Je sais comme il faut vivre, et m'en trouve fort bien.
La joie est bonne à mille choses, 840
Mais le chagrin n'est bon à rien.
Ne perds-je pas assez, sans doubler l'infortune,
Et perdre encor le bien d'avoir l'esprit égal?
Perte sur perte est importune,
Et je m'aime un peu trop pour me traiter si mal. 845
Soupirer quand le sort nous rend une injustice,
C'est lui prêter une aide à nous faire un supplice.
Pour moi, qui ne lui puis souffrir tant de pouvoir,
Le bien que je me veux met sa haine à pis faire.
Mais allons rejoindre mon père: 850
J'ai quelque chose encore à lui faire savoir.
FIN DU SECOND ACTE.
[22] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[23] Pharnabaze, satrape d'une partie de l'Asie Mineure,
qui, après le retour d'Agésilas en Grèce, battit avec Conon, près
de Cnide, la flotte de Lacédémone.
[24] _Var._ N'y laisse aucun droit au caprice. (1666 et
68)
[25] L'édition de 1692 a changé _qui n'en eût_ en _qui
n'auroit_.
[26] L'édition de 1682 donne, par erreur: _mettez_, pour
_mettrez_.
[27] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille
et celle de Voltaire (1764) portent _tout_, pour _tort_, qui est
évidemment la vraie leçon; c'est celle de Thomas Corneille
(1692).
[28] Dans l'édition de Voltaire (1764): _puissiez_.
[29] Il y a ici comme un souvenir des vers 359 et 360 de
_Rodogune_. Corneille du reste a souvent exprimé cette même idée
presque dans les mêmes termes. Voyez tome II, p. 308 et 309.
[30] Voltaire fait des quatre derniers vers une scène à
part, la scène IV.
[31] Voltaire (1764) a substitué _pouvoir_ à _vouloir_.
[32] On dit que Lysandre vouloit faire étendre le droit
de parvenir à la royauté à tous les naturels spartiates, «à celle
fin que ce loyer d'honneur fust affecté non à ceux qui seroyent
descendus de la race d'Hercules, mais à tous ceux qui le
ressembleroient en vertu, laquelle l'auoit rendu luy-mesme egal
aux Dieux en honneur; car il esperoit bien que quand on jugeroit
ainsi de la royauté, il n'y auroit homme en la ville de Sparte
qui plus tost fust eleu roy que luy: au moyen de quoy, il attenta
premierement de le suader à ses citoyens par viues raisons, et à
ces fins apprit par cueur une harangue, que luy composa Cleon
halicarnassien sur ce propos.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_,
chapitres XXIV et XXV, traduction d'Amyot; voyez aussi la _Vie
d'Agésilas_, chapitre XX.)
[33] _Var._ Vous ne savez que c'est d'aimer ni de haïr.
(1666 et 68)
[34] On lit: «Il m'en faudroit,» dans l'édition de 1692
et dans celle de Voltaire (1764).
[35] Ce vers et le suivant ont été omis, par erreur,
dans l'édition de 1682.
[36] L'acte finit ici dans l'édition de 1666, qui n'a
point la scène VII.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.
LYSANDER.
Je ne suis point surpris qu'à ces deux hyménées
Vous refusiez, Seigneur, votre consentement:
J'aurois eu tort d'attendre un meilleur traitement
Pour le sang odieux dont mes filles sont nées. 855
Il est le sang d'Hercule en elles comme en vous,
Et méritoit par là quelque destin plus doux;
Mais s'il vous peut[37] donner un titre légitime,
Pour être leur maître et leur roi,
C'est pour l'une et pour l'autre une espèce de crime 860
Que de l'avoir reçu de moi.
J'avois cru toutefois que l'exil volontaire
Où l'amour paternel près d'elles m'eût réduit,
Moi qui de mes travaux ne vois plus autre[38] fruit
Que le malheur de vous déplaire, 865
Comme il délivreroit vos yeux
D'une insupportable présence,
A mes jours presque usés obtiendroit la licence
D'aller finir sous d'autres cieux.
