SONNET

_Nec amare decebit_ (Tibulle).

J'ai vu dans ses cheveux reparaître et pâlir

Une trace d'argent qu'un hiver a laissée;

À son front pur j'ai vu la ride ineffacée,

Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.

J'ai vu sa fille aînée à son bras s'embellir,

Et rougissante au seuil de la fête empressée,

Appeler tous regards, ravir toute pensée;

Et la mère en oubli pourtant s'enorgueillir.

Assez, ô muse, assez! Taisons ce qui s'avance;

Étouffons les échos pour les ans de silence;

Enfermons les soupirs et cachons-les à tous.

Plus de chants, même au loin en notre deuil modeste.

Plus de perle au collier! que le fil seul nous reste,

Un fil indestructible! ô muse, arrêtons-nous.

Les fins de roman ne sont jamais aussi agréables que la mise en train.

Une seule scène suffira pour peindre au naturel les embarras où nous

jettent de telles intrigues. Le récit en a été fait à M. d'Haussonville

par une dame.

--La passion de Sainte-Beuve pour Mme X... avait fini par une brouille

de longue durée. Ils n'étaient pas encore réconciliés, lorsqu'un soir le

hasard les amena en présence devant moi. Jusque-là, rien que de

très-ordinaire: c'est ce qui arrive tous les jours; mais la chose

piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait

sur le coeur, se servit de moi pour exprimer ses plus amères réflexions

sur l'inconstance en amitié, les sentiments méconnus, etc.. Comme

j'étais assez près d'elle pour qu'elle entendît, et comme, immobile,

elle écoutait[9], sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scène et mon

embarras entre les trois personnages, car le mari, à deux pas plus loin,

écoutait aussi. C'était, comme on dit, à brûle-pourpoint qu'il

m'adressait son discours, auquel je n'avais pour mon compte rien à

répondre, et ses paroles étaient aussi incisives que vous pouvez le

supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu'ils

s'étaient réconciliés depuis.

Hormis le _vindicatif_ qui est un contre-sens, rien de plus vrai que ce

récit et les mots qui le terminent: la rupture définitive n'eut lieu en

effet qu'en 1837 par le départ de l'amant pour Lausanne. Et même on peut

dire que des relations amicales persistèrent entre eux jusqu'au bout.

Plus tard, il écrivait à quelqu'un qui avait causé de lui avec elle à

Bruxelles: «C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce

monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un

certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs

préjugés.» Lui-même gardait bon souvenir de ceux qu'il avait une fois

aimés, alors que déjà tout amour avait disparu. Il se plaisait à faire

de temps à autre de petits présents à la famille. En 1860 il envoya une

robe à Mlle Adèle qui lui écrivit pour l'en remercier. Mais la lettre,

ayant probablement été soumise au père, arriva toute barrée de traits

sur les passages qui exprimaient surtout la gratitude. Sainte-Beuve en

fut indigné.--«Voyez, me dit-il en me la montrant; il est toujours le

même: il empoche le cadeau, mais il ne veut pas qu'on me dise _merci_.»

Plus tard, un jour que je me trouvais chez lui, survint une dame, qui,

connaissant le chemin, grimpa lentement le petit escalier, après avoir

jeté son nom à la servante. Lorsqu'elle redescendit, accompagnée

cérémonieusement jusqu'à la porte par le galant critique, je vis une

personne déjà âgée, aux traits nets et décidés, d'un profil italien

plutôt que français. Le léger duvet qui, dans la fleur de la jeunesse,

estompait la lèvre supérieure et n'était sans doute qu'un charme de

plus, s'était accentué avec le temps d'une façon moins gracieuse. Aussi,

quand nous fûmes seuls, ne pus-je m'empêcher de lui dire:--Eh! mais!

elle a une fière moustache, votre connaissance.--Ah! répondit-il avec un

triste sourire, nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre.

V

LES POËTES ET LE CRITIQUE.--JOSEPH DELORME ET LES CONSOLATIONS.--RUPTURE

DÉFINITIVE.--UNE PIQÛRE DES «GUÊPES.»

Qui n'a lu dans le conte de _la Coupe enchantée_ la plaisante

énumération des avantages que procure à un mari l'infidélité de sa

femme?

