Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME VII
PARIS--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET CIE
Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
NOUVELLE EDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes,
d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un
portrait, d'un fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME SEPTIÈME
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET CIE
BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1862
AGÉSILAS
TRAGÉDIE
1666
NOTICE.
_Agésilas_ fut joué pour la première fois sur le théâtre de
l'Hôtel de Bourgogne, suivant toute apparence au mois de février
1666, et non «à la fin d'avril» comme l'ont dit les frères
Parfait[1]. Les funérailles de la reine Anne d'Autriche, morte le
19 janvier[2], et le deuil que la cour prit à cette occasion,
interrompirent tout divertissement et durent contribuer au peu de
succès de l'ouvrage. Robinet s'exprime ainsi dans sa _Lettre en
vers à Madame_ du 6 mars 1666:
Ne vous mettez point aux fenêtres
Ni n'allez point traîner vos guêtres
Pour voir des masques, ces jours gras,
Bonnes gens, vous n'en verrez pas.
Messieurs les foux de tous étages
Seront une fois de faux sages,
Pour le respect (bien entendu)
Par tout françois justement dû
Aux cendres de cette princesse,
Que nous pleurons encor sans cesse.
Mais vous avez pour supplément
Le noble divertissement
Que vous donnent les doctes veilles
De l'aîné des braves Corneilles:
Son charmant _Agésilaus_,
Où sa veine coule d'un flus
Qui fait admirer à son âge
Ce grand et rare personnage.
Cette faible louange trouva peu d'écho. La pièce ne suscita ni
cabale, ni libelles, ni parodies: elle tomba obscurément, et nous
ne pouvons même retrouver la trace de cette chute, dont le
souvenir ne nous a guère été conservé que par deux vers d'une
épigramme, que Boileau fit à l'occasion d'_Attila_[3].
Un concurrent redoutable venait de se faire jour. _Agésilas_
parut trois mois après l'_Alexandre_ de Racine. «La révolution
qui se fit alors dans les sentiments du public, dit Jolly[4], le
parti que prit le plus grand nombre en faveur du nouveau poëte,
forment une époque à laquelle on peut rapporter la naissance d'un
genre inconnu de tragédie, où l'amour dominoit sur toutes les
autres passions. M. Quinault l'avoit ébauché avec quelque succès,
dix ans auparavant[5], mais non pas avec autant d'éclat.»
«_Agésilas_, comme nous l'apprennent les frères Parfait[6], n'a
jamais été remis au théâtre.»
Le privilége de cette tragédie a été donné à Corneille le
«vingt-quatrième mars 1666,» et l'Achevé d'imprimer a pour date:
«le 3. iour d'Avril 1666.»
Voici le titre exact de la pièce dans l'édition originale:
AGESILAS, TRAGEDIE. En Vers libres rimez[7]. Par P. Corneille. _A
Rouen, et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire
Iuré, au Palais_.... M.DC.LXVI. _Auec priuilege du Roy._ Le
volume, de format in-12, se compose de deux feuillets, de 88
pages, et d'un dernier feuillet contenant le privilége.
[1] _Histoire du Théâtre françois_, tome X, p. 21.
[2] Voyez Robinet, _Lettre_ du 24 janvier 1666, et la
_Gazette_ du 23 janvier, p. 95. Les dictionnaires biographiques
indiquent le 20 janvier comme date de la mort de la Reine.
[3] Voyez ci-après la Notice d'_Attila_, p. 101.
[4] _Avertissement_ en tête du _Théâtre_ de Corneille,
p. LXV.
[5] Voyez tome VI, p. 469 et la note 1.
[6] _Histoire du Théâtre françois_, tome X, p. 27.
[7] «On prétend que la mesure des vers qu'il employa
dans _Agésilas_ nuisit beaucoup au succès de cette tragédie. Je
crois au contraire que cette nouveauté aurait réussi, et qu'on
aurait prodigué les louanges à ce génie si fécond et si varié,
s'il n'avait pas entièrement négligé dans _Agésilas_, comme dans
les pièces précédentes, l'intérêt et le style.» (Voltaire,
_Préface d'Agésilas_.)--On sait que Voltaire a fait à son tour,
dans _Tancrède_, un essai non pas des vers libres inégaux, mais
des vers croisés.
AU LECTEUR.
Il ne faut que parcourir les _Vies d'Agésilas_ et _de Lysander_
chez Plutarque, pour démêler ce qu'il y a d'historique dans cette
tragédie[8]. La manière dont je l'ai traitée n'a point d'exemple
parmi nos François, ni dans ces précieux restes de l'antiquité
qui sont venus jusqu'à nous; et c'est ce qui me l'a fait choisir.
Les premiers qui ont travaillé pour le théâtre, ont travaillé
sans exemple, et ceux qui les ont suivis y ont fait voir quelques
nouveautés de temps en temps. Nous n'avons pas moins de
privilége. Aussi notre Horace, qui nous recommande tant la
lecture des poëtes grecs par ces paroles:
_Vos exemplaria Græca_
_Nocturna versate manu, versate diurna_[9],
ne laisse pas de louer hautement les Romains d'avoir osé quitter
les traces de ces mêmes Grecs, et pris d'autres routes:
_Nil intentatum nostri liquere poetæ;
Nec minimum meruere decus, vestigia Græca
Ausi deserere_[10].
Leurs règles sont bonnes; mais leur méthode n'est pas de notre
siècle; et qui s'attacheroit à ne marcher que sur leurs pas,
feroit sans doute peu de progrès, et divertiroit mal son
auditoire. On court, à la vérité, quelque risque de s'égarer, et
même on s'égare assez souvent, quand on s'écarte du chemin battu;
mais on ne s'égare pas toutes les fois qu'on s'en écarte:
quelques-uns en arrivent plus tôt où ils prétendent, et chacun
peut hasarder à ses périls.
[8] Voyez ci-après, p. 8, note 11.
[9] «Feuilletez nuit et jour les modèles que les Grecs
nous ont laissés.» (_Art poétique_, vers 268 et 269.)
[10] «Nos poëtes n'ont négligé aucune tentative, et
n'ont pas mérité peu de gloire en osant abandonner les traces des
Grecs.» (_Ibidem_, vers 285-287.)
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
D'_AGÉSILAS_.
ÉDITION SÉPARÉE.
1666 in-12.
RECUEILS.
1668 in-12; | 1682 in-12.
ACTEURS[11].
AGÉSILAS, roi de Sparte.
LYSANDER, fameux capitaine de Sparte.
COTYS, roi de Paphlagonie[12].
SPITRIDATE, grand seigneur persan.
MANDANE, sœur de Spitridate.
ELPINICE, } filles de Lysander.
AGLATIDE, }
XÉNOCLÈS, lieutenant d'Agésilas.
CLÉON, orateur grec, natif d'Halicarnasse.
La scène est à Ephèse.