C'étoit là mon dessein; mais cette même envie, 870
Qui me fait près de vous un si malheureux sort,
Ne sauroit endurer ni l'éclat de ma vie,
Ni l'obscurité de ma mort.
AGÉSILAS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'envie et la haine
Ont persécuté les héros. 875
Hercule en sert d'exemple, et l'histoire en est pleine,
Nous ne pouvons souffrir qu'ils meurent en repos.
Cependant cet exil, ces retraites paisibles,
Cet unique souhait d'y terminer leurs jours,
Sont des mots bien choisis à remplir leurs discours: 880
Ils ont toujours leur grâce, ils sont toujours plausibles;
Mais ils ne sont pas vrais toujours;
Et souvent des périls, ou cachés ou visibles,
Forcent notre prudence à nous mieux assurer
Qu'ils ne veulent se figurer. 885
Je ne m'étonne point qu'avec tant de lumières
Vous ayez prévu mes refus;
Mais je m'étonne fort que les ayant prévus,
Vous n'en ayez pu voir les raisons bien entières.
Vous êtes un grand homme, et de plus mécontent: 890
J'avouerai plus encor, vous avez lieu de l'être.
Ainsi de ce repos où votre ennui prétend
Je dois prévoir en roi quel désordre peut naître,
Et regarde en quels lieux il vous plaît de porter
Des chagrins qu'en leur temps on peut voir éclater. 895
Ceux que prend pour exil ou choisit pour asile
Ce dessein d'une mort tranquille,
Des Perses et des Grecs séparent les États.
L'assiette en est heureuse, et l'accès difficile;
Leurs maîtres ont du cœur, leurs peuples ont des bras;
Ils viennent de nous joindre avec une puissance
A beaucoup espérer, à craindre beaucoup d'eux;
Et c'est mettre en leurs mains une étrange balance,
Que de mettre à leur tête un guerrier si fameux.
C'est vous qui les donnez l'un et l'autre à la Grèce: 905
L'un fut ami du Perse[39], et l'autre son sujet.
Le service est bien grand, mais aussi je confesse
Qu'on peut ne pas bien voir tout le fond du projet.
Votre intérêt s'y mêle en les prenant pour gendres;
Et si par des liens et si forts et si tendres 910
Vous pouvez aujourd'hui les attacher à vous,
Vous vous les donnez plus qu'à nous.
Si malgré le secours, si malgré les services
Qu'un ami doit à l'autre, un sujet à son roi,
Vous les avez tous deux arrachés à leur foi, 915
Sans aucun droit sur eux, sans aucuns bons offices,
Avec quelle facilité
N'immoleront-ils point une amitié nouvelle
A votre courage irrité,
Quand vous ferez agir toute l'autorité 920
De l'amour conjugale et de la paternelle,
Et que l'occasion aura d'heureux moments
Qui flattent vos ressentiments?
Vous ne nous laissez aucun gage:
Votre sang tout entier passe avec vous chez eux. 925
Voyez donc ce projet comme je l'envisage,
Et dites si pour nous il n'a rien de douteux.
Vous avez jusqu'ici fait paroître un vrai zèle,
Un cœur si généreux, une âme si fidèle,
Que par toute la Grèce on vous loue à l'envi; 930
Mais le temps quelquefois inspire une autre envie.
Comme vous, Thémistocle avoit fort bien servi,
Et dans la cour de Perse il a fini sa vie.
LYSANDER.
Si c'est avec raison que je suis mécontent,
Si vous-même avouez que j'ai lieu de me plaindre, 935
Et si jusqu'à ce point on me croit important
Que mes ressentiments puissent vous être à craindre,
Oserois-je vous demander
Ce que vous a fait Lysander
Pour leur donner ici chaque jour de quoi naître, 940
Seigneur? et s'il est vrai qu'un homme tel que moi,
Quand il est mécontent, peut desservir son roi,
Pourquoi me forcez-vous à l'être?
Quelque avis que je donne, il n'est point écouté;
Quelque emploi que j'embrasse, il m'est soudain ôté: 945
Me choisir pour appui, c'est courir à sa perte.
