R. Vous savez, on ne s'aventure pas; quand on en tue, on les laisse
là, les bêtes les dévorent, mais quand vous tombez, vous les
blancs, vous êtes sûrs d'être mangés. Une fois nous étions partis
une douzaine, ils voulaient aller trop avant, moi je n'ai pas
voulu, je suis revenu au placer.
D. Laissons un moment la Californie. Quand vous êtes revenu à
Paris, le 5 octobre, êtes-vous allé chez M... dès votre arrivée?
B. Non, j'avais des écrevisses dans mon panier, je suis allé les
porter chez Mme T..., mais il m'est arrivé en y allant une drôle
d'affaire; je rencontre en face du jardin du Temple un jeune homme
que je ne connaissais pas, et qui me dit: Bonjour, M. L..., vous
voilà?--Oui monsieur. Vous allez bien, M. L...? Pas mal, merci.
Vous allez chez M...;--et puis il se met à ricaner, et il me dit:
«Eh bien, méfiez-vous, ils vont vous faire votre affaire.» «C'est
drôle, que je me dis, est-ce qu'il y a un guet-apens, ouvrons
l'oeil.»
À partir de ce moment, tout lui est suspect.
Dans le café où on ne l'a pas vu depuis longtemps, l'accueil
d'anciennes connaissances excite sa méfiance, il est en garde
contre tout le monde, et sans faire part à personne de ses
soupçons, il observe; il trouve extraordinaires les choses les plus
simples; cependant il n'est pas menaçant encore pour M...; il parle
de lui avec une évidente animosité, mais si l'on craint une
discussion un peu vive, rien ne fait prévoir la scène violente, le
meurtre du 7 octobre.
Ce jour-là L... arrive vers onze heures au magasin, M... est
absent; Mme M... reçoit l'ancien associé de son mari, et lui donne
rendez-vous pour deux heures.
L... va déjeuner au café T..., le repas est sobre; vers une heure
et demie M..., de retour à son magasin, envoie prévenir L...; ici
se place un détail qui dans l'appréciation des faits nous paraît
avoir la plus sérieuse importance.
L'employé de M..., par un mouvement tout naturel d'ailleurs,
regarda peut-être à travers les vitres du café avant d'entrer; ce
qu'il y a de certain, c'est que L... vit dans cet acte si simple,
un espionnage, «ils me guettaient, nous dit-il, car je n'avais pas
bu la dernière goutte de mon café que Mme T... me dit: «M. L..., on
vous demande au magasin,»--et en disant cela, elle avait un air
triste comme je ne lui avais jamais vu. Elle n'est pas gaie de
caractère, mais jamais je ne lui avais vu une figure comme cela. Ce
n'était pas naturel.
Je me lève, je prends mon chapeau, et je vais chez M... J'arrive.
Il était dans le magasin,--je lui dis bonjour, il me dit, que me
veux-tu?--Autrefois, s'il m'avait dit cela, comme cela, j'aurais
pris mon chapeau, et je lui aurais répondu, prends le cheval et la
voiture, fais la place si tu veux, moi, je m'en vais, parce que
cela ne me va pas qu'on me parle comme cela.
Je lui réponds, je viens régler nos comptes, et nous passons dans
le bureau. J'étais du côté de la porte du couloir; aussitôt je
reçois un coup de poing là, sur le derrière de la tête, et je me
sens empoigné par les deux commis, je me débats, et j'envoie à M...
qui était devant moi, un coup de couteau; je ne sais pas où je l'ai
attrapé.»