[11] Agésilas régna de l'an 399 à l'an 361. On sait que
Plutarque a écrit sa vie ainsi que celle de Lysandre. Le même
auteur nomme Cotys et Spitridate, mais il ne les donne point pour
prétendants aux filles d'Agésilas. Il dit dans la vie de ce roi:
«Il.... passa jusqu'au royaume de Paphlagonie, où il fit alliance
auec le roy Cotys, qui rechercha affectueusement son amitié....
comme fit aussi Spitridates, lequel abandonna Pharnabazus pour se
rendre à Agesilaus.... Il (_Spitridates_) auoit.... vne fort
belle fille preste à marier, qu'Agesilaus feit espouser à ce roy
Cotys.» (_Vie d'Agésilas_, chapitre XI, traduction d'Amyot.)
Quant à Mandane, c'est un personnage d'invention. Il en est
presque de même d'Elpinice et d'Aglatide. Plutarque ne les nomme
pas, et nous dit seulement à leur sujet, dans la _Vie de
Lysandre_ (chapitre XXX), que les Spartiates «condamnèrent en
grosse amende deux citoyens, qui auoient fiancé ses deux filles
du viuant de leur pere, et puis les refuserent quand ilz virent
qu'à sa mort il se trouua.... pauure.» Xénoclès et Cléon sont
indiqués par Plutarque, le premier au chapitre XVI de la _Vie
d'Agésilas_, le second au chapitre XX, et dans la _Vie de
Lysandre_: voyez ci-après, p. 37, note 1.
[12] Région de l'Asie Mineure, entre le Pont et la
Bithynie.
AGÉSILAS.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
ELPINICE, AGLATIDE.
AGLATIDE.
Ma sœur, depuis un mois nous voilà dans Éphèse[13],
Prêtes à recevoir ces illustres époux
Que Lysander, mon père, a su choisir pour nous;
Et ce choix bienheureux n'a rien qui ne vous plaise.
Dites-moi toutefois, et parlons librement, 5
Vous semble-t-il que votre amant
Cherche avec grande ardeur votre chère présence?
Et trouvez-vous qu'il montre, attendant ce grand jour,
Cette obligeante impatience
Que donne, à ce qu'on dit, le véritable amour? 10
ELPINICE.
Cotys est roi, ma sœur; et comme sa couronne
Parle suffisamment pour lui,
Assuré de mon cœur, que son trône lui donne,
De le trop demander il s'épargne l'ennui.
Ce me doit être assez qu'en secret il soupire, 15
Que je puis deviner ce qu'il craint de trop dire,
Et que moins son amour a d'importunité,
Plus il a de sincérité.
Mais vous ne dites rien de votre Spitridate:
Prend-il autant de peine à mériter vos feux 20
Que l'autre à retenir mes vœux?
AGLATIDE.
C'est environ ainsi que son amour éclate:
Il m'obsède à peu près comme l'autre vous sert.
On diroit que tous deux agissent de concert,
Qu'ils ont juré de n'être importuns l'un ni l'autre: 25
Ils en font grand scrupule; et la sincérité
Dont mon amant se pique, à l'exemple du vôtre,
Ne met pas son bonheur en l'assiduité.
Ce n'est pas qu'à vrai dire il ne soit excusable:
Je préparai pour lui, dès Sparte, une froideur 30
Qui, dès l'abord, étoit capable
D'éteindre la plus vive ardeur;
Et j'avoue entre nous qu'alors qu'il[14] me néglige,
Qu'il se montre à son tour si froid, si retenu,
Loin de m'offenser, il m'oblige, 35
Et me remet un cœur qu'il n'eût pas obtenu.
ELPINICE.
J'admire cette antipathie
Qui vous l'a fait haïr avant que de le voir,
Et croirois que sa vue auroit eu le pouvoir
D'en dissiper une partie; 40
Car enfin Spitridate a l'entretien charmant,
L'œil vif, l'esprit aisé, le cœur bon, l'âme belle.
A tant de qualités s'il joignoit un vrai zèle....
AGLATIDE.
Ma soeur, il n'est pas roi, comme l'est votre amant.
ELPINICE.
Mais au parti des Grecs il unit deux provinces; 45
Et ce Perse vaut bien la plupart de nos princes[15].
AGLATIDE.
Il n'est pas roi, vous dis-je, et c'est un grand défaut.
Ce n'est point avec vous que je le dissimule,
J'ai peut-être le cœur trop haut;
Mais aussi bien que vous je sors du sang d'Hercule[16]; 50
Et lorsqu'on vous destine un roi pour votre époux,
J'en veux un aussi bien que vous.
J'aurois quelque chagrin à vous traiter de reine,
A vous voir dans un trône assise en souveraine,
S'il me falloit ramper dans un degré plus bas; 55
Et je porte une âme assez vaine
Pour vouloir jusque-là vous suivre pas à pas.
Vous êtes mon aînée, et c'est un avantage
Qui me fait vous devoir grande civilité;
Aussi veux-je céder le pas devant[17] à l'âge, 60
Mais je ne puis souffrir autre inégalité.
ELPINICE.
Vous êtes donc jalouse, et ce trône vous gêne
Où la main de Cotys a droit de me placer!
Mais si je renonçois au rang de souveraine,
Voudriez-vous y renoncer? 65
AGLATIDE.
Non, pas sitôt: j'ai quelque vue
Qui me peut encore amuser.
Mariez-vous, ma sœur; quand vous serez pourvue,
On trouvera peut-être un roi pour m'épouser.
J'en aurois un déjà, n'étoit ce rang d'aînée 70
Qui demandoit pour vous ce qu'il vouloit m'offrir,
Ou s'il eût reconnu qu'un père eût pu souffrir
Qu'à l'hymen avant vous on me vît destinée.
Si ce roi jusqu'ici ne s'est point déclaré,
Peut-être qu'après tout il n'a que différé, 75
Qu'il attend votre hymen pour rompre son silence.
Je pense avoir encor ce qui le sut charmer;
Et s'il faut vous en faire entière confidence,
Agésilas m'aimoit, et peut encor m'aimer.
ELPINICE.
Que dites-vous, ma sœur? Agésilas vous aime! 80
AGLATIDE.
Je vous dis qu'il m'aimoit, et que sa passion
Pourroit bien être encor la même;
Mais cet amusement de mon ambition
Peut n'être qu'une illusion.
Ce prince tient son trône et sa haute puissance 85
De ce même héros dont nous tenons le jour;
Et si ce n'étoit lors que par reconnoissance
Qu'il me temoignoit de l'amour,
Puis-je être sans inquiétude
Quand il n'a plus pour lui que de l'ingratitude, 90
Qu'il n'écoute plus rien qui vienne de sa part[18]?
Je ne sais si sa flamme est pour moi foible ou forte;
Mais la reconnoissance morte,
L'amour doit courir grand hasard.
ELPINICE.
Ah! s'il n'avoit voulu que par reconnoissance 95
Être gendre de Lysander,
Son choix auroit suivi l'ordre de la naissance,
Et Sparte, au lieu de vous, l'eût vu me demander;
Mais pour mettre chez nous l'éclat de sa couronne
Attendre que l'hymen m'ait engagée ailleurs, 100
C'est montrer que le cœur s'attache à la personne.
Ayez, ayez pour lui des sentiments meilleurs.