Vous changez en tous lieux les ordres que j'ai mis;
Et comme s'il falloit agir à guerre ouverte,
Vous détruisez tous mes amis,
Ces amis dont pour vous je gagnai les suffrages 950
Quand il fallut aux Grecs élire un général[40],
Eux qui vous ont soumis les plus nobles courages,
Et fait ce haut pouvoir qui leur est si fatal:
Leur seul amour pour moi les livre à leur ruine;
Il leur coûte l'honneur, l'autorité, le bien; 955
Cependant plus j'y songe, et plus je m'examine,
Moins je trouve, Seigneur, à me reprocher rien.
AGÉSILAS.
Dites tout: vous avez la mémoire trop bonne
Pour avoir oublié que vous me fîtes roi,
Lorsqu'on balança ma couronne 960
Entre Léotychide[41] et moi.
Peut-être n'osez-vous me vanter un service
Qui ne me rendit que justice,
Puisque nos lois vouloient ce qu'il sut maintenir;
Mais moi qui l'ai reçu, je veux m'en souvenir. 965
Vous m'avez donc fait roi, vous m'avez de la Grèce
Contre celui de Perse établi général;
Et quand je sens dans l'âme une ardeur qui me presse
De ne m'en revancher pas mal,
A peine sommes-nous arrivés dans Éphèse, 970
Où de nos alliés j'ai mis le rendez-vous,
Que sans considérer si j'en serai jaloux,
Ou s'il se peut que je m'en taise,
Vous vous saisissez par vos mains
De plus que votre récompense; 975
Et tirant toute à vous la suprême puissance,
Vous me laissez des titres vains.
On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire;
On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère;
On pense avoir tout fait quand on vous a parlé. 980
Mon palais près du vôtre est un lieu désolé;
Et le généralat comme le diadème
M'érige sous votre ordre en fantôme éclatant,
En colosse d'État qui de vous seul attend
L'âme qu'il n'a pas de lui-même, 985
Et que vous seul faites aller
Où pour vos intérêts il le faut étaler.
Général en idée, et monarque en peinture,
De ces illustres noms pourrois-je faire cas
S'il les falloit porter moins comme Agésilas 990
Que comme votre créature,
Et montrer avec pompe au reste des humains
En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains?
Si vous m'avez fait roi, Lysander, je veux l'être.
Soyez-moi bon sujet, je vous serai bon maître; 995
Mais ne prétendez plus partager avec moi
Ni la puissance ni l'emploi.
Si vous croyez qu'un sceptre accable qui le porte,
A moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids,
Laissez discerner à mon choix 1000
Quelle main à m'aider pourroit être assez forte.
Vous aurez bonne part à des emplois si doux,
Quand vous pourrez m'en laisser faire;
Mais soyez sûr aussi d'un succès tout contraire,
Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous[42]. 1005
Je passe à vos amis qu'il m'a fallu détruire.
Si dans votre vrai rang je voulois vous réduire,
Et d'un pouvoir surpris saper[43] les fondements,
Ils étoient tout à vous; et par reconnoissance
D'en avoir reçu leur puissance, 1010
Ils ne considéroient que vos commandements.
Vous seul les aviez faits souverains dans leurs villes,
Et j'y verrois encor mes ordres inutiles,
A moins que d'avoir mis leur tyrannie à bas,
Et changé comme vous la face des États. 1015
Chez tous nos Grecs asiatiques
Votre pouvoir naissant trouva des républiques,
Que sous votre cabale il vous plut asservir:
La vieille liberté, si chère à leurs ancêtres,
Y fut partout forcée à recevoir dix maîtres[44]; 1020
Et dès qu'on murmuroit de se la voir ravir,
On voyoit par votre ordre immoler les plus braves
A l'empire de vos esclaves.
J'ai tiré de ce joug les peuples opprimés:
En leur premier état j'ai remis toutes choses; 1025
Et la gloire d'agir par de plus justes causes
A produit des effets plus doux et plus aimés.
J'ai fait, à votre exemple, ici des créatures,
Mais sans verser de sang, sans causer de murmures;
Et comme vos tyrans prenoient de vous la loi, 1030
Comme ils étoient à vous, les peuples sont à moi.