Tout vous rit. Votre femme est souple comme un gant.

[...]

Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche;

Même votre homme écarte et ses as et ses rois;

Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche,

Mille bourses vous sont ouvertes à la fois.

Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine:

Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas;

Ménélas rencontra des charmes dans Hélène,

Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avait pas.

Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oublié par La

Fontaine, qui mérite d'être signalé: c'est, si vous êtes auteur, d'avoir

sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des huées et des coups,

sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule

pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'école

romantique, grâce à la passion de Sainte-Beuve pour Mme X..., trouva en

lui ce héraut d'armes. Cette école chantait le moyen âge, la chevalerie,

Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de

loin et sur la foi du rêve. De là un peu d'hésitation dans le public à

l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la

renommée par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le

reste du cénacle furent plus lents à percer, à se faire lire. Ils

devaient désirer qu'une plume exercée et subtile donnât la clef de leur

pensée et les débrouillât, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient

grand besoin.

Le critique se mit donc à leur service et ne s'épargna pas à la besogne,

abdiquant son droit d'examen, se plaçant au point de vue des auteurs

pour l'appréciation de leurs livres, leur appliquant enfin les règles et

les principes d'après lesquels eux-mêmes voulaient être jugés. Il

inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agréer, à travers

quelques ornements étranges, les beautés que l'on n'avait pas saluées

tout d'abord.

«Dans cette école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet

1830, ils n'avaient de _jugement_ personne: ni Hugo, ni Vigny, ni

Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je

mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie, savourant

les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient guère.» Les poëtes, en

effet, ne sont pas gens à prendre du galon à demi; il faut les encenser

largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures.

À genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission

d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussière à leur marbre, à

peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net

que Sainte-Beuve abonder, à la merci de son imagination, dans ce phoebus

romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant à consoler Alfred de

Vigny de son échec d'_Othello_, il lui adresse une épître terminée par

ces vers:

Et puis, un jour, bientôt, tous ces maux finiront,

Vous rentrerez au ciel une couronne au front,

Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,

Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message;

Car c'est assez pour moi de mon âme à porter,

Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter.

Vous me trouverez donc en larmes, en prière,

Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire,

Et pour tâcher de voir, épiant le moment

Où chaque hôte divin remonte au firmament.

Et si, vers ce temps-là, mon heure révolue,

Si le signe certain marque ma face élue,

Devant moi roulera la porte aux gonds dorés,

Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:

Votre génie est grand, ami; votre penser

Monte, comme Élisée, au char vivant d'Élie;

Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie

Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

De telles exagérations dont il trouvait la source dans _Hernani_,

faisaient dire à Armand Carrel: «On ne peut attaquer par trop d'endroits

à la fois une production pareille quand on voit la déplorable émulation

qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste.»

Patience! le désabusement viendra assez tôt; la raison prendra le

dessus, et quand le charme qui enchaînait la plume du critique aura

cessé, il ne se relèvera que plus vivement contre ses anciennes

admirations et redeviendra un témoin indépendant, au franc parler, un

juge impartial. «La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je

l'ai sentie: elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien

des nécessités, des amertumes», écrivait-il à l'abbé Barbe (singulier

confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dicté plus

tard la protestation indignée que voici:

«S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre,

l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la

conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en

êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement

une ruse très-permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un

grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand

vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi

épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait

les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à

demi bâillant, il vous en demanderait encore.»

Le motif qui aux amitiés éteintes fait succéder l'aigreur ou même

l'animosité, se trouve expliqué suffisamment dans un autre passage:

«Il est presque impossible au critique, fût-il le plus modeste, le plus

pur, s'il est indépendant et sincère, de vivre en paix avec le grand

poëte régnant de son époque: l'amour-propre du potentat, averti sans

cesse et surexcité encore par ses séides, s'irrite du moindre

affaiblissement d'éloges et s'indigne du silence même comme d'un

outrage.»

En attendant, Sainte-Beuve, sans renoncer à son métier de critique,

donnait essor au secret penchant de poésie qui tourmente toute jeunesse.

L'originalité de son premier recueil, _Joseph Delorme_, fit du bruit.

J'en dirai brièvement les raisons.