Ce cœur qu'il vous donna, ce choix qui considère
Autant et plus encor la fille que le père,
Feront que le devoir aura bientôt son tour; 105
Et pour vous faire seoir où vos desirs aspirent,
Vous verrez, et dans peu, comme pour vous conspirent
La reconnoissance et l'amour.
AGLATIDE.
Vous voyez cependant qu'à peine il me regarde:
Depuis notre arrivée il ne m'a point parlé; 110
Et quand ses yeux vers moi se tournent par mégarde....
ELPINICE.
Comme avec lui mon père a quelque démêlé,
Cette petite négligence,
Qui vous fait douter de sa foi,
Vient de leur mésintelligence, 115
Et dans le fond de l'âme il vit sous votre loi.
AGLATIDE.
A tous hasards, ma sœur, comme j'en suis mal sûre,
Si vous me pouviez faire un don de votre amant,
Je crois que je pourrois l'accepter sans murmure.
Vous venez de parler du mien si dignement.... 120
ELPINICE.
Aimeriez-vous Cotys, ma sœur?
AGLATIDE.
Moi? nullement.
ELPINICE.
Pourquoi donc vouloir qu'il vous aime?
AGLATIDE.
Les hommages qu'Agésilas
Daigna rendre en secret au peu que j'ai d'appas,
M'ont si bien imprimé l'amour du diadème, 125
Que pourvu qu'un amant soit roi,
Il est trop aimable pour moi.
Mais sans trône on perd temps: c'est la première idée
Qu'à l'amour en mon cœur il ait plu de tracer;
Il l'a fidèlement gardée, 130
Et rien ne peut plus l'effacer.
ELPINICE.
Chacune a son humeur: la grandeur souveraine,
Quelque main qui vous l'offre, est digne de vos feux;
Et vous ne ferez point d'heureux
Qui de vous ne fasse une reine. 135
Moi, je m'éblouis moins de la splendeur du rang;
Son éclat au respect plus qu'à l'amour m'invite:
Cet heureux avantage ou du sort ou du sang
Ne tombe pas toujours sur le plus de mérite.
Si mon cœur, si mes yeux en étoient consultés, 140
Leur choix iroit à la personne,
Et les hautes vertus, les rares qualités
L'emporteroient sur la couronne.
AGLATIDE.
Avouez tout, ma sœur: Spitridate vous plaît.
ELPINICE.
Un peu plus que Cotys; et si votre intérêt 145
Vous pouvoit résoudre à l'échange....
AGLATIDE.
Qu'en pouvons-nous ici résoudre vous et moi?
En l'état où le ciel nous range,
Il faut l'ordre d'un père, il faut l'aveu d'un roi,
Que je plaise à Cotys, et vous à Spitridate. 150
ELPINICE.
Pour l'un je ne sais quoi m'en flatte,
Pour l'autre je n'en réponds pas;
Et je craindrois fort que Mandane,
Cette incomparable Persane,
N'eût pour lui des attraits plus forts que vos appas. 155
AGLATIDE.
Ma sœur, Spitridate est son frère,
Et si jamais sur lui vous aviez du pouvoir....
ELPINICE.
Le voilà qui nous considère.
AGLATIDE.
Est-ce vous ou moi qu'il vient voir?
Voulez-vous que je vous le laisse? 160
ELPINICE.
Ma sœur, auparavant engagez l'entretien;
Et s'il s'en offre lieu, jouez d'un peu d'adresse,
Pour votre intérêt et le mien.
AGLATIDE.
Il est juste en effet, puisqu'il n'a su me plaire,
Que je vous aide à m'en défaire. 165
SCÈNE II.
SPITRIDATE, ELPINICE, AGLATIDE.
ELPINICE.
Seigneur, je me retire: entre les vrais amants
Leur amour seul a droit d'être de confidence,
Et l'on ne peut mêler d'agréable présence
A de si précieux moments.
SPITRIDATE.
Un vertueux amour n'a rien d'incompatible 170
Avec les regards d'une sœur.
Ne m'enviez point la douceur
De pouvoir à vos yeux convaincre une insensible:
Soyez juge et témoin de l'indigne succès
Qui se prépare pour ma flamme; 175
Voyez jusqu'au fond de mon âme
D'une si pure ardeur où va le digne excès;
Voyez tout mon espoir au bord du précipice;
Voyez des maux sans nombre et hors de guérison;
Et quand vous aurez vu toute cette injustice, 180
Faites-m'en un peu de raison.
AGLATIDE.
Si vous me permettez, Seigneur, de vous entendre,
De l'air dont votre amour commence à m'accuser,
Je crains que pour en bien user
Je ne me doive mal défendre. 185
Je sais bien que j'ai tort, j'avoue et hautement
Que ma froideur doit vous déplaire;
Mais en cette froideur un heureux changement
Pourroit-il fort vous satisfaire?
SPITRIDATE.
En doutez-vous, Madame, et peut-on concevoir...? 190
AGLATIDE.
Je vous entends, Seigneur, et vois ce qu'il faut voir:
Un aveu plus précis est d'une conséquence
Qui pourroit vous embarrasser;
Et même à notre sexe il est de bienséance
De ne pas trop vous en presser. 195
A Lysander mon père il vous plut de promettre
D'unir par notre hymen votre sang et le sien;
La raison, à peu près, Seigneur, je la pénètre,
Bien qu'aux raisons d'État je ne connoisse rien.
Vous ne m'aviez point vue, et facile ou cruelle, 200
Petite ou grande, laide ou belle,
Qu'à votre humeur ou non je pusse m'accorder,
La chose étoit égale à votre ardeur nouvelle,
Pourvu que vous fussiez gendre de Lysander.
Ma sœur vous auroit plu s'il vous l'eût proposée; 205
J'eusse agréé Cotys s'il me l'eût proposé.
Vous trouvâtes tous deux la politique aisée;
Nous crûmes toutes deux notre devoir aisé.
Comme à traiter cette alliance
Les tendresses des cœurs n'eurent aucune part, 210
Le vôtre avec le mien a peu d'intelligence,
Et l'amour en tous deux pourra naître un peu tard.
Quand il faudra que je vous aime,
Que je l'aurai promis à la face des Dieux,
Vous deviendrez cher à mes yeux; 215
Et j'espère de vous le même.
Jusque-là votre amour assez mal se fait voir;
Celui que je vous garde encor plus mal s'explique:
Vous attendez le temps de votre politique,
Et moi celui de mon devoir. 220
Voilà, Seigneur, quel est mon crime;
Vous m'en vouliez convaincre, il n'en est plus besoin;
J'en ai fait, comme vous, ma sœur juge et témoin:
Que ma froideur lui semble injuste ou légitime,
La raison que vous peut en faire sa bonté 225
Je consens qu'elle vous la fasse;
Et pour vous en laisser tous deux en liberté,
Je veux bien lui quitter la place.
SCÈNE III.
SPITRIDATE, ELPINICE.
SPITRIDATE.
Elle ne s'y fait pas, Madame, un grand effort,
Et feroit grâce entière à mon peu de mérite, 230
Si votre âme avec elle étoit assez d'accord
Pour se vouloir saisir de ce qu'elle vous quitte.