Voilà quelles raisons ôtent à vos services
Ce qu'ils vous semblent mériter,
Et colorent ces injustices
Dont vous avez raison de vous mécontenter. 1035
Si d'abord elles ont quelque chose d'étrange,
Repassez-les deux fois au fond de votre cœur;
Changez, si vous pouvez, de conduite et d'humeur;
Mais n'espérez pas que je change.
LYSANDER.
S'il ne m'est pas permis d'espérer rien de tel, 1040
Du moins, grâces aux Dieux, je ne vois dans vos plaintes
Que des raisons d'État et de jalouses craintes,
Qui me font malheureux, et non pas criminel.
Non, Seigneur, que je veuille être assez téméraire
Pour oser d'injustice accuser mes malheurs: 1045
L'action la plus belle a diverses couleurs;
Et lorsqu'un roi prononce, un sujet doit se taire.
Je voudrois seulement vous faire souvenir
Que j'ai près de trente ans commandé nos armées
Sans avoir amassé que ces nobles fumées[45] 1050
Qui gardent les noms de finir[46].
Sparte, pour qui j'allois de victoire en victoire,
M'a toujours vu pour fruit n'en vouloir que la gloire,
Et faire en son épargne entrer tous les trésors
Des peuples subjugués par mes heureux efforts. 1055
Vous-même le savez, que quoi qu'on m'ait vu faire,
Mes filles n'ont pour dot que le nom de leur père[47];
Tant il est vrai, Seigneur, qu'en un si long emploi
J'ai tout fait pour l'État, et n'ai rien fait pour moi.
Dans ce manque de bien Cotys et Spitridate, 1060
L'un roi, l'autre en pouvoir égal peut-être aux rois,
M'ont assez estimé pour y borner leur choix;
Et quand de les pourvoir un doux espoir me flatte,
Vous semblez m'envier un bien
Qui fait ma récompense, et ne vous coûte rien. 1065
AGÉSILAS.
Il nous seroit honteux que des mains étrangères
Vous payassent pour nous de ce qui vous est dû.
Tôt ou tard le mérite a ses justes salaires,
Et son prix croît souvent, plus il est attendu.
D'ailleurs n'auroit-on pas quelque lieu de vous dire, 1070
Si je vous permettois d'accepter ces partis,
Qu'amenant avec nous Spitridate et Cotys,
Vous auriez fait pour vous plus que pour notre empire?
Que vos seuls intérêts vous auroient fait agir?
Et pourriez-vous enfin l'entendre sans rougir? 1075
Vos filles sont d'un sang que Sparte aime et révère
Assez pour les payer des services d'un père.
Je veux bien en répondre, et moi-même au besoin
J'en ferai mon affaire, et prendrai tout le soin.
LYSANDER.
Je n'attendois, Seigneur, qu'un mot si favorable 1080
Pour finir envers vous mes importunités;
Et je ne craindrai plus qu'aucun malheur m'accable,
Puisque vous avez ces bontés.
Aglatide surtout aura l'âme ravie
De perdre[48] un époux à ce prix; 1085
Et moi, pour me venger de vos plus durs mépris,
Je veux tout de nouveau vous consacrer ma vie.
SCÈNE II.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'un peu d'amour que j'eus Aglatide a parlé:
Son père qui l'a su dans son âme s'en flatte;
Et sur ce vain espoir il part tout consolé 1090
Du refus que j'en fais aux vœux de Spitridate:
Tu l'as vu, Xénoclès, tout d'un coup s'adoucir.
XÉNOCLÈS.
Oui; mais enfin, Seigneur, il est temps de le dire,
Tout soumis qu'il paroît, apprenez qu'il conspire,
Et par où sa vengeance espère y réussir. 1095
Ce confident choisi, Cléon d'Halicarnasse,
Dont l'éloquence a tant d'éclat,
Lui vend une harangue à renverser l'État[49],
Et le mettre bientôt lui-même en votre place.