Pour qui ne se paie pas de mots, l'idéal en religion, en littérature et

en art, n'est que l'image de l'homme lui-même, aperçue dans un nuage, où

il se complaît à la voir affranchie de ses misères et de ses

imperfections. Dans les siècles de barbarie, le nuage, éloigné de la

terre, reproduit l'image en silhouettes gigantesques où, loin de nous

reconnaître, nous croyons deviner des êtres supérieurs, qui nous

inspirent tantôt de l'effroi, tantôt du respect ou de l'admiration. Mais

à mesure que la race humaine s'améliore, le nuage s'abaisse, l'ombre

devient moins effrayante, plus semblable à nous.

Supposez un instant que, par impossible, une nation soit parvenue, à

force de culture et de progrès, au degré de perfection le plus complet

que sa nature comporte, il n'y aura plus de nuage, et l'idéal se

confondra avec la réalité. Chaque individu sera à lui-même son propre

poëte, son artiste, son pontife, et ne célébrera, n'adorera, ne

reproduira que lui, jouissant de la félicité que le catéchisme attribue

à Dieu, _se contempler et s'aimer_. Nous n'en sommes pas là certes; mais

il semble par moments que nous y tendions.

_Joseph Delorme_ a supprimé en partie le nuage. Cet émule des Werther,

des René, au lieu de regarder en haut, n'aperçoit que la misère et les

ennuis d'une destinée incertaine de sa voie et qui se cherche. En proie

à la maladie du génie, ou plutôt, à l'épidémie alors régnante, il exhale

avec mélancolie le mécontentement et la nausée que lui causent les

vulgarités actuelles.

L'auteur de ce recueil, habitué par ses études à se tâter le pouls à

toute heure, a recueilli chacune de ses sensations, de peur qu'elle ne

se perdît ainsi que la goutte de rosée qui tombe et sèche sur les

rochers. Persuadé, en outre, que les formes intermédiaires nuisent plus

ou moins, selon qu'elles s'éloignent du naïf détail des choses

éprouvées, il traduit tout crûment et ne vise au roman que le moins

possible.

La société refusa de se reconnaître dans ce miroir peu flatteur. À

l'apparition du livre, ce furent des effarouchements, des cris de pudeur

révoltée: Fi! le vilain; cachez vos nudités. _Immoral_, murmura la

duchesse de Broglie. M. Guizot le traita de _Werther jacobin et

carabin_. Les classiques firent des gorges chaudes de ces plaintes, de

ces imprécations, de ces désespoirs rendus en une langue si peu

débrouillée.

On n'avait pas affaire à un entêté. Sainte-Beuve retourna sa veste,

s'ennuagea de catholicisme au contact de l'amie, enduisit ses crudités

d'un vernis de décence et l'on eut _les Consolations_. Mais ce rideau de

dévotion, tiré devant un manque absolu de foi, ne put tromper les

malins. Béranger, dans une lettre, mit le doigt sur tous les points

faibles:

«Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vos _Consolations_ ne soient

pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si

touchantes du pauvre _Joseph_, qui pourtant ont mis tant et si fort la

critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas

dû vous consoler sitôt: gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux

souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la

misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de

ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantes

_Consolations_ m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme

de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces

poëtes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui

sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une

croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses

expressions. Quand vous vous servez du mot _Seigneur_, vous me faites

penser à ces cardinaux anciens qui remercient Jupiter et tous les dieux

de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce

lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que

c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez

emprunté par condescendance amoureuse...»

Stendhal, de son côté, disait à l'auteur: «Je trouve encore un peu

d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage

à ceux de la Fontaine.» Excellent conseil, plus facile à donner qu'à

suivre. Sainte-Beuve comprit sans doute la leçon. Puis, sa maîtresse le

négligeait, l'ardeur première allait s'attiédissant; mieux valait

rompre. Romantisme, poésie[10], amour, il envoya tout au diable et d'un

ton vibrant:

Osons tout et disons nos sentiments divers:

Nul moment n'est plus doux au coeur mâle et sauvage

Que lorsque, après des mois d'un trop ingrat servage,

Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers.

