Interrogatoires et chansons.
Je ne pense pas devoir perdre mon temps à raconter un procès que tout le
monde sait par le menu et qui a traîné sur toutes les tables. Un
cardinal accusé d’avoir calomnié une reine; une femme de sang royal
soupçonnée d’avoir soustrait des diamants; un Mage suspect
d’escroquerie, quelle aventure! La petite comtesse, je ne sais pas trop
pourquoi, me chargea avec une sorte de rage, et je me défendis de mon
mieux. On m’avait d’abord mis au secret, ce qui fut une cruauté bien
inutile. L’ignorance où l’on me tenait du sort de ma chère femme me
tourmentait au point de me rendre insensible à toute autre torture.
J’avais compté sur le secours des Loges, mais le père Loth ne m’avait
fait passer aucun avis depuis le jour de mon arrestation. Quant au
cardinal, il avait fort à faire pour se défendre lui-même; puis, il
n’était pas éloigné de croire, que dès qu’il me conviendrait de m’en
aller, je passerais à travers les murailles. Je conviens que ma
sorcellerie n’allait pas jusque-là.
Après nos premiers interrogatoires, on se relâcha des sévérités dont on
avait d’abord usé. Les geôliers, fiers de tenir sous les verrous des
personnages dont s’occupaient la France entière et l’Europe, ne
demandaient qu’à se laisser corrompre,--jusqu’à un certain point,
cependant. Je pus faire assez bonne chère et obtenir quelques livres,
parmi lesquels se trouva une petite édition des _Centuries de
Nostradamus_, datée de 1574. Chose bien faite pour m’étonner, le livre
portait une indication qui renvoyait à la page 187, et voici ce que je
lus sur cette page:
L’an quatre-vingt et plus, malandrins et guenons,
Aucuns en libertés, d’autres en bastions,
Gissent tout vifs; savoir, femme qui n’est pas bête,
Deux comtes sans comtés, bonnet rouge sans tête.
Diavolo! voilà un quatrain qui, pour avoir été imprimé en l’an 1574, ne
s’en appliquait pas moins bien à la situation présente. Dans la «femme
qui n’est pas bête», on pouvait reconnaître Mme de Valois; La Motte et
moi nous étions, en effet, deux comtes sans comtés, et le «bonnet rouge
sans tête» indiquait clairement notre étourdi cardinal. Mais comme le
quatrain n’était pas poli, je pris le parti de traiter Nostradamus de
«vieille bête», à qui l’on fait dire tout ce qu’on veut.
Les confrontations suivirent les interrogatoires, et je me tirai assez
bien des deux.
Je savais la justice française un peu frivole, et j’avais fait quelque
toilette. On m’avait coiffé en cadenettes, et mes cheveux tombaient sur
mes épaules, divisés en une infinité de petites queues. Je portais un
habit vert brodé d’or, qui m’allait à miracle, à ce qu’assurait
Lorenza,--du temps que je pouvais l’entendre, la chère belle!--et des
culottes de velours rouge. Voilà les commissaires instructeurs qui se
prennent à rire.
--Qui êtes-vous? D’où venez-vous? s’écrient-ils.
Cela m’indigna. Ils savaient bien que je venais de la Bastille, et
j’étais assez connu pour qu’on m’épargnât ces questions niaises, bonnes
pour les accusés du commun.
--Noble voyageur! répondis-je d’une voix assurée.
Mais ce tas de perruques se mit à rire de plus belle. Alors je
m’indignai, et dans une sorte d’emportement bien justifié, je prononçai
de hautaines paroles, afin de rappeler les gens au respect.
--Bon Dieu! me dit Maître Thilorier, mon avocat, parlez-leur français au
moins! Comment voulez-vous qu’ils vous entendent?
Il est certain que, dans l’effusion de mon cœur, je m’étais exprimé en
grec, arabe, latin, italien, égyptien,--sans parler du basque, où
j’étais assez versé,--et c’est au milieu d’une gaîté universelle qu’on
me pria de m’asseoir. Maître Thilorier, qui d’abord avait paru fort
contrarié de mon discours, finit par pouffer comme les autres.
--Vous êtes meilleur avocat que moi, dit-il, et vous avez gagné votre
cause.