En voici la copie, et je la viens d'avoir 1100
D'un des siens sur qui l'or me donne tout pouvoir,
De l'esclave Damis, qui sert de secrétaire
A cet orateur mercenaire,
Et plus mercenaire que lui,
Pour être mieux payé vous les[50] livre aujourd'hui. 1105
On y soutient, Seigneur, que notre république
Va bientôt voir ses rois devenir ses tyrans,
A moins que d'en choisir de trois ans en trois ans,
Et non plus suivant l'ordre antique
Qui règle ce choix par le sang; 1110
Mais qu'indifféremment elle doit à ce rang
Élever le mérite et les rares services.
J'ignore quels sont les complices;
Mais il pourra d'Éphèse écrire à ses amis;
Et soudain le paquet entre vos mains remis 1115
Vous instruira de toutes choses.
Cependant j'ai fait mon devoir.
Vous voyez le dessein, vous en savez les causes;
Votre perte en dépend: c'est à vous d'y pourvoir.
AGÉSILAS.
A te dire le vrai, l'affaire m'embarrasse; 1120
J'ai peine à démêler ce qu'il faut que je fasse,
Tant la confusion de mes raisonnements
Étonne mes ressentiments.
Lysander m'a servi: j'aurois une âme ingrate
Si je méconnoissois ce que je tiens de lui; 1125
Il a servi l'État, et si son crime éclate,
Il y trouvera de l'appui.
Je sens que ma reconnoissance
Ne cherche qu'un moyen de le mettre à couvert;
Mais enfin il y va de toute ma puissance: 1130
Si je ne le perds, il me perd.
Ce que veut l'intérêt, la prudence ne l'ose;
Tu peux juger par là du désordre où je suis.
Je vois qu'il faut le perdre; et plus je m'y dispose,
Plus je doute si je le puis. 1135
Sparte est un État populaire,
Qui ne donne à ses rois qu'un pouvoir limité:
On peut y tout dire et tout faire
Sous ce grand nom de liberté.
Si je suis souverain en tête d'une armée, 1140
Je n'ai que ma voix au sénat;
Il faut y rendre compte; et tant de renommée
Y peut avoir déjà quelque ligue formée
Pour autoriser l'attentat.
Ce prétexte flatteur de la cause publique, 1145
Dont il le couvrira, si je le mets au jour,
Tournera bien des yeux vers cette politique
Qui met chacun en droit de régner à son tour.
Cet espoir y pourra toucher plus d'un courage;
Et quand sur Lysander j'aurai fait choir l'orage, 1150
Mille autres, comme lui jaloux ou mécontents,
Se promettront plus d'heur à mieux choisir leur temps.
Ainsi de toutes parts le péril m'environne:
Si je veux le punir, j'expose ma couronne;
Et si je lui fais grâce, ou veux dissimuler, 1155
Je dois craindre....
XÉNOCLÈS.
Cotys, Seigneur, vous veut parler[51].
AGÉSILAS.
Voyons quelle est sa flamme, avant que de résoudre
S'il nous faudra lancer ou retenir la foudre.
SCÈNE III.
AGÉSILAS, COTYS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Si vous n'êtes, Seigneur, plus mon ami qu'amant,
Vous me voudrez du mal avec quelque justice; 1160
Mais vous m'êtes trop cher, pour souffrir aisément
Que vous vous attachiez au père d'Elpinice:
Non qu'entre un si grand homme et moi
Ce qu'on voit de froideur prépare aucune haine;
Mais c'est assez pour voir cet hymen avec peine 1165
Qu'un sujet déplaise à son roi.
D'ailleurs je n'ai pas cru votre âme fort éprise:
Sans l'avoir jamais vue, elle vous fut promise;
Et la foi qui ne tient qu'à la raison d'État
Souvent n'est qu'un devoir qui gêne, tyrannise, 1170
Et fait sur tout le cœur un secret attentat.
COTYS.
Seigneur, la personne est aimable:
Je promis de l'aimer avant que de la voir,
Et sentis à sa vue un accord agréable
Entre mon cœur et mon devoir. 1175
La froideur toutefois que vous montrez au père
M'en donne un peu pour elle, et me la rend moins chère:
Non que j'ose après vos refus
Vous assurer encor que je ne l'aime plus.
Comme avec ma parole il nous falloit la vôtre, 1180
Vous dégagez ma foi, mon devoir, mon honneur;
Mais si vous en voulez dégager tout mon cœur,
Il faut l'engager à quelque autre.
