MONTREURS D’OURS

Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces

bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui,

comme disait Baudelaire:

Promènent sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes.

C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande

aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice

est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style

renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre.

Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont

sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la

Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme

et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme,

le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous

étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.

Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un

bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent

à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place,

une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez

déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux

noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et

mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant

lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son

tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone,

rappelant les chants arabes.

Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux

lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de

l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un

joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers

jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et

regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre

ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air

de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que

le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur

son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de

dix mois.

Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait

en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les

paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les

dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur

donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main

de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à

bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les

remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une

gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de

quelques mots français.

Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait

boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine

quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit

dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes

celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi

de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour

attraper une lippée du gâteau.

Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde;

ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger

vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la

jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles.

Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas

long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons

basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en

arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient

au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En

repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au

pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes,

nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des

pieds de l’âne.

Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se

permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien

souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un

fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine,

nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet

à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à

grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait

pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait

avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis

courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac

posé à terre et geignait doucement...

Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire

et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin.

Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient

le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait

jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos

pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces

communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum

de la vie est fait.

Contes tendres · 第 32 / 36 题