Où Mme de Valois parle beaucoup, croit qu’elle dit la vérité et ment à
son ordinaire.
Si j’ai jamais eu besoin de consolations, si j’ai jamais eu dans ma vie
un jour de découragement, c’est lorsque je sortis de l’audience que le
baron de Weisshaupt m’avait difficilement accordée.
--Je n’ai point de temps à perdre, me dit-il, et vous avez eu tort
d’insister pour me voir. Vous n’êtes point un sot, mais vous êtes
presque aussi dangereux que si vous l’étiez. Votre _moi_ vous occupe
trop; vous ne méritez pas de travailler à l’œuvre. Vous êtes un amuseur,
un _excentric_, comme on dit à Londres où vous allez. C’est bon. Je vous
tolère. Partez, conduisez-vous bien. Je n’ai plus besoin de vous.
Ce n’est qu’à Londres que je pus réconforter mon esprit, troublé par ce
que j’appelais alors une noire ingratitude.
Je voulus essayer de reprendre dans cette ville grise mon existence
d’autrefois; mais quelque chose me séparait de mon passé, et j’avais
peine à retrouver en moi le vieil homme. Lorenza se fit mon ange gardien
et devint plus que jamais le premier intérêt de ma vie.
Nous étions un soir fort ennuyés d’un temps de pluie et de boue qui
durait depuis plusieurs jours, quand le marteau de notre porte retentit
plusieurs fois. Il s’agissait, sans doute, d’un visiteur d’importance.
On ouvrit.
Le visiteur était une visiteuse en habit de velours et en grande coiffe.
Elle rejeta sa calèche sur ses épaules et nous montra une petite tête
pâle.
--Jeanne!
--Madame de Valois!
Jeanne fit une révérence à ma femme, une révérence de cour, s’il vous
plaît, et me dit avec un léger accent de raillerie:
--Voulez-vous me donner la main, comte?
--Assurément, répondis-je.
--Nous avons été ennemis, mais cela peut s’oublier, car nous avons
passé, vous par l’exil, moi par le feu.
Nous la considérions avec étonnement. Comment se trouvait-elle à
Londres? L’épouvantable arrêt qui l’avait frappée me revenait en
mémoire, et je me souvins de toutes les circonstances que j’en avais
vues dans les gazettes.
Quand on lui avait lu sa condamnation, elle avait haussé les épaules et
regardé les gens en pitié. Ce qui ne l’avait pas empêchée, un peu après,
d’être prise de convulsions qui avaient duré trois heures, et pendant
lesquelles elle avait brisé, rompu, tordu tout ce qui lui était tombé
sous la main. Cela s’était calmé, et elle avait passé quelques jours
assez tranquille. Elle attendait sa grâce, qui ne pouvait lui manquer,
disait-elle. Et lorsqu’il lui venait quelque doute à l’esprit, elle
regardait du côté de Versailles et murmurait entre ses dents serrées:
--Prends garde!
Le 21 juin, une petite fille, qui la servait depuis qu’elle était entrée
à la Conciergerie, vint l’éveiller et lui dit:
--Madame, levez-vous.
--Ah! quel ennui! fit la jolie Jeanne, je dormais si bien.
Elle dormait bien, en effet, et dans un désordre charmant qu’autorisait
la grande chaleur.
Elle se couvrit, un peu rougissante de s’être trop bien vue, et mit des
bas de soie et des souliers plats.
--Que me veut-on? dit-elle.
--Madame, c’est qu’on vous demande au parloir.
--Enfin! dit Jeanne, qui voyait arriver sa grâce et la liberté. Comment
faut-il que je me mette?
--Très simplement, madame; ce n’est pas pour aller bien loin.
La fillette répétait une leçon. La comtesse passa une robe du matin, mit
un mantelet et prit ses gants.
--J’aurais bien besoin d’être peignée, dit-elle.
--On a dit que ça ne faisait rien.
Elle sortit. Quatre hommes l’entourèrent, hauts, poilus, vigoureux, de
mauvaise mine.
--Qu’est-ce? Que me voulez-vous?
Ils la saisirent par les poignets et l’entraînèrent; d’autres hommes qui
étaient derrière elle la poussaient du genou dans les reins. On lui fait
descendre le grand escalier de la Conciergerie, et on la conduit,
criante et frémissante, devant un greffier qui lui lit son arrêt.
--On me tuera plutôt! s’écrie-t-elle en bondissant sous les mains de fer
qui l’étreignent.
Le greffier s’écarte elle aperçoit le bourreau agenouillé, retournant un
fer rouge sur une braise ardente.
--Non! répète-t-elle, non, plutôt la mort!--Antoinette!...
