Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les
Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur
qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres:
«Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la
fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir
l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première
partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des
forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans
les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre
odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des
bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant
enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le
délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où
j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues
tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant
presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois
ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces
antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont
protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où
retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise,
des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers
leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère
occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées
au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et
se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et
honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et
où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon
parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie
casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets
rouges.
Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se
hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les
cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux
cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou
Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par
le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de
Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets.
Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au
revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule.
Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces
constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre
dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses
notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes
abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des
peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs
allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux.
Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot
de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes
d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands
pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect
de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur
austère impassibilité.
A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus
intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le
long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et
le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des
bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le
Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand
vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de
ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois
et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités
neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de
Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais
si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le
contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un
colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule
venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans
le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la
maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette
magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs
italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force
à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec
précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors
brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode.
La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore
accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement.
Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent
symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un
bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en
tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris
place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques
dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque
toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les
robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de
vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes
traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une
représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on
mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes
divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas.
Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour
consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé
d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme
pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits
âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits
noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de
lecture.
Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la
Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir
passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de
Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle
mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en
bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et,
pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté
sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café.
En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards
endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour
de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux
traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui
me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui
semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse,
et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un
autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une
barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux
extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention:
le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la
discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières
plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement
méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et
contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la
troupe.
Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et,
tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur
pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis
par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore
juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se
formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme
entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant
un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main
son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de
nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et
«la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et,
s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et
bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette
petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de
rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle,
on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et,
bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette
nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un
rayon de soleil.
Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces
huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept
ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains:
_Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans,
ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils
faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore
trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant
ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à
cheminer en chantant vers le terme du voyage.
Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai
de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son
seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger,
modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses
deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire
accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris.
Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes
dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au
corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant,
nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon
voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend
encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table
d’hôte de Pontresina.