Pour peu que vous daigniez écouter la raison,
Vous me devez cette justice,
Et prendre autant de part à voir ma guérison, 235
Qu'en ont eu vos attraits à faire mon supplice.
ELPINICE.
Quoi? Seigneur, j'aurois part....
SPITRIDATE.
C'est trop dissimuler
La cause et la grandeur du mal qui me possède;
Et je me dois, Madame, au défaut du remède,
La vaine douceur d'en parler. 240
Oui, vos yeux ont part à ma peine,
Ils en font plus de la moitié;
Et s'il n'est point d'amour pour en finir la gêne,
Il est pour l'adoucir des regards de pitié.
Quand je quittai la Perse, et brisai l'esclavage 245
Où, m'envoyant au jour, le ciel m'avoit soumis,
Je crus qu'il me falloit parmi ses ennemis
D'un protecteur puissant assurer l'avantage.
Cotys eut, comme moi, besoin de Lysander;
Et quand pour l'attacher lui-même à nos familles, 250
Nous demandâmes ses deux filles,
Ce fut les obtenir que de les demander.
Par déférence au trône il lui promit l'aînée;
La jeune me fut destinée.
Comme nous ne cherchions tous deux que son appui, 255
Nous acceptâmes tout sans regarder que lui.
J'avois su qu'Aglatide étoit des plus aimables,
On m'avoit dit qu'à Sparte elle savoit charmer;
Et sur des bruits si favorables
Je me répondois de l'aimer. 260
Que l'amour aime peu ces folles confiances!
Et que pour affermir son empire en tous lieux,
Il laisse choir souvent de cruelles vengeances
Sur qui promet son cœur sans l'aveu de ses yeux!
Ce sont les conseillers fidèles 265
Dont il prend les avis pour ajuster ses coups;
Leur rapport inégal vous fait plus ou moins belles,
Et les plus beaux objets ne le sont pas pour tous.
A ce moment fatal qui nous permit la vue
Et de vous et de cette sœur, 270
Mon âme devint toute émue,
Et le trouble aussitôt s'empara de mon cœur;
Je le sentis pour elle tout de glace,
Je le sentis tout de flamme pour vous;
Vous y régnâtes en sa place, 275
Et ses regards aux miens n'offrirent rien de doux.
Il faut pourtant l'aimer, du moins il faut le feindre;
Il faut vous voir aimer ailleurs:
Voyez s'il fut jamais un amant plus à plaindre,
Un cœur plus accablé de mortelles douleurs. 280
C'est un malheur sans doute égal au trépas même
Que d'attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas;
Et voir en d'autres mains passer tout ce qu'on aime,
C'est un malheur encor plus grand que le trépas.
ELPINICE.
Je vous en plains, Seigneur, et ne puis davantage, 285
Je ne sais aimer ni haïr;
Mais dès qu'un père parle, il porte en mon courage
Toute l'impression qu'il faut pour obéir.
Voyez avec Cotys si ses vœux les plus tendres
Voudroient rendre à ma sœur l'hommage qu'il me rend. 290
Tout doit être à mon père assez indifférent,
Pourvu que vous et lui vous demeuriez ses gendres.
Mais à vous dire tout, je crains qu'Agésilas
N'y refuse l'aveu qui vous est nécessaire:
C'est notre souverain.
SPITRIDATE.
S'il en dédit un père, 295
Peut-être ai-je une sœur qu'il n'en dédira pas.
Ce grand prince pour elle a tant de complaisance,
Qu'à sa moindre prière il ne refuse rien;
Et si son cœur vouloit s'entendre avec le mien[19]....
ELPINICE.
Reposez-vous, Seigneur, sur mon obéissance, 300
Et contentez-vous de savoir
Qu'aussi bien que ma sœur j'écoute mon devoir.
Allez trouver Cotys, et sans aucun scrupule....
SPITRIDATE.
Perdriez-vous pour moi son trône sans ennui?
ELPINICE.
Le voilà qui paroît. Quelque ardeur qui vous brûle, 305
Mettez d'accord mon père, Agésilas et lui.
SCÈNE IV.
COTYS, SPITRIDATE.
COTYS.
Vous voyez de quel air Elpinice me traite,
Comme elle disparoît, Seigneur, à mon abord.
SPITRIDATE.
Si votre âme, Seigneur, en est mal satisfaite,
Mon sort est bien à plaindre autant que votre sort. 310
COTYS.
Ah! s'il n'étoit honteux de manquer de promesse!
SPITRIDATE.
Si la foi sans rougir pouvoit se dégager!
COTYS.
Qu'une autre de mon cœur seroit bientôt maîtresse!
SPITRIDATE.
Que je serois ravi, comme vous, de changer!
COTYS.
Elpinice pour moi montre une telle glace, 315
Que je me tiendrois sûr de son consentement.
SPITRIDATE.
Aglatide verroit qu'une autre prît sa place
Sans en murmurer un moment.
COTYS.
Que nous sert qu'en secret l'une et l'autre engagée
Peut-être ainsi que nous porte son cœur ailleurs? 320
Pour voir notre infortune entre elles partagée,
Nos destins n'en sont pas meilleurs.
SPITRIDATE.
Elles aiment ailleurs, ces belles dédaigneuses;
Et peut-être, en dépit du sort,
Il seroit un moyen et de les rendre heureuses, 325
Et de nous rendre heureux par un commun accord.
COTYS.
Souffrez donc qu'avec vous tout mon cœur se déploie.
Ah! si vous le vouliez, que mon sort seroit doux!
Vous seul me pouvez mettre au comble de ma joie.
SPITRIDATE.
Et ma félicité dépend toute de vous. 330
COTYS.
Vous me pouvez donner l'objet qui me possède.
SPITRIDATE.
Vous me pouvez donner celui de tous mes vœux:
Elpinice me charme.
COTYS.
Et si je vous la cède?
SPITRIDATE.
Je céderai de même Aglatide à vos feux.
COTYS.
Aglatide, Seigneur! Ce n'est pas là m'entendre, 335
Et vous ne feriez rien pour moi.
SPITRIDATE.
Ne vous devez-vous pas à Lysander pour gendre?
COTYS.
Oui; mais l'amour ici me fait une autre loi.
SPITRIDATE.
L'amour! il n'en faut point écouter qui le blesse,
Et qui nous ôte son appui. 340
L'échange des deux sœurs n'a rien qui l'intéresse,
Nous n'en serons pas moins à lui;
Mais de porter ailleurs sa main[20], qui leur est due,
Seigneur, au dernier point ce sera l'irriter,
Et sa protection perdue, 345
N'avons-nous rien à redouter?
COTYS.
Si je n'en juge mal, sa faveur n'est pas grande,
Seigneur, auprès d'Agésilas;
Il n'obtient presque rien de quoi qu'il lui demande.
SPITRIDATE.
Je vois qu'assez souvent il ne l'écoute pas; 350
Mais pour un différend frivole,
Dont nous ignorons le secret,
Ce prince avoueroit-il un amour indiscret,
D'un tel manquement de parole?
