Où vont nos amoureux, la main dans la main et le front épanoui sous les
brises du printemps? Ils fuient loin de Paris où chacun les jalouse et
les épie, loin des propos médisants, loin de la chambre où tout leur
rappelle un souvenir importun, sans cesse présent à leur esprit et qui
trouble leurs plus voluptueux épanchements. De bois en bois, de colline
en colline, le long des haies fleuries et des buissons qui chantent,
presque toujours à couvert et dérobés aux regards, ils s'oublient des
heures entières à causer de leur affection, à faire des voeux pour
qu'elle soit éternelle. Là, tout leur sourit: les douces couleurs dont
l'oeil ne se lasse jamais et ce charme de l'isolement que l'on sent, que
l'on goûte avec délices et que la parole ne rend pas. Se coucher sur
l'herbe à l'ombre des peupliers, entouré de productions qui naissent du
sein de la terre, n'est-ce pas se retremper, pour ainsi dire, à la
source de l'amour et en purifier les actes? En face d'un beau ciel, au
milieu de la verdure et des fleurs, l'âme se sent plus libre et la
volupté plus sainte.
Les environs de Paris semblent avoir été aménagés à dessein pour de
galants rendez-vous. Une nature souriante, sans rien de rude ni de trop
agreste, y invite au plaisir. Gardez-vous, par exemple, des jours où la
foule s'y précipite: au lieu du mystère et du silence que vous cherchez,
vous n'y rencontreriez que groupes criards, joies vulgaires, caresses
banales de gens qui mesurent leur plaisir à l'argent qu'il leur aura
coûté. Paul de Kock nous a souvent égayés du tableau de ces parties
bourgeoises et fait rire avec les scènes bouffonnes de ses épiciers en
goguette; mais sa plaisanterie n'enlève rien au charme véritablement
poétique de tant de lieux chers aux amoureux et aux rêveurs. Mme
Adèle-X... et Sainte-Beuve le savaient bien. Aussi s'échappaient-ils
souvent ensemble vers Chevreuse ou vers Romainville, ou sur les coteaux
de Montmorency. Le _Livre d'amour_ nous redit quelques-unes de ces
anciennes folies, que le souvenir dore après coup de la lumière dont
s'éclairaient ces années riantes:
Voilà que tout s'éclaire et tout change à la fois.
Quelques printemps de plus ont embelli les bois
Et préparé pour nous la charmille épaissie;
--Pour nous! car ta prison s'est enfin adoucie;
Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offensé,
S'est pris au piége aussi d'un amour insensé.
Il court après l'objet qui nuit et jour l'enlève,
Et nous, prompts à jouir de cette courte trêve,
Nous courons non moins vite aux bois les plus voisins,
Comme en la jeune idylle, ombrager nos larcins;
Si bien qu'au frais retour de nos marches fleuries,
Au seuil où nous entrons des blanches laiteries,
L'hôtesse, habituée à nous revoir tous deux,
Sourit et semble dire: «Ah! ce sont les heureux!»
D'autres fois, lorsqu'ils ne pouvaient disposer que de quelques heures,
leur rencontre avait lieu dans le voisinage, à l'église et même, le
croirait-on? au cimetière Montparnasse. Ce choix réfrigérant était-il dû
à l'amour du contraste? Se sentaient-ils plus disposés à jouir des
plaisirs de la vie en présence des tombeaux? Le poëte voulait-il engager
par là sa maîtresse à mettre à profit une existence de si peu de durée?
Je ne sais, mais le fait est certain. Lisez plutôt:
Les plus gais de nos jours et les mieux partagés
Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers,
Dans les petits sentiers du lointain cimetière,
Ensemble nous passons une heure tout entière.
En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés,
Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés;
Rarement le soleil, débordant sur nos têtes,
Rayonne ce jour-là; de nos timides fêtes
Les reflets mi-voilés ont gagné la saison:
C'est vapeur suspendue et tiède nuaison[8].
Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre,
Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre.
La piété funèbre, errant sous les rameaux,
Donne au bonheur discret le souvenir des maux,
Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée,
On part,--rentré chacun dans sa foule mêlée,
On voit longtemps encor la pierre où l'on pria,
Et la tombe blanchir sous son acacia.
Que devenaient, durant ces escapades, l'intérieur du ménage et les
enfants? Hélas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mère de
famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le sérieux de la
vie, la responsabilité, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y était
à l'abandon. Quel désordre! quel gâchis! Un seul fait en donnera la
mesure. La cuisinière, fille novice et livrée à elle-même, s'avisa un
jour d'assaisonner le potage à l'eau de javel. Toute la maison faillit
s'empoisonner. Ah! la poésie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose
toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.
Ch. R..., rédacteur d'un important journal, avait pour femme une
romancière de mérite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus
jolie qu'elle. Un de ses amis,--c'est toujours un ami!--le docteur
Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en éprit et la
lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari
le prît mal; il disait, au contraire, à qui voulait l'entendre: «Qu'a
donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a
soufflé ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!»
N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce
mari. J'ai pu voir moi-même combien sa résignation couvrait de prudence.
