R. Le suisse, le bedeau, qui s'étaient précipités sur moi.
D. Regrettez-vous ce que vous avez fait; êtes-vous inquiète de ce
qui peut vous arriver?
R. Non, je ne suis pas inquiète.
D. Vous nous disiez que vous aviez fait quelques économies, vous
reste-t-il encore un peu d'argent?
R. J'ai tout dépensé. Quand je suis allée à Marseille, j'avais
acheté une petite voiture et de la mercerie pour vendre dans les
rues; c'était la même chose qu'à Paris; j'ai vu des personnes dans
la banlieue qui chuchotaient et disaient: «Il ne faut rien lui
acheter.» J'ai vu que cela venait encore des prêtres. J'ai écrit au
curé pour le supplier de ne pas me montrer au doigt, il n'en a pas
tenu compte.
Je lui prédisais malheur, il a continué.
Quand je suis revenue, c'était encore pire qu'avant. Ainsi, quand
j'allais faire mon heure d'adoration, il le savait, et venait tout
exprès dans l'église pour me narguer. Je suis certaine qu'il avait
divulgué ma cause partout. Ainsi, à Lyon, en venant par le chemin
de fer, j'ai très-bien vu deux jeunes gens, sur le quai de la Gare,
qui ont chuchoté en me regardant, je me suis dit tout de suite: «Me
voilà encore reconnue.» Maintenant, je suis dépouillée, je n'ai
plus rien, et je ne peux plus trouver de travail nulle part.
D'abord on me reçoit, puis deux ou trois jours après on me refuse.
C'est toujours la même chose.
D. Vous nous avez parlé de votre condamnation, avez-vous été prise
sur le fait?
R. Non, Monsieur, ce n'est que quelque temps après. J'avais pu m'en
aller en Belgique où j'ai un frère officier.
Il est un peu fier, il ne m'a pas bien reçue.
Je suis revenue à Paris, et l'idée m'est venue d'acheter des
vêtements d'homme, puis de repartir pour la Belgique, habillée en
homme. Je voulais aller dans le café où il va d'habitude, je
l'aurais provoqué en lui jetant un verre de bière à la figure. Mais
il y avait des agents à la gare, ils ont regardé dans mon paquet
que j'avais laissé un moment, il y avait des vêtements de femme;
quand je suis venue pour le prendre, ils m'ont arrêtée, c'est comme
cela que j'ai été reconnue et passée en jugement.
D. Pourquoi ne pas garder vos vêtements de femme pour aller jeter
un verre de bière à la figure de votre frère?
R. C'est que je ne voulais pas que dans le café on me prît pour sa
maîtresse.