Lui qui lui doit son trône, et cet illustre rang 355
D'unique général des troupes de la Grèce,
Pourroit-il le haïr avec tant de bassesse,
Qu'il pût autoriser ce mépris de son sang?
Si nous manquons de foi, qu'aura-t-il lieu de croire?
En aurions-nous pour lui plus que pour Lysander? 360
Pensez-y bien, Seigneur, avant qu'y hasarder
Nos sûretés et votre gloire.
COTYS.
Et si ce différend, que vous craignez si peu,
Lui fait pour notre hymen refuser un aveu[21]?
SPITRIDATE.
Ma sœur n'a qu'à parler, je m'en tiens sûr par elle. 365
COTYS.
Seigneur, l'aimeroit-il?
SPITRIDATE.
Il la trouve assez belle,
Il en parle avec joie, et se plaît à la voir.
Je tâche d'affermir ces douces apparences;
Et si vous voulez tout savoir,
Je pense avoir de quoi flatter mes espérances. 370
Prenez-y part, Seigneur, pour l'intérêt commun.
Quand nous aurons tous deux Lysander pour beau-père,
Ce roi s'allie à vous, s'il devient mon beau-frère;
Et nous aurons ainsi deux appuis au lieu d'un.
COTYS.
Et Mandane y consent?
SPITRIDATE.
Mandane est trop bien née 375
Pour dédire un devoir qui la met sous ma loi.
COTYS.
Et vous avez donné pour elle votre foi?
SPITRIDATE.
Non; mais à dire vrai, je la tiens pour donnée.
COTYS.
Ah! ne la donnez point, Seigneur, si vous m'aimez,
Ou si vous aimez Elpinice. 380
Mandane a tout mon cœur, mes yeux en sont charmés;
Et ce n'est qu'à ce prix que je vous rends justice.
SPITRIDATE.
Elpinice ne rend votre foi qu'à sa sœur,
Et ce n'est qu'à ce prix qu'elle-même se donne.
COTYS.
Hélas! et si l'amour autrement en ordonne, 385
Le moyen d'y forcer mon cœur?
SPITRIDATE.
Rendez-vous-en le maître.
COTYS.
Et l'êtes-vous du vôtre?
SPITRIDATE.
J'y ferai mon effort, si je vous parle en vain;
Et du moins, si ma sœur vous dérobe à toute autre,
Je serai maître de ma main. 390
COTYS.
Je ne le puis celer, qui que l'on me propose,
Toute autre que Mandane est pour moi même chose.
SPITRIDATE.
Il vous est donc facile, et doit même être doux,
Puisqu'enfin Elpinice aime un autre que vous,
De lui préférer qui vous aime; 395
Et du moins vous auriez l'honneur,
Par un peu d'effort sur vous-même,
De faire le commun bonheur.
COTYS.
Je ferois trois heureux qui m'empêchent de l'être!
J'ose, j'ose vous faire une plus juste loi: 400
Ou faites mon bonheur dont vous êtes le maître,
Ou demeurez tous trois malheureux comme moi.
SPITRIDATE.
Eh bien! épousez Elpinice:
Je renonce à tout mon bonheur,
Plutôt que de me voir complice 405
D'un manquement de foi qui vous perdroit d'honneur.
COTYS.
Rendez-vous à votre Aglatide,
Puisque votre cœur endurci
Veut suivre obstinément un faux devoir pour guide:
Je serai malheureux, vous le serez aussi. 410
FIN DU PREMIER ACTE.
[13] Voyez Plutarque, _Vie d'Agésilas_, chapitre VII.
[14] L'édition de 1692 et Voltaire d'après elle ont
changé _qu'alors qu'il_ en _que lorsqu'il_.
[15] Lysandre, envoyé par Agésilas au pays de
l'Hellespont, «practiqua et fit rebeller contre son maistre vn
capitaine persien nommé Spitridates, vaillant homme de sa
personne, et qui estoit grand ennemy de Pharuabazus, et auoit vne
armée qu'il mena à Agesilaus.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_,
chapitre XXIV, traduction d'Amyot.)
[16] Lysandre était «vn de ceux-la qui estoient
descendus de la vraye race d'Hercules, et qui neantmoins
n'auoient point de part à la royauté.» (Plutarque, _ibidem_,
chapitre XXIV.)--Entre tous les Héraclides établis à Sparte, les
deux maisons des Eurytionides et des Agiades étaient les seules
qui eussent le droit de succéder au trône. Agésilas appartenait à
la première.
[17] Voyez au tome VI, p. 391, note 1.
[18] «Après la mort d'Agis, Lysander, qui.... auoit plus
de credit et d'authorité en la ville de Sparte que nul autre,
entreprit de faire tomber la royauté sur Agesilaus.» Ensuite ce
fut encore Lysandre qui détermina Agésilas à passer en Asie et
lui fit obtenir tout ce qu'il demandait aux Spartiates pour la
conduite de la guerre; mais arrivé à Éphèse, Agésilas «eut
incontinent à desplaisir l'honneur qu'il vit que on y faisoit à
Lysander.... Parquoy il commença à se porter de ceste sorte
enuers luy: .... il contredisoit à tous ses conseilz, et toutes
les entreprises que il mettoit en auant, mesmement celles
ausquelles il se monstroit plus affectionné, il n'en faisoit pas
vne, ains en prenoit d'autres à executer plustost que celles-la.»
(Voyez Plutarque, _Vie d'Agésilas_, chapitres III, VI et VII.)
[19] _Var._ Et si ce cœur vouloit s'entendre avec le
mien.... (1666 et 68)
[20] On lit: «_la_ main,» dans l'édition de 1692 et dans
celle de Voltaire (1764).
[21] _Var._ Lui fait pour notre hymen refuser son
aveu[21-a]. (1666 et 68)
[21-a] Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692 et
par celle de Voltaire (1764).
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes!
En Perse il n'est point de sujets;
Ce ne sont qu'esclaves abjets[22],
Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines:
Le monarque, ou plutôt le tyran général, 415
N'y suit pour loi que son caprice,
N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice,
Et souvent même impute à crime capital
Le plus rare mérite et le plus grand service;
Il abat à ses pieds les plus hautes vertus, 420
S'immole insolemment les plus illustres vies,
Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus
A couvert de ses tyrannies.
Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit,
Ce sont indignités égales: 425
La gloire s'en partage entre tant de rivales,
Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit.
Toutes n'ont pas le nom de reines,
Mais toutes portent mêmes chaînes,
Et toutes, à parler sans fard, 430
Servent à ses plaisirs sans part à son empire;
Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part
Que celle qu'à son cœur brutalement inspire
Ou ce caprice, ou le hasard.
Voilà, ma sœur, à quoi vous avoit destinée, 435
A quel infâme honneur vous avoit condamnée
Pharnabaze[23], son lieutenant:
Il auroit fait de vous un présent à son prince,
Si pour nous affranchir mon soin le prévenant
N'eût à sa tyrannie arraché ma province. 440
La Grèce a de plus saintes lois,
Elle a des peuples et des rois
Qui gouvernent avec justice:
La raison y préside, et la sage équité;
Le pouvoir souverain par elles limité, 445
N'y laisse aucun droit de caprice[24].