À quelque dix ans de là, ayant été envoyé auprès de Mme Ch. R... par
Sainte-Beuve, qui était son compère (ils avaient tenu ensemble le fils
Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine à la reconnaître. La muse, dont
j'avais jadis admiré l'éclat et les charmes, fort appétissants, ma foi!
dans leur opulente maturité, n'était plus qu'une ruine. Figurez-vous un
gros nez en bec de corbin et deux mèches de cheveux grisâtres cachant
mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis
était métamorphosé en chouette.
Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il était encore vert et
passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'efforça de
m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-maîtresse que des
rapports d'amitié et de confraternité littéraire. Cela m'était bien
égal; mais il paraissait tenir fort à me convaincre. Son insistance
avait à la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je
compris ce jour-là l'obstination des femmes à repousser le divorce!
On aura beau dire et beau faire, l'adultère sera toujours une sotte
histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous
voyez l'inconvénient. Dans le cas contraire, il faut se résigner au
partage et se contenter, en maugréant, des restes du mari. La plupart
des amants, il est vrai, trouvant désagréable de se poser nettement
cette question d'amour-propre et de point d'honneur, préfèrent la
sous-entendre et l'éluder. D'autres acceptent comme parole d'Évangile
l'explication qu'on leur donne de ces témoignages obligés où la
prétendue antipathie se voile des apparences de la tendresse.
Sainte-Beuve, à ce qu'il paraît, était de ceux-là; il croit à de
certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.
Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre,
Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,
Revenait usurpant sa place à ton côté,
Redemandait son droit, sa part dans ta beauté,
Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie,
Tu retrouvais toujours quelque lutte inouïe
Pour te garder fidèle au terrible vainqueur
Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!
Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pût lui jurer, mais
il en repoussait aussitôt l'idée comme indigne de lui. Il y a une
histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort à réfléchir.
Boulanger avait offert à Mme X... de la peindre en peignoir blanc,
toilette négligée et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait
d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura
qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui était gravé au
coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de poser
devant le peintre quelques jours après.
Un autre sentiment a dicté l'épître _à la petite Adèle_, qui est, à tous
les points de vue, la pièce la plus remarquable du _Livre d'amour_.
Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il était le
parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il
s'était pris pour elle d'une affection particulière et un jour que, pour
apporter sans doute un secret message, elle était venue à la chambre du
bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:
Enfant délicieux que sa mère m'envoie,
Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie;
De vingt lunes en tout décoré, front léger,
Où les essaims riants semblent seuls voltiger,
Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores,
Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores,
Tant d'orages pressés et tant d'événements,
Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments,
Sous l'ombre paternelle immense, hospitalière,
Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première;
Jeune arbre qu'à plaisir a cultivé ma main,
Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin
Comme un dernier buisson, une touffe isolée;
Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,
Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris,
Et restas longtemps pâle.--Enfant qu'avec mystère
Il me faut apporter comme un fruit adultère,
Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang!
Que ma filleule est grande et va s'embellissant!
Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette,
De grands yeux étonnés, une bouche discrète,
Presque des pleurs, enfant, mais bientôt les baisers.
Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés,
Ta sérénité d'âme un moment obscurcie,
Et ton gazouillement qui chante et remercie!
Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés
Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés;
Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupière,
Comme tes larges yeux où nage la lumière.
Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi:
Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi,
Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage,
Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le présage.
Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui!
Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui;
Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine
S'efface au souvenir que ta présence amène.
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs,
Et je plains l'offensé, noble entre les grands coeurs!
Il me faut sauter quelques vers où le poëte entre dans une précision de
détails que personne ne lui demandait à ce degré.
Or toi, venue après, et quand pâlit la flamme;
Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme,
Tempérait dans son sein les fureurs du lion;
Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
Comme un astre plus doux aux heures avancées,
Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te vois
Pure et tenant pourtant quelque chose de moi!
Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne,
Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne,
La dernière que tard elle voudra garder.
Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider,
Jeune ange; que ne puis-je, en longues matinées,
Suivre avec toi les bords de tes jeunes années,
Et dans l'odeur première, aisée à retenir,
Au fond du vase élu fixer mon souvenir?
--À peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime.
Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime,
Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitôt
Que ta langue achevée aura dit tout un mot,
Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole,
Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole,
Tu pourras sans obstacle à chacun raconter
La vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monter
Bien haut, dans une chambre étroite, et retirée,
Mais où ton bon ami t'a de joie entourée...
N'est-ce pas là, dites, un charmant verbiage, une caresse de
quasi-paternité admirablement rendue? Ce qui suit est plus délicat, s'il
se peut:
Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon,
Toi ma seule famille et toute ma maison,
C'est bonheur désormais et devoir de te suivre:
Elle manquant, hélas!... pour toi j'aurais à vivre.
Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côté
L'épargne du travail et de la pauvreté;
Je l'accroîtrai, j'espère... Ô lointaines promesses!
Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses.
Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé,
En tombant sur un coeur, ne sera pas trompé?
La générosité du poëte n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait même qu'un
sort fatal fût attaché à cette enfant. Car devenue grande et restée
timide et taciturne comme l'avait été sa mère, elle s'énamoura en
Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui
laisser épouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.
Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de
Sainte-Beuve pour Mme X... Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non
qu'il soit très-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie
les causes d'une rupture devenue inévitable.