A ce nom, les valets du bourreau la jettent à terre, étouffent ses cris
dans la poussière, écartent ses vêtements, et des lanières sifflantes
tracent de longs sillons sur la chair de la victime. Mais ces hommes ont
hâte d’en finir, comme s’ils avaient horreur de leur action. Peut-être
était-elle recommandée--ou protégée... Protégée, juste ciel! Elle fut à
peine frappée trois fois. Éperdue et presque sans connaissance, une
douleur aiguë, atroce, la rappelle à elle-même; elle sent la chair de
son épaule gauche grésiller sous la fleur de lys rouge; un soubresaut
nerveux, invincible, l’arrache à ses bourreaux; elle veut fuir;
l’exécuteur saute sur elle; elle trébuche, tombe, se retourne sous lui,
et le fer qu’il veut appliquer à l’épaule droite, écrase, brûle et
meurtrit le beau sein de Jeanne, le sein droit,--_le seul_.
C’est fini. Elle se relève, folle de terreur et de colère, vomissant
mille imprécations qui font pâlir ses tortureurs; elle menace le ciel,
et, tendant ses poings au couchant:
--Si c’est ainsi qu’on traite le sang des Valois, s’écrie-t-elle, quel
sort est donc réservé au sang des Bourbons!
Voilà ce qu’on m’avait raconté. Et j’avais remarqué que la ligne de
projection de ses bras tendus, qui se dirigeaient du côté de Versailles,
avait dû passer par la place Louis XV, que les Français ont appelée
depuis place de la Révolution.
La triste exécution avait eu lieu, du reste, à une heure indue et devant
peu de monde. Excellente précaution, car il paraît que la pauvre Jeanne
eut de graves écarts de langage. Les curieux et amateurs de supplices
furent prévenus trop tard, et Paris, qu’on privait d’un divertissement,
s’en vengea par cette épigramme:
A la moderne Valois
Qui contestera ses droits?
La cour des pairs elle-même,
Quoiqu’on termes peu polis,
Lui fait, par arrêt suprême,
Endosser les fleurs de lys.
Cependant, après les premiers mots de notre entretien, Jeanne devint
muette et rêveuse; elle pensait sans doute aux choses que je viens de
rappeler, et je ne savais comment renouer la conversation. Elle se
décida à rompre le silence.
--Comte, dit-elle, êtes-vous toujours en rapport avec ce que vous
appeliez «la Lumière»?
--Oui, dis-je, mais j’ai cessé d’être un des maîtres de l’ordre.
--Pourquoi cela?
--Parce que vous m’avez trompé.
Elle me regarda d’un air singulier.
--En êtes-vous bien sûr, comte?
--Parfaitement. J’ai eu l’honneur de voir et d’entendre la baronne
d’Oliva et son poupon. C’est une fort agréable reine, mais qu’il est
difficile de compromettre.
--J’avais cette fille sous la main, je m’en suis servie, mais qu’est-ce
que cela prouve?
--Cela prouve que vous avez fait jouer au cardinal le rôle du chien qui
lâche la proie pour l’ombre.
Elle eut encore le regard qu’elle avait eu un moment auparavant, et
répéta:
--En êtes-vous bien sûr?
--Oui, dis-je en me levant, car je me sentais irrité par ce cynisme; ne
vous moquez plus de moi, comtesse, si vous voulez que nous restions
amis. Qui ne connaît le rôle de cette «poupée»?
--J’ai aimé la reine, dit Jeanne de Valois, sans paraître m’entendre;
vous ne savez pas à quel point il est facile d’aimer les reines. Oui,
même en complotant contre elles, même en les trahissant, quelquefois on
les aime. Qui vous dit que je n’ai point fabriqué tout exprès ma
«poupée», pour endosser les imprudences de l’original?
--Calomnie! invention! m’écriai-je; comtesse, mentirez-vous toujours?
--Écoutez-moi tranquillement, voulez-vous? Si j’ai commis le crime dont
on m’accuse,--si moi, qui disposais de la bourse de Rohan et de celle de
vingt autres, seule, sans complices, j’ai profané la majesté royale,
souillé un nom auguste, trompé un diplomate, ouvert des jardins fermés à
tous, dans le seul but de voler un collier,--pourquoi ne m’a-t-on pas
tuée? On pend les servantes qui volent un écu.
--Mais non pas les grandes dames qui volent un million, répondis-je.
--Soit! Dans tous les cas, l’affaire finie, il est bien convenu que je
suis un monstre en exécration à la cour où j’ai commis de pareilles
infamies?
--Certes!
--Et à la reine encore plus, à cette reine innocente et calomniée?
--Vous l’avez dit.