--Comment cela?
--En les faisant rire.
J’avais été blessé, je fus humilié. On n’est pas Grand-Cophte pour rien.
Mais voici que, tout à coup, une sorte de vision m’éblouit les yeux. Une
grande et belle personne entre dans la salle avec une démarche de reine,
et je crois voir la reine elle-même.
Pendant que je la regardais avec stupéfaction, les gens s’empressaient
autour d’elle avec un intérêt souriant et presque respectueux. Même l’un
des instructeurs, sur quelques mots qu’on lui dit à l’oreille, fit signe
à un huissier d’apporter un fauteuil. Elle le remercia d’un air de
noblesse, mêlé d’un peu de timidité, et les prévenances redoublèrent
autour de sa beauté royale.
--Quelle est cette femme? demandai-je à Thilorier.
Il me répondit tout bas:
--Une «demoiselle du monde»; et si elle n’était point ici, elle serait,
à cette heure sur quelque chaise du jardin du Palais-Royal.
Alors, je compris tout. J’avais devant les yeux l’original du médaillon,
l’initiée de la rue Verte, la personne enfin qui, par sa ressemblance
étrange avec Myria-Antoinette, avait trompé le cardinal!
--Et comment se nomme-t-elle? demandai-je à mon avocat.
--Nicole Le Guay, baronne d’Oliva.
--D’Oliva? dites de Valois; c’est la petite comtesse qui a fait cette
baronne.
--En effet, dit Thilorier, d’Oliva et Valois, même chose. C’est presque
un anagramme. Je le mettrai dans ma plaidoirie.
Baronne ou non, la créature ne laissait pas d’être intéressante. On ne
lui adressa que quelques questions auxquelles elle répondit avec une
candeur touchante; les commissaires avaient l’air de s’excuser de
l’avoir fait venir. Soudain un vagissement d’enfant retentit. La dame se
leva, tout émue, et fit un geste suppliant aux juges, qui répondirent en
inclinant la tête. Une soubrette entra, portant un poupon couvert de
dentelles; l’accusée découvrit un sein d’une beauté incomparable et que
je reconnus fort bien; l’enfant y appliqua sa bouche rose et «la loi se
tut devant la nature».
Je demande pardon à Lorenza d’avoir écrit «incomparable». Ce mot peut
s’excuser dans la bouche d’un homme qui n’avait vu que des geôliers et
des soldats depuis six mois.
Ainsi c’était cette belle fille que j’avais failli inviter à souper!
Sangodemi! si nous sortions jamais, elle et moi, de prison!... Mais
j’étais un peu surpris de sa maternité.
--D’où diable vient cet enfant-là? demandai-je à mon avocat.
--De la Bastille.
--Fort bien; mais qui l’a fait?
--On l’a demandé à la mère.
--Et qu’a-t-elle répondu?
--Qu’elle le dirait volontiers,--si elle s’en souvenait.
Pendant que mademoiselle Nicole faisait son devoir de mère avec une
grâce et une largesse qui amenaient sur les lèvres des commissaires un
attendrissement singulier, je continuais de m’entretenir avec mon
avocat. Comme il augurait bien, en ce qui me concernait, de l’issue du
procès, il n’avait pas à craindre de se compromettre, et il me mit au
courant de ce qui s’était passé.
Le cardinal, à ce qu’il me dit, faisait assez mauvaise mine sur la
sellette, bien que cette sellette fût un fauteuil, le tribunal ayant
voulu faire honneur à un prince de l’Église.
Ma femme était à la Bastille, comme moi, mais devait bientôt être mise
en liberté. Délivré de mon plus amer souci, je ne fis aucune difficulté
pour sourire des espiègleries et des extravagances qu’on attribuait à
Mme de Valois.