L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur;
Et si vous aviez le bonheur
Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme,
Vous seriez, par ce nœud charmant, 450
Et reine véritablement,
Et véritablement sa femme.
MANDANE.
Je veux bien l'espérer: tout est facile aux Dieux;
Et peut-être que de bons yeux
En auroient déjà vu quelque flatteuse marque; 455
Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix.
Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque,
En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois:
Il en est dont le peuple est le suprême arbitre;
Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat; 460
Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre,
Que premiers sujets de l'État.
Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître,
Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paroître,
Je doute si l'on m'aime ou non; 465
Mais je pourrois être assez vaine
Pour dédaigner le nom de reine
Que m'offriroit un roi qui n'en eût[25] que le nom.
SPITRIDATE.
Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites
Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 470
MANDANE.
Je réponds simplement à ce que vous me dites,
Et parle en général comme vous me parlez.
SPITRIDATE.
Cependant et des rois et de leur différence
Je vous trouve en effet plus instruite que moi.
MANDANE.
Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 475
Il est juste, Seigneur, que quelquefois j'y pense.
SPITRIDATE.
N'y pensez-vous point trop?
MANDANE.
Je sais que c'est à vous
A régler mes desirs sur le choix d'un époux:
Mon devoir n'en fera point d'autre;
Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur, 480
Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur
Mieux que vous n'avez fait le vôtre.
D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué,
Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué;
Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 485
Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez,
Jugez, par le trouble où vous êtes,
De l'état où vous me mettrez[26].
SPITRIDATE.
Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire:
Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui; 490
Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère,
A déjà fait son choix sans lui.
MANDANE.
Peut-être; mais enfin vous suis-je nécessaire?
Parlez: il n'est desirs ni tendres sentiments
Que je ne sacrifie à vos contentements. 495
Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice?
SPITRIDATE.
Que sert de m'en offrir un entier sacrifice,
Si je n'ose et ne puis même déterminer
A qui pour mon bonheur vous devez la donner?
Cotys me la demande, Agésilas l'espère. 500
MANDANE.
Agésilas, Seigneur! Et le savez-vous bien?
SPITRIDATE.
Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien,
Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire....
MANDANE.
Ce sont civilités envers une étrangère,
Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien. 505
Il jette par là des amorces
A ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces;
Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour,
De toute sa conduite il est si bien le maître,
Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparoître 510
Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour.
SPITRIDATE.
Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice
Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur!
MANDANE.
Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur.
SPITRIDATE.
Et Lysander pourra souffrir cette injustice? 515
MANDANE.
Lysander est si mal auprès d'Agésilas,
Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre;
Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas:
Pour deux, il auroit tort[27], s'il osoit y prétendre.
Mais, Seigneur, le voici; tâchez de pressentir 520
Ce qu'en votre faveur il pourroit consentir.
SPITRIDATE.
Ma sœur, vous êtes plus adroite;
Souffrez que je ménage un moment de retraite:
J'aurois trop à rougir, pour peu que devant moi
Vous fissiez deviner de ce manque de foi. 525
SCÈNE II.
LYSANDER, SPITRIDATE, MANDANE, CLÉON.
LYSANDER.
Quoique en matière d'hyménées
L'importune langueur des affaires traînées
Attire assez souvent de fâcheux embarras,
J'ai voulu qu'à loisir vous pussiez[28] voir mes filles,
Avant que demander l'aveu d'Agésilas 530
Sur l'union de nos familles.
Dites-moi donc, Seigneur, ce qu'en jugent vos yeux,
S'ils laissent votre cœur d'accord de vos promesses,
Et si vous y sentez plus d'aimables tendresses
Que de justes desirs de pouvoir choisir mieux. 535
Parlez avec franchise, avant que je m'expose
A des refus presque assurés,
Que j'estimerai peu de chose
Quand vous serez plus déclarés;
Et n'appréhendez point l'emportement d'un père: 540
Je sais trop que l'amour de ses droits est jaloux,
Qu'il dispose de nous sans nous,
Que les plus beaux objets ne sont pas sûrs de plaire.
L'aveugle sympathie est ce qui fait agir
La plupart des feux qu'il excite; 545
Il ne l'attache pas toujours au vrai mérite:
Et quand il la dénie, on n'a point à rougir.
SPITRIDATE.
Puisque vous le voulez, je ne puis me défendre,
Seigneur, de vous parler avec sincérité:
Ma seule ambition est d'être votre gendre; 550
Mais apprenez, de grâce, une autre vérité:
Ce bonheur que j'attends, cette gloire où j'aspire,
Et qui rendroit mon sort égal au sort des Dieux,
N'a pour objet.... Seigneur, je tremble à vous le dire;
Ma sœur vous l'expliquera mieux. 555
SCÈNE III.
LYSANDER, MANDANE, CLÉON.
LYSANDER.
Que veut dire, Madame, une telle retraite?
Se plaint-il d'Aglatide, et la jeune indiscrète
Répondroit-elle mal aux honneurs qu'il lui fait?
MANDANE.
Elle y répond, Seigneur, ainsi qu'il le souhaite,
Et je l'en vois fort satisfait; 560
Mais je ne vois pas bien que par les sympathies
Dont vous venez de nous parler,
Leurs âmes soient fort assorties[29],
Ni que l'amour encore ait daigné s'en mêler.
Ce n'est pas qu'il n'aspire à se voir votre gendre, 565
Qu'il n'y mette sa gloire, et borne ses plaisirs;
Mais puisque par son ordre il me faut vous l'apprendre,
Elpinice est l'objet de ses plus chers desirs.
LYSANDER.
Elpinice! Et sa main n'est plus en ma puissance!
MANDANE.
Je sais qu'il n'est plus temps de vous la demander; 570
Mais je vous répondrois de son obéissance,
Si Cotys la vouloit céder.
Que sait-on si l'amour, dont la bizarrerie
Se joue assez souvent du fond de notre cœur,
N'aura point fait au sien même supercherie? 575
S'il n'y préfère point Aglatide à sa sœur?
Cet échange, Seigneur, pourroit-il vous déplaire,
S'il les rendoit tous quatre heureux?
LYSANDER.
Madame, doutez-vous de la bonté d'un père?
MANDANE.
Voyez donc si Cotys sera plus rigoureux: 580
Je vous laisse avec lui, de peur que ma présence
N'empêche une sincère et pleine confiance.
(A Cotys.)
Seigneur, ne cachez plus le véritable amour[30]
Dont l'idée en secret vous flatte.
J'ai dit à Lysander celui de Spitridate; 585
Dites le vôtre à votre tour.
SCÈNE IV.
LYSANDER, COTYS, CLÉON.
COTYS.
Puisqu'elle vous l'a dit, pourrois-je vous le taire?
Jugez, Seigneur, de mes ennuis:
Une autre qu'Elpinice à mes yeux a su plaire;
Et l'aimer est un crime en l'état où je suis. 590
LYSANDER.
