R. Je ne voulais pas le tuer, je voulais seulement le blesser, je
voulais tirer dans les fesses, parce que j'ai entendu dire que dans
les chairs ce n'est pas mortel. Je savais qu'on m'arrêterait, que
je passerais aux assises, parce qu'il y aurait eu des journaux, et
que j'aurais pu faire connaître que si j'étais venue une seconde
fois en prison, c'était leur faute, aux curés. Je voulais qu'on
voie bien clairement que c'est l'argent qui les fait agir.
D. Vous rappelez-vous à quelle époque vous avez conçu le projet de
tirer sur M. le curé?
R. Il y a déjà quelque temps, mais je lui avais pardonné parce
qu'il avait très-bien soigné son vieux père. Je lui ai écrit à ce
sujet là.
D. Combien de temps avant cette tentative avez-vous acheté votre
revolver?
R. En 1860, c'était pour me défendre des attaques d'un voisin qui
ne me laissait pas une minute de repos.
Il avait ameuté tout le quartier contre moi. Je n'osais plus sortir
de chez moi. On me traitait de voleuse, toujours à cause des
prêtres qui avaient divulgué ma cause.
J'ai quitté Paris, je me suis trouvée à Reischoffen, dans les
ambulances, puis j'ai été à Marseille; enfin, je suis revenue à
Paris le 23 juillet dernier. J'avais écrit à l'ambassade belge que
je donnais au curé de Montmartre jusqu'au 1er août pour me rendre
justice et me donner la place de chaisière pour m'indemniser.
Le lundi, 6 août, je voulais tirer sur lui aux vêpres, pas à la
grand'messe, pour ne pas faire de scandale. Voilà que le dimanche,
le curé a fait la quête; je savais bien que ce n'était pas à lui de
la faire; il l'a faite par taquinerie; il est passé devant moi,
sans me présenter la bourse, il a fait exprès d'aller causer avec
des dames qui étaient à côté de moi. Alors moi, exaspérée, j'ai
pris mon revolver sous mon caraco, j'ai déchargé mon coup sur lui.
J'ai été très-agitée parce que ce n'était pas le moment que j'avais
choisi; si j'avais eu le temps de me préparer, j'aurais été plus
calme.