La flèche le perçait et pénétrait ses chairs,

Et le suivait partout: de bocage en bocage

Il errait. Mais le trait tout d'un coup se dégage:

Il le rejette au loin tout sanglant dans les airs.

Ô joie! ô cri d'orgueil! ô liberté rendue!

Espace retrouvé, courses dans l'étendue!

Que les ardents soleils l'inondent maintenant!

Comme un guerrier mûri, que l'épreuve rassure,

À mainte cicatrice ajoutant sa blessure,

Il porte haut la tête et triomphe en saignant.

Ne chantons pas victoire si tôt; le drame aura son épilogue, et

précisément à l'occasion du _Livre d'amour_. J'ai dit que Sainte-Beuve

cédant, comme le font tous les poëtes, à la démangeaison de mettre le

public dans la confidence de ses vers et ne pouvant se résoudre à les

garder en portefeuille, les avait fait imprimer à petit nombre. Je ne

pense pas que son intention fût alors de les divulguer. Ces confessions

que l'on fait de soi, touchent de trop près à celles d'autrui pour ne

pas exciter de réclamation. Déposez votre masque, si bon vous semble, le

voisin n'entend pas que vous enleviez le sien. Je crois donc que la

plaquette devait rester inédite jusqu'après la mort des intéressés; mais

l'indiscrétion de quelque compositeur de l'imprimerie éventa le secret.

On s'en émut autour d'Adèle, et l'un de ces officieux, qui font partout

les empressés et déploient trop souvent un zèle intempestif, M. Alphonse

Karr, lança dans _les Guêpes_ l'odieux article que voici:

«Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans

l'ombre un poëte béat et confit, un saint homme de poëte.

«Le dit poëte est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était

l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les

deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins

invraisemblable et impossible.

«Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées à

la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un

autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir une belle femme, il

veut un peu la déshonorer.--Sans cela, ce ne serait pas un triomphe

suffisant.

«Il a réuni dans un volume de 101 pages toutes sortes de vers au moins

médiocres, qu'il a faits sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin

d'en faire un dossier, avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de

cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le

passage d'une limace.

«Non-seulement il a eu soin de relater dans ses vers toutes les

circonstances de famille et d'habitudes, qui ne permettent pas d'avoir

le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il

l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires,

doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre

certaines personnes désignées, après la mort de l'auteur.

«J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette oeuvre de lâcheté,

trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'était de son vivant.

«Ce livre de haine est appelé par l'auteur _Livre d'amour_.»

L'article était suivi du sonnet le plus libre du volume: une promenade

en fiacre aux Champs-Élysées:

Laisse ta tête, amie, en mes mains retenue,

Laisse ton front pressé; nul oeil ne peut nous voir.

Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir,

Si la foule élégante émaille l'avenue,

Ne baisse aucun rideau, de peur d'être connue;

Car en ce gîte errant, en entrant nous asseoir,

Vois! notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir,

Sur la vitre levée a suspendu sa nue.

Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés.

Tel, au sommet des monts sacrés et recélés,

À la voix du désir le Dieu faisait descendre

Quelque nuage d'or fluidement épars,

Un voile de vapeur impénétrable et tendre:

L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards[11].

Un tel article ne peut nuire qu'à celui qui l'écrit[12]. Je ne crois pas

qu'il soit possible de lancer un plus maladroit pavé à la tête de ses

amis. Ce qui rend le procédé plus bouffon, c'est que l'homme qui prenait

ainsi en main la défense des vertus conjugales, était lui-même

juridiquement séparé de sa femme. Il est fâcheux, quand on fait un tel

acte public, au nom de la morale, de prêter soi-même le flanc à la

médisance. Et notez que cette agression eut un résultat diamétralement

contraire à celui que probablement on s'était proposé. Le poëte ainsi

outragé répondit en publiant la plus grande partie du volume à la suite

de _Joseph Delorme_. Ces poésies ont, depuis, et du vivant de l'auteur,

été éditées deux fois par P. Malassis et Michel Lévy. Eh bien! y a-t-il

eu le moindre scandale? Quelqu'un s'est-il retourné seulement? Ce

n'était donc pas la peine de faire tant de bruit et de jeter de si hauts

cris.

Sainte Beuve et ses inconnues · 第 17 / 31 题