MARCOUSSIS

Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice.

Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une

envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce

comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de

ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une

portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère

autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses

sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et

les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont

je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité

d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés

de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent

l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent

presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique

verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe

finement sur le ciel son élégante silhouette.

Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que

dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village.

Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le

prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain

depuis longtemps évanoui.

Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait

Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a

peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant

éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur

et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de

Gounod, devenue si rapidement populaire:

Viens, enfant, la terre s’éveille...

La neige des pommiers

Parfume les sentiers......

Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre

commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre

première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon

depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un

groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure,

et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866,

la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans

le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore

très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode;

Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de

publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le

cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention

du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la

musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de

_Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait

faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore

vibrer les beaux vers:

La note est comme une aile au pied du vers posée;

Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,

Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.

Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de

_Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé

d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que

l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses

voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite

tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec

un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps,

il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un

fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et

reprenait son éloquente causerie...

Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste

quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes,

bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art,

ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École

des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient

leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa

jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une

verve grisante des mélodies illuminées de soleil.

Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu

bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles

et dans la gorge de Cernay!...

Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis

longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes

qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé,

le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par

l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle

prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers

de l’Isle-Adam!...

De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.

Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un

mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les

paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates

couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever

autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais

attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que

donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.

Contes tendres · 第 23 / 36 题