Paris. M. de

Talleyrand parcourut avec lui toutes les villes d'Amérique, appuyé

sur son bras, parce qu'il ne savait pas marcher seul.

Quand il a été ministre, M. de Blacous, revenu en France, invité

par lui, a demandé une place de 600 livres de rente. M. de

Talleyrand ne lui a pas répondu, ne l'a pas reçu, et Blacous s'est

tué. Un de leurs amis communs, ému de cette mort, dit à M. de

Talleyrand: «Vous êtes pourtant cause de la mort de Blacous,» et

lui en fit de vifs reproches. M. de Talleyrand l'écouta

paisiblement, appuyé contre la cheminée, et lui répondit: «Pauvre

Blacous!»

Ce ne sont pas seulement les sévérités qui soulevaient des réclamations

contre Sainte-Beuve, ses éloges même et le bien qu'il disait des gens

avaient presque autant de peine à passer. Il en fit plus d'une fois

l'épreuve, et notamment lors de son étude sur M. Littré. Sollicité à

l'indulgence par M. Hachette, au moment où se lançait la grande affaire

du _Dictionnaire de la langue_, il promit de rentrer ses griffes.

Rencontrant là d'ailleurs un de ces hommes, l'honneur de notre temps,

dont la vie est consacrée à l'avancement des sciences et à la pratique

des vertus, qui ne visent qu'à s'instruire et à instruire les autres de

ce qu'ils savent être le vrai, un des rares individus, parmi tant

d'ambitieux et de courtisans de la fortune, qui se dérobent aux honneurs

et ne les recherchent jamais; une âme stoïque enfin trempée dans la

charité chrétienne, le peintre avait soigné son portrait avec amour et

respect. Pas de restriction à la louange, une large sympathie embrassant

tous les traits du modèle et couronnant son front d'un nimbe glorieux.

Il avait prêté de sa propre finesse et de sa grâce au savant mais rude

traducteur d'Hippocrate, dont quelques parties un peu sombres et

hérissées choquaient sa délicatesse.

Croit-on que l'apothéose satisfit complétement celui qu'elle déifiait?

Oh! que nenni! M. Littré aspira sans éternuer le flot d'encens auquel

une main, déshabituée de le prodiguer, ajoutait tout son prix; sa

modestie ne s'effaroucha point et ne fut choquée que du seul endroit où

l'on disait de son père: «Il avait eu la vie rude et même misérable; il

avait été pauvre, et il lui arrivait de le rappeler à son fils en des

termes qui ne s'oublient pas: _Il m'est arrivé de manquer de pain, toi

déjà né_. Cela devenait un stimulant ensuite pour acquérir le pain de

l'esprit, et surtout pour être disposé à le partager avec tous.»

Y a-t-il là, je vous le demande, rien que d'honorable? Cependant M.

Littré aurait voulu que l'on effaçât, que l'on adoucît du moins le

passage, tant la vanité se niche au coeur même des plus purs! Sa

réclamation, comme bien l'on pense, resta sans effet. Sainte-Beuve, fort

coulant pour le reste, était inflexible quand il s'agissait de telles

rectifications. «C'est acquis,» répondait-il. Si l'on insistait, il

préférait supprimer l'article plutôt que de déguiser sa pensée.

Toute espèce de génie, pour celui qui le possède, est l'instrument d'une

grande joie, à la condition qu'il pourra le manifester avec indépendance

et en pleine liberté. Ce bonheur ne fut pas complétement accordé à

Sainte-Beuve. Muni comme il l'était d'un talent de vulgarisation hors de

pair, il eût désiré agir immédiatement sur le public, le servir, en être

entouré, communiquer à son auditoire l'âme des grands poëtes dont il

avait pour lui recueilli la fleur. Il lui eût été doux de remporter

quelques-uns de ces triomphes de la parole auxquels il s'était préparé,

et de recevoir, en retour de ses leçons, le contre-coup excitant de

l'applaudissement et de la louange. La malveillance de M. Villemain ne

le permit pas. Lorsque la politique enleva ce littérateur à la chaire

qu'il avait illustrée, au lieu d'y laisser monter le rival de gloire qui

avait grandi à son ombre et malgré son ombre, il écouta son jaloux

instinct et se fit remplacer par des Gérusez, des Caboche: bon moyen

pour que son absence en fût plus remarquée.

On ne lui a jamais réclamé sa place directement et de vive voix, cela va

de soi pour qui connaît l'un et l'autre; mais, dès 1836, on lui

adressait un généreux appel, qu'une âme un peu mieux située eût compris

et qui eût étouffé tout autre jalousie. Voyez comme la plainte s'y voile

de pudeur:

«Il y a avantage encore, même au point de vue de la gloire, à naître à

une époque peuplée de noms et de chaque coin éclairée. Voyez en effet:

le nombre, le rapprochement ont-ils jamais nui aux brillants champions

de la pensée, de la poésie, ou de l'éloquence? Tout au contraire; et, si

l'on regarde dans le passé, combien, sans remonter plus haut que le

siècle de Louis XIV, cette rencontre inouïe, cette émulation en tous

genres de grands esprits, de talents contemporains, ne contribue-t-elle

pas à la lumière distincte dont chaque front de loin nous luit?...