--Et vous m’accordez que tout nouveau rapport, toute entente, toute
convention avec moi, ne pourrait que la déshonorer?
--Où voulez-vous en venir?
--A ceci. Lorsque j’entrai à la Salpêtrière et que je revêtis l’habit
d’ordonnance, voilà ce que je dis à l’abbé Tillet, aumônier de la
maison: «Monsieur le curé, gardez vos sermons, la justice est morte.
S’il en existait une sous le ciel, la reine devrait être ici à ma place,
puisque tout mon crime est de l’avoir trop bien servie.» Ceci fut dit
devant cent personnes, et on le répéta. Le curé Tillet reçut l’ordre de
me traiter avec égard.
--C’était de l’indulgence.
--Si vous voulez. On a été indulgent aussi pour Rétaux de Villette, mon
secrétaire, celui qui s’est avoué coupable d’avoir contrefait l’écriture
de la reine. On l’a banni. Contrefaire une signature royale, bagatelle!
S’il eût contrefait la signature d’un simple bourgeois, il eût été
pendu.
--Hum!
--En août dernier, on m’annonce une visite. «Qui est-ce?--Madame de
Lamballe, me dit la supérieure, sœur Victoire.--Je ne veux pas la
recevoir.» On rapporte cela à la princesse, qui insiste et qui veut me
parler à tout prix. «Madame, lui dit-on, c’est impossible.--Et
pourquoi?--Parce que Mme de Valois n’y est pas condamnée...» Le mot
venait de moi.
--Hum!
--Je rêvais, j’attendais; je ne regrette pas ces mois de prison, comte.
J’y ai gagné. Je vous fais grâce des encouragements secrets qui me
parvenaient, des billets qui me conjuraient d’oublier, des prières que
j’ai repoussées; vous ne me croiriez pas, puisque je n’ai pas de
preuves. Enfin, une pauvre fille, Marianne, qui me servait dans la
prison, car on m’y traitait en grande dame, m’offre de fuir. Je refuse;
elle insiste; un désir de liberté me monte à la tête; j’accepte.
Savez-vous ce que cette fille m’apporte le lendemain?
--Non.
--Un costume de cavalier d’une valeur de cent livres. «Qui a payé cela,
Marianne?» Elle ne répond pas. Je m’habille, je sors, je m’égare; je
rencontre la supérieure, des surveillantes qui ne font pas semblant de
me voir. Il y avait de l’argent dans mes poches. J’arrive à la porte, on
l’ouvre, et qui est-ce que je trouve en arrivant au bord de la Seine?
Marianne, qui m’attendait pour m’accompagner.
--Croyez-vous donc n’avoir pas d’amis?
--Pardonnez-moi. Ce que je vous dis est la preuve du contraire. Enfin je
pars pour Londres. M’y voici, et j’y attends Mme de Polignac.
--Mme de Polignac?
--Elle-même. Je dois la voir demain.
--Comment la surintendante de la maison de la reine pourrait-elle
quitter Paris?
--Pour des raisons de santé. Elle vient prendre les eaux de Bath.
--Pourquoi vous verrait-elle?
--Pour m’apporter deux cent mille livres. J’en ai été prévenue par le
baron de Breteuil. Connaissez-vous l’écriture de la princesse de
Lamballe? Lisez.
--Oui, ce sont bien ses pattes de mouches. Il est question de papiers
que vous devez remettre en échange de deux cent mille livres.
--Et c’est là le motif de ma visite. Ces papiers dont on m’offre deux
cent mille livres, voulez-vous m’en donner un million?
--Moi!... et pourquoi faire?
--Pour vos amis de «là-bas».
--Je ne suis pas autorisé. Et puis, je voudrais voir les deux cent mille
livres.
--Venez demain, vous les verrez.
Je les vis, en effet. La duchesse de Polignac partie, la comtesse les
mit devant moi dans son secrétaire. On en pensera ce qu’on voudra.
Les femmes ont toujours une arrière-pensée. Jeanne de Valois me retint
quand je voulus sortir. Elle avait quelque chose à me dire. Elle me fit
jurer que j’étais un grand médecin, et se déshabilla ensuite, en
rougissant, jusqu’à la ceinture. Ce démon avait des pudeurs de jeune
fille. Elle me demandait--simplement--de faire disparaître le terrible
stigmate dont on l’avait marquée. Je le regardai longtemps. Le sein
meurtri avait repris sa forme pure. C’était à la fois affreux et
charmant.
Je mis un baiser sur la marque et lui dis:
--Il n’y a pas autre chose à faire.
Deux ans après, Jeanne de Valois se jeta par la fenêtre. L’une de ses
fleurs de lys la gênait; on devine bien laquelle.