AGÉSILAS.
Choisissez, choisissez, et s'il est quelque objet
A Sparte, ou dans toute la Grèce, 1185
Qui puisse de ce cœur mériter la tendresse,
Tenez-vous sûr d'un prompt effet.
En est-il qui vous touche? en est-il qui vous plaise?
COTYS.
Il en est, oui, Seigneur, il en est dans Éphèse;
Et pour faire en ce cœur naître un nouvel amour, 1190
Il ne faut point aller plus loin que votre cour:
L'éclat et les vertus de l'illustre Mandane....
AGÉSILAS.
Que dites-vous, Seigneur? et quel est ce desir?
Quand par toute la Grèce on vous donne à choisir.
Vous choisissez une Persane! 1195
Pensez-y bien, de grâce, et ne nous forcez pas,
Nous qui vous aimons, à connoître
Que pressé d'un amour, qui ne vient pas de naître.
Vous ne venez à moi que pour suivre ses pas[52].
COTYS.
Mon amour en ces lieux ne cherchoit qu'Elpinice; 1200
Mes yeux ont rencontré Mandane par hasard;
Et quand ce même amour, de vos froideurs complice,
S'est voulu pour vous plaire attacher autre part,
Les siens ont attiré toute la déférence
Que j'ai cru devoir rendre[53] à votre aversion; 1205
Et je l'ai regardée, après votre alliance,
Bien moins Persane de naissance
Que Grecque par adoption.
AGÉSILAS.
Ce sont subtilités que l'amour vous suggère,
Dont nous voyons pour nous les succès incertains. 1210
Ne pourriez-vous, Seigneur, d'une amitié si chère
Mettre le grand dépôt en de plus sûres mains?
Pausanias[54] et moi nous avons des parentes;
Et jamais un vrai roi ne fait un digne choix
S'il ne s'allie au sang des rois. 1215
COTYS.
Quand on aime, on se fait des règles différentes.
Spitridate a du nom et de la qualité;
Sans trône, il a d'un roi le pouvoir en partage;
Votre Grèce en reçoit un pareil avantage;
Et le sang n'y met pas tant d'inégalité, 1220
Que l'amour où sa sœur m'engage
Ravale fort ma dignité.
Se peut-il qu'en l'aimant ma gloire se hasarde
Après l'exemple d'un grand roi,
Qui, tout grand roi qu'il est, l'estime et la regarde 1225
Avec les mêmes yeux que moi?
Si ce bruit n'est point faux, mon mal est sans remède;
Car enfin c'est un roi dont il me faut l'appui.
Adieu, Seigneur: je la lui cède,
Mais je ne la cède qu'à lui. 1230
SCÈNE IV.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'où sait-il, Xénoclès, d'où sait-il que je l'aime?
Je ne l'ai dit qu'à toi: m'aurois-tu découvert?
XÉNOCLÈS.
Si j'ose vous parler, Seigneur, à cœur ouvert,
Il ne le sait que de vous-même.
L'éclat de ces faveurs dont vous enveloppez 1235
De votre faux secret le chatouilleux mystère,
Dit si haut, malgré vous, ce que vous pensez taire,
Que vous êtes ici le seul que vous trompez.
De si brillants dehors font un grand jour dans l'âme;
Et quelque illusion qui puisse vous flatter, 1240
Plus ils déguisent votre flamme,
Plus au travers du voile ils la font éclater.
AGÉSILAS.
Quoi? la civilité, l'accueil, la déférence,
Ce que pour le beau sexe on a de complaisance,
Ce qu'on lui rend d'honneur[55], tout passe pour amour? 1245
XÉNOCLÈS.
Il est bien malaisé qu'aux yeux de votre cour
Il passe pour indifférence;
Et c'est l'en avouer assez ouvertement
Que refuser Mandane aux vœux d'un autre amant.
Mais qu'importe après tout? Si du plus grand courage 1250
Le vrai mérite a droit d'attendre un plein hommage,
Seroit-il honteux de l'aimer?
AGÉSILAS.