On est, en effet, tous contemporains, amis ou rivaux, à bord d'un

navire, à bord d'une aventureuse _Argo_. Plus l'équipage est nombreux,

brillant dans son ensemble, composé de héros qu'on peut nommer, plus

aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire

partie. Ce qui, de près, est souvent une lutte et une souffrance entre

vivants, est, de loin, pour la postérité, un concert. Les uns étaient à

la poupe, les autres à la proue: voilà pour elle toute la différence. Si

cela est vrai, comme nous le disons, des hautes époques et des _Siècles

de Louis XIV_, cela ne l'est pas moins des époques plus difficiles où la

grande gloire est plus rare, et qui ont surtout à se défendre contre les

comparaisons onéreuses du passé et le flot grossissant de l'avenir, par

la réunion des nobles efforts, par la masse, le redoublement des

connaissances étendues et choisies, et, dans la diminution inévitable de

ce qu'on peut appeler proprement _génies créateurs_, par le nombre des

talents distingués, ingénieux, intelligents, instruits et nourris en

toute matière d'art, d'étude et de pensée, séduisants à lire, éloquents

à entendre, conservateurs avec goût, novateurs avec décence.»

Sainte-Beuve perdit son temps à cajoler son rival et à lui passer

doucement la main sur l'échine.

Rien qu'à voir les ouvrages que nous ont valus les deux cours professés

par lui à l'étranger, on devine ce qu'il aurait donné si, pendant une

période un peu longue, il avait été mis en demeure de satisfaire un

public français. Nul doute qu'il n'en fût sorti une histoire de notre

littérature autrement variée et fertile que celle de M. Nisard. La route

étroite où quelques arbres masquent la forêt eût fait place à une large

voie civilisatrice, avec tous ses embranchements et ramifications,

traversant la France d'un bout à l'autre et portant dans les coins les

plus reculés la lumière et la vie.

Combien de fois ne l'ai-je pas supplié de réunir quand même dans un

monument, que lui seul pouvait édifier, tant de riches matériaux déjà

taillés de sa main avec art et qui ne demandaient qu'à former un

ensemble harmonieux! Deux éditeurs lui avaient concurremment proposé

pour cet ouvrage une somme considérable. Il fut tenté, promit de s'y

mettre, et finit par reculer devant l'immensité de la tâche. C'était

trop tard.

Je regretterais moins que l'on ait étouffé sa voix au Collége de France,

--il s'engageait là sur un sujet usé[29],--si l'avanie dont il fut

victime n'était une de ces fautes dont on est forcé de rougir.

L'hostilité qui se déclara tout d'abord s'explique par les rancunes des

auteurs critiqués ou dédaignés. En même temps, on prit sur lui une

revanche de ce que l'on ne pouvait se permettre ailleurs; on se donna la

satisfaction d'une émeute à huis-clos, moins dangereuse que dans la rue.

En un mot, ce fut une lâcheté. Ressentant l'outrage sans en être aigrie

ni abattue, sa belle intelligence trouva en elle-même de quoi faire

honte à ceux qui l'avaient si indignement traitée.

Disons-le à l'honneur du caractère français: s'il a ses moments d'erreur

où la passion l'entraîne, il en revient promptement et répare autant

qu'il est en lui. Les écrivains, après s'être ligués aux politiques pour

insulter leur chef, ont tenu ensuite à lui faire oublier cet affront par

d'unanimes témoignages d'admiration et de respect. Les étudiants

eux-mêmes, qui avaient profité de l'occasion pour faire du tapage, ont

effacé leur tort soit en venant le féliciter de son attitude au Sénat,

soit en assistant à ses funérailles. C'est là une amende honorable et

très-suffisante. Seule la haine politique n'a pas désarmé; elle réitère

et aggrave, envers la mémoire du critiqué, l'injure infligée à sa

personne. L'orléanisme, par l'organe de M. Othenin d'Haussonville,

revendique hautement la responsabilité de l'exécution et s'en vante:

«L'accueil fait au professeur de poésie latine était une leçon adressée

par la _jeunesse libérale_ à l'auteur des _Regrets_, leçon brutale sans

doute et déplacée, mais qui fut d'autant plus vivement sentie par lui

qu'_elle était mieux méritée_.»

_La jeunesse libérale!_ nous savons ce qu'en vaut l'aune. Elle avait

alors pour héraut et porte-parole un talent des plus distingués, une

fine plume de polémiste, l'aigle de la bande dont le jeune M.

d'Haussonville est aujourd'hui le plus bel ornement. Au plus fort de la

guerre d'épigrammes que ce secrétaire des anciens partis dirigeait

contre l'Empire, Sainte-Beuve, dans un article bienveillant, lui adressa

quelques avis pleins de modération et de sagesse: «Pourquoi tant se

courroucer contre un gouvernement que la France tolère, bien qu'elle ne

l'ait pas choisi? Eh non! tout n'est pas parfait sans doute; acceptons,

sauf à corriger, à améliorer.» L'aiglon répondit avec arrogance, lui si

poli d'ordinaire, qu'_il ne pactisait pas avec le despotisme_. Il avait

ses principes, l'amour sacré, _désintéressé_, de la liberté, de la

dignité humaine. En vain lui insinuait-on que l'homme n'a jamais

d'autres principes que les intérêts de sa fortune ou de son esprit. Il

ne voulait rien entendre et se proclamait _inconciliable_.

Qu'arriva-t-il cependant? Du premier jour où ce gouvernement tant

détesté fit mine d'entrebâiller la porte des emplois aux orléanistes, le

fier polémiste s'y précipita tête baissée et fut suivi de la fleur du

libéralisme.

Sainte Beuve et ses inconnues · 第 22 / 31 题