J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se
montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon
ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son
cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant,
au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs
corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et,
sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de
jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du
printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus,
enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil
et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de
Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des
yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux
et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique.
--Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais
comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des
livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant
l’odelette de Ronsard:
Quand ce beau printemps je vois,
J’aperçois
Rajeunir la terre et l’onde,
Il me semble que le jour
Et l’amour
Comme enfants naissent au monde...
Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des
illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus
consolante.
Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le
feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée,
exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à
l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire
qu’avril était revenu pour tout de bon.
* * * * *
A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la
traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson,
la santé du corps!_»
--Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette
chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une
créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes
fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images
rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent
sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs
fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs
berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves
roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans
le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a
vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de
certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante
mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce
marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours
de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de
vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques.
Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du
prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une
source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon
cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me
promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons
opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais
rien, et pourtant j’avais assez!»
* * * * *
... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus
cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que
j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du
Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de
goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes
dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne
puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué
dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin
d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin
de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même
vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes
fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les
caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui
arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme:
elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait
conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus
commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on
l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat
heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment
jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine
de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble
loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel
affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la
liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de
la vérité:
Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.
Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les
sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la
trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait
un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni
verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais
quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de
l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre
jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment
non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand
j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande
si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus
jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir.
* * * * *
... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me
réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela
nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les
livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui
n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le
cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un
temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans
les blés verts.
A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau
vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du
corps!»
--Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson
donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de
faire en l’administrant à mes concitoyens!