Non, et même avec gloire on s'en laisse charmer;
Mais un roi, que son trône à d'autres soins engage,
Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plaît 1255
Et que de sa grandeur y consent l'intérêt.
Vois donc si ma peine est légère:
Sparte ne permet point aux fils d'une étrangère
De porter son sceptre en leur main;
Cependant à mes yeux Mandane a su trop plaire; 1260
Je veux cacher ma flamme, et je le veux en vain.
Empêcher son hymen, c'est lui faire injustice;
L'épouser, c'est blesser nos lois;
Et même il n'est pas sûr que j'emporte son choix.
La donner à Cotys, c'est me faire un supplice; 1265
M'opposer à ses vœux, c'est le joindre au parti
Que déjà contre moi Lysander a pu faire;
Et s'il a le bonheur de ne lui pas déplaire,
J'en recevrai peut-être un honteux démenti.
Que ma confusion, que mon trouble est extrême! 1270
Je me défends d'aimer, et j'aime;
Et je sens tout mon cœur balancé nuit et jour
Entre l'orgueil du diadème
Et les doux espoirs de l'amour.
En qualité de roi, j'ai pour ma gloire à craindre, 1275
En qualité d'amant, je vois mon sort à plaindre:
Mon trône avec mes vœux ne souffre aucun accord,
Et ce que je me dois me reproche sans cesse
Que je ne suis pas assez fort
Pour triompher de ma foiblesse. 1280
XÉNOCLÈS.
Toutefois il est temps ou de vous déclarer,
Ou de céder l'objet qui vous fait soupirer.
AGÉSILAS.
Le plus sûr, Xénoclès, n'est pas le plus facile.
Cherche-moi Spitridate, et l'amène en ce lieu;
Et nous verrons après s'il n'est point de milieu 1285
Entre le charmant et l'utile.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[37] L'édition de 1682 a seule _veut_, au lieu de
_peut_.
[38] L'édition de 1692 et Voltaire (1764) ont changé
_autre_ en _d'autre_.
[39] On lit: «_de_ Perse,» dans les éditions de 1682, de
1692 et dans celle de Voltaire (1764): c'est probablement une
erreur.
[40] Voyez plus haut, p. 12, note 18.
[41] Après la mort du roi Agis, frère d'Agésilas,
Lysandre porta ce dernier au trône, en soutenant que Léotychide
était bâtard, qu'il n'était point le fils d'Agis, mais
d'Alcibiade. Voyez la _Vie d'Agésilas_, chapitre III.
[42] «Qu'il me soit permis de dire ici que, dans mon
enfance, le P. de Tournemine, jésuite, partisan outré de
Corneille, et ennemi de Racine, qu'il regardait comme janséniste,
me faisait remarquer ce morceau (_à partir du vers 976_), qu'il
préférait à toutes les pièces de Racine.» (Voltaire, _Préface
d'Agésilas_.)--L'idée première de cette partie de la scène est
dans le rapide entretien rapporté deux fois par Plutarque, dans
la _Vie de Lysandre_, chapitre XXIII, et dans la _Vie
d'Agésilas_, chapitre VIII. On peut voir aussi l'_Histoire
grecque_ de Xénophon, livre III, chapitre IV, 8 et 9.
[43] Il y a ici une faute étrange dans l'édition de
1682: _frapper_, pour _saper_.
[44] «En toutes les villes où il passoit, si elles
estoyent gouuernées par authorité du peuple, ou qu'il y eust
quelque autre sorte de gouuernement, il (_Lysandre_) y laissoit
en chacune vn capitaine ou gouuerneur lacedœmonien, auec vn
conseil de dix officiers, de ceux qui parauant auoyent eu amitié
et intelligence auec luy.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_,
chapitre XIII.)
[45] «La pauvreté de Lysander, qui vint à estre
descouuerte à sa mort, rendit sa vertu plus claire et plus
illustre qu'elle n'estoit en son viuant, quand on veid que de
tant d'or et d'argent qui estoit passé par ses mains.... jamais
il n'en auoit aggrandy ny augmenté sa maison d'vne seule maille.»
(Plutarque, _Vie de Lysandre_, chapitre XXX, traduction
d'Amyot.)