Ne traitez point, Seigneur, ce nouveau feu de crime:
Le choix que font les yeux est le plus légitime;
Et comme un beau desir ne peut bien s'allumer
S'ils n'instruisent le cœur de ce qu'il doit aimer,
C'est ôter à l'amour tout ce qu'il a d'aimable, 595
Que les tenir captifs sous une aveugle foi;
Et le don le plus favorable
Que ce cœur sans leur ordre ose faire de soi
Ne fut jamais irrévocable.
COTYS.
Seigneur, ce n'est point par mépris, 600
Ce n'est point qu'Elpinice aux miens n'ait paru belle;
Mais enfin (le dirai-je?) oui, Seigneur, on m'a pris,
On m'a volé ce cœur que j'apportois pour elle:
D'autres yeux, malgré moi, s'en sont faits les tyrans,
Et ma foi s'est armée en vain pour ma défense; 605
Ce lâche, qui s'est mis de leur intelligence,
Les a soudain reçus en justes conquérants.
LYSANDER.
Laissez-leur garder leur conquête.
Peut-être qu'Elpinice avec plaisir s'apprête
A vous laisser ailleurs trouver un sort plus doux, 610
Quand un autre pour elle a d'autres yeux que vous,
Qu'elle cède ce cœur à celle qui le vole,
Et qu'en ce même instant qu'on vous le surprenoit,
Un pareil attentat sur sa propre parole
Lui déroboit celui qu'elle vous destinoit. 615
Surtout ne craignez rien du côté d'Aglatide:
Je puis répondre d'elle, et quand j'aurai parlé,
Vous verrez tout son cœur, où mon vouloir[31] préside,
Vous payer de celui qu'elle vous a volé.
COTYS.
Ah! Seigneur, pour ce vol je ne me plains pas d'elle. 620
LYSANDER.
Et de qui donc?
COTYS.
L'amour s'y sert d'une autre main.
LYSANDER.
L'amour!
COTYS.
Oui, cet amour qui me rend infidèle....
LYSANDER.
Seigneur, du nom d'amour n'abusez point en vain,
Dites d'Agésilas la haine insatiable:
C'est elle dont l'aigreur auprès de vous m'accable, 625
Et qui de jour en jour s'animant contre moi,
Pour me perdre d'honneur m'enlève votre foi.
COTYS.
Ah! s'il y va de votre gloire,
Ma parole est donnée, et dussé-je en mourir,
Je la tiendrai, Seigneur, jusqu'au dernier soupir; 630
Mais quoi que la surprise ait pu vous faire croire,
N'accusez, point Agésilas
D'un crime de mon cœur, que même il ne sait pas.
Mandane, qui m'ordonne à vos yeux de le dire,
Vous montre assez par là quel souverain empire 635
L'amour lui donne sur ce cœur.
Ne considérez point si j'aime ou si l'on m'aime;
En matière d'honneur ne voyez que vous-même,
Et disposez de moi comme veut cet honneur.
LYSANDER.
L'amour le fera mieux; ce que j'en viens d'apprendre 640
M'offre un sujet de joie où j'en voyois d'ennui:
Épouser la sœur de mon gendre,
C'est le devenir comme lui.
Aglatide d'ailleurs n'est pas si délaissée
Que votre exemple n'aide à lui trouver un roi; 645
Et pour peu que le ciel réponde à ma pensée,
Ce sera plus de gloire et plus d'appui pour moi.
Aussi ferai-je plus: je veux que de moi-même
Vous teniez cet objet qui vous fait soupirer;
Et Spitridate, à moins que de m'en assurer, 650
N'obtiendra jamais ce qu'il aime.
Je veux dès aujourd'hui savoir d'Agésilas
S'il pourra consentir à ce double hyménée,
Dont ma parole étoit donnée.
Sa haine apparemment ne m'en avouera pas: 655
Si pourtant par bonheur il m'en laisse le maître,
J'en userai, Seigneur, comme je le promets;
Sinon, vous lui ferez connoître
Vous-même quels sont vos souhaits.
COTYS.
Ah! que Mandane et moi n'avons-nous mille vies, 660
Seigneur, pour vous les immoler!
Car je ne saurois plus vous le dissimuler,
Nos âmes en seront également ravies.
Souffrez-lui donc sa part en ces ravissements;
Et pardonnez, de grâce, à mon impatience.... 665
LYSANDER.
Allez: on m'a vu jeune, et par expérience
Je sais ce qui se passe au cœur des vrais amants.
SCÈNE V.
LYSANDER, CLÉON.
CLÉON.
Seigneur, n'êtes-vous point d'une humeur bien facile
D'applaudir à Cotys sur son manque de foi?
LYSANDER.
Je prends pour l'attacher à moi 670
Ce qui s'offre de plus utile.
D'un emportement indiscret
Je ne voyois rien à prétendre:
Vouloir par force en faire un gendre,
Ce n'est qu'en vouloir faire un ennemi secret. 675
Je veux me l'acquérir: je veux, s'il m'est possible,
A force d'amitiés si bien le ménager,
Que quand je voudrai me venger,
J'en tire un secours infaillible.
Ainsi je flatte ses desirs, 680
J'applaudis, je défère à ses nouveaux soupirs,
Je me fais l'auteur de sa joie,
Je sers sa passion, et sous cette couleur
Je m'ouvre dans son âme une infaillible voie
A m'en faire à mon tour servir avec chaleur. 685
CLÉON.
Oui, mais Agésilas, Seigneur, aime Mandane:
Du moins toute sa cour ose le deviner;
Et promettre à Cotys cette illustre Persane,
C'est lui promettre tout pour ne lui rien donner.
LYSANDER.
Qu'à ses vœux mon tyran l'accorde ou la refuse, 690
De la manière dont j'en use,
Il ne peut m'ôter son appui;
Et de quelque façon que la chose se passe,
Ou je fais la première grâce,
Ou j'aigris puissamment ce rival contre lui. 695
J'ai même à souhaiter que son feu se déclare.
Comme de notre Sparte il choquera les lois,
C'est une occasion que lui-même il prépare,
Et qui peut la résoudre à mieux choisir ses rois.
Nous avons trop longtemps asservi sa couronne 700
A la vaine splendeur du sang;
Il est juste à son tour que la vertu la donne,
Et que le seul mérite ait droit à ce haut rang.
Ma ligue est déjà forte, et ta harangue est prête[32]
A faire éclater la tempête, 705
Sitôt qu'il aura mis ma patience à bout.
Si pourtant je voyois sa haine enfin bornée
Ne mettre aucun obstacle à ce double hyménée,
Je crois que je pourrois encore oublier tout.
En perdant cet ingrat, je détruis mon ouvrage; 710
Je vois dans sa grandeur le prix de mon courage,
Le fruit de mes travaux, l'effet de mon crédit.
Un reste d'amitié tient mon âme en balance:
Quand je veux le haïr je me fais violence,
Et me force à regret à ce que je t'ai dit. 715
Il faut, il faut enfin qu'avec lui je m'explique,
Que j'en sache qui peut causer
Cette haine si lâche, et qu'il rend si publique,
Et fasse un digne effort à le désabuser.
CLÉON.
Il n'appartient qu'à vous de former ces pensées; 720
Mais vous ne songez point avec quels sentiments
Vos deux filles intéressées
Apprendront de tels changements.
LYSANDER.
Aglatide est d'humeur à rire de sa perte:
Son esprit enjoué ne s'ébranle de rien. 725
Pour l'autre, elle a, de vrai, l'âme un peu moins ouverte,
Mais elle n'eut jamais de vouloir que le mien.
Ainsi je me tiens sûr de leur obéissance.
CLÉON.
Quand cette obéissance a fait un digne choix,
Le cœur, tombé par là sous une autre puissance, 730
N'obéit pas toujours une seconde fois.
LYSANDER.
Les voici: laisse-nous, afin qu'avec franchise
Leurs âmes s'en ouvrent à moi.
SCÈNE VI.
LYSANDER, ELPINICE, AGLATIDE.
LYSANDER.
J'apprends avec quelque surprise,
Mes filles, qu'on vous manque à toutes deux de foi: 735
Cotys aime en secret une autre qu'Elpinice,
Spitridate n'en fait pas moins.
ELPINICE.
Si l'on nous fait quelque injustice,
Seigneur, notre devoir s'en remet à vos soins.
Je ne sais qu'obéir.
AGLATIDE.
J'en sais donc davantage: 740
Je sais que Spitridate adore d'autres yeux;
Je sais que c'est ma sœur à qui va cet hommage,
Et quelque chose encor qu'elle vous diroit mieux.
ELPINICE.
Ma sœur, qu'aurois-je à dire?
AGLATIDE.
A quoi bon ce mystère?
Dites ce qu'à ce nom le cœur vous dit tout bas, 745
Ou je dirai tout haut qu'il ne vous déplaît pas.
ELPINICE.
Moi, je pourrois l'aimer, et sans l'ordre d'un père!
AGLATIDE.
Vous ne savez que c'est d'aimer ou de haïr[33],
Mais vous seriez pour lui fort aise d'obéir.
ELPINICE.
Qu'il faut souffrir de vous, ma sœur!
AGLATIDE.
Le grand supplice 750
De voir qu'en dépit d'elle on lui rend du service!
LYSANDER.
Rendez-lui la pareille. Aime-t-elle Cotys?
Et s'il falloit changer entre vous de partis....
AGLATIDE.
Je n'ai pas besoin d'interprète,
Et vous en dirai plus, Seigneur, qu'elle n'en sait. 755
Cotys pourroit me plaire, et plairoit en effet,
Si pour toucher son cœur j'étois assez bien faite;
Mais je suis fort trompée, ou cet illustre cœur
N'est pas plus à moi qu'à ma sœur.
LYSANDER.
Peut-être ce malheur d'assez près te menace. 760
AGLATIDE.
J'en connois plus de vingt qui mourroient en ma place,
Ou qui sauroient du moins hautement quereller
L'injustice de la fortune;
Mais pour moi, qui n'ai pas une âme si commune,
Je sais l'art de m'en consoler. 765
Il est d'autres rois dans l'Asie
Qui seront trop heureux de prendre votre appui;
Et déjà, je ne sais par quelle fantaisie,
J'en crois voir à mes pieds de plus puissants que lui.
LYSANDER.
Donc à moins que d'un roi tu ne veux plus te rendre? 770
AGLATIDE.
Je crois pour Spitridate avoir déjà fait voir
Que ma sœur n'a rien à m'apprendre
Sur le chapitre du devoir.
Elle sait obéir, et je le sais comme elle:
C'est l'ordre; et je lui garde un cœur assez fidèle 775
Pour en subir toutes les lois;
Mais pour régler ma destinée,
Si vous vous abaissiez jusqu'à prendre ma voix,
Vous arrêteriez votre choix
Sur une tête couronnée, 780
Et ne m'offririez que des rois.
LYSANDER.
C'est mettre un peu haut ta conquête.
AGLATIDE.
La couronne, Seigneur, orne bien une tête.
Je me la figurois sur celle de ma sœur,
Lorsque Cotys devoit l'y mettre; 785
Et quand j'en contemplois la gloire et la douceur,
Que je ne pouvois me promettre,
Un peu de jalousie et de confusion
Mutinoit mes desirs et me soulevoit l'âme;
Et comme en cette occasion 790
Mon devoir pour agir n'attendoit point ma flamme....
ELPINICE.
La gloire d'obéir à votre grand regret
Vous faisoit pester en secret:
C'est l'ordre; et du devoir la scrupuleuse idée....
AGLATIDE.
Que dites-vous, ma sœur? qu'osez-vous hasarder, 795
Vous qui tantôt...?
ELPINICE.
Ma sœur, laissez-moi vous aider,
Ainsi que vous m'avez aidée.
AGLATIDE.
Pour bien m'aider à dire ici mes sentiments,
Vous vous prenez trop mal aux vôtres;
Et si je suis jamais réduite aux truchements, 800
Il m'en faudra[34] bien chercher d'autres.
Seigneur, quoi qu'il en soit, voilà quelle je suis.
J'acceptois Spitridate avec quelques ennuis;
De ce petit chagrin le ciel m'a dégagée,
Sans que mon âme soit changée. 805
Mon devoir règne encor sur mon ambition:
Quoi que vous m'ordonniez, j'obéirai sans peine;
Mais de mon inclination,
Je mourrai fille, ou vivrai reine.
ELPINICE.
Achevez donc, ma sœur: dites qu'Agésilas.... 810
AGLATIDE.
Ah! Seigneur, ne l'écoutez pas:
Ce qu'elle vous veut dire est une bagatelle;
Et même, s'il le faut, je la dirai mieux qu'elle.
LYSANDER.
Dis donc. Agésilas....
AGLATIDE.
M'aimoit jadis un peu.
Du moins lui-même à Sparte il m'en fit confidence; 815
Et s'il me disoit vrai, sa noble impatience
De vous en demander l'aveu
N'attendoit qu'après l'hyménée
De cette aimable et chère aînée.
Mais s'il attendoit là que mon tour arrivé 820
Autorisât à ma conquête
La flamme qu'en réserve il tenoit toute prête,
Son amour est encore ici plus réservé;
Et soit que dans Éphèse un autre objet me passe,
Soit que par complaisance il cède à son rival, 825
Il me fait à présent la grâce
De ne m'en dire bien ni mal.
LYSANDER.
D'un pareil changement ne cherche point la cause:
Sa haine pour ton père à cet amour s'oppose;
Mais n'importe, il est bon que j'en sois averti. 830
J'agirai d'autre sorte avec cette lumière;
Et suivant qu'aujourd'hui nous l'aurons plus entière[35],
Nous verrons à prendre parti[36].
SCÈNE VII.
ELPINICE, AGLATIDE.
ELPINICE.
Ma sœur, je vous admire, et ne saurois comprendre
Cet inépuisable enjouement, 835
Qui d'un chagrin trop juste a de quoi vous défendre,
Quand vous êtes si près de vous voir sans amant.
AGLATIDE.