Dans le premier désespoir qui avait suivi son arrestation, elle avait
voulu se casser la tête avec son pot de chambre. Puis elle s’avisa de
prendre le costume d’Ève avant la feuille de figuier, et de gambader en
cet état dans sa chambre de prisonnière,--ce qui devait être une folie
fort agréable à voir. «Qu’on me fasse venir M. de Launay!» dit-elle un
jour. Le gouverneur vint; elle lui fit une forte remontrance sur le
mauvais état de son lit, si peu rembourré qu’elle en avait des marques
bleues sur les épaules et jusque dans le dos. Notez que, ces marques, il
fut obligé de les constater bon gré mal gré. Naturellement M. de Launay
s’intéressa fort à la réclamation, et, comme il avait ordre de bien
traiter la prisonnière, il lui donna un lit de plume et la fit servir
dans de la vaisselle d’argent. En outre, ne voulant pas sévir contre ce
joli démon et sachant qu’elle avait la manie de faire des trous au
plancher et de tenter des évasions naïves, il prit le parti de passer
ses journées auprès d’elle, et fit porter dans la chambre de la belle
Jeanne son métier à tapisserie. Je veux dire le métier à tapisserie du
gouverneur, car il était très entendu au petit point. Si bien que Jeanne
finit par être agacée d’une pareille assiduité et proposa à de Launay de
coucher dans le lit de plume pour mieux faire son métier d’espion; on
affirmait que de Launay, dans son zèle, n’avait reculé devant aucune
extrémité.
Pendant que Nicole Le Guay continuait à allaiter son enfant,--peut-être
pour séduire ses juges,--mon avocat me fit entrer dans une salle
d’audience, et je pus voir Mme de Valois.
Sa captivité n’avait changé ni sa figure ni son humeur. Elle arriva fort
parée d’une robe-chemise de linon-batiste, dite à l’enfant, qui faisait
ressortir l’agrément de sa taille. Un petit bonnet de gaze, sans rubans,
auquel était attaché un voile très fin dont elle s’ennuageait la figure,
était posé sur ses beaux cheveux bouclés, sans poudre. Elle entra d’un
air assuré, m’aperçut et me montra le poing, comme une promesse.
L’huissier lui dit d’un ton sec, en lui montrant la sellette: «Madame,
mettez-vous là.» La comtesse recula d’abord, puis se rapprocha du siège,
auquel elle donna un petit coup de pied de mépris; après quoi elle s’y
assit, s’y arrangea, dégagea les plis de sa robe, et finit par s’y
établir dans une pose gracieuse, comme si elle eût été couchée dans la
meilleure bergère. On l’interrogea; elle ne répondit à personne et
soutint la conversation avec tout le monde, tenant tête au premier
président, M. de Brétignières, ne témoignant pas plus de fatigue ni
d’ennui que si elle eût dirigé le bavardage de son salon. Elle parla
pendant une grande demi-heure, toute seule, sous prétexte de tout dire,
et elle trouva le moyen de ne rien dire et d’être charmante.
Je le lui témoignai par un salut profond que je lui fis quand elle se
leva pour partir, prenant elle-même un congé que le président ratifia
d’un geste obligeant. Sa visite n’avait pas duré moins de trois heures.
Quand le moment arriva de rentrer à la Bastille, Thilorier me glissa
dans la main un noël qui courait Paris, et dans lequel l’opinion
publique décidait de notre affaire. En voici les principaux couplets
seulement, car il était interminable:
Nous voici dans le temps pascal:
Que dites-vous du cardinal?
Est-ce qu’à Pâque il chantera
Alleluia?
Oliva dit qu’il est dindon;
Lamotte dit qu’il est fripon;
Il se conduit comme un bêta;
Alleluia!
Le Saint-Père l’avait rougi,
Le roi de France l’a noirci,
Mais Themis le savonnera,
Alleluia!
Que Cagliostro ne soit rien,
Qu’il soit Maltais, juif ou chrétien,
A l’affaire que fait cela?
Alleluia!
A Versailles, comme à Paris,
Tous les grands et tous les petits
Voudraient élargir Oliva.
Alleluia!
De Valois le roman si doux
Débuta par un rendez-vous;
Un collier le terminera,
Alleluia!
Les événements se pressèrent. Bientôt, ma Lorenza chérie fut rendue à la
liberté, et la cour rendit son arrêt le 31 mai 1786.
X
L’arrêt et ce qui s’en ensuivit.
Cet arrêt, on le connaît. Je fus déchargé de toute accusation, et quoi
de plus juste! car, enfin, j’étais fort innocent de tout ce qui était
arrivé; le cardinal de Rohan et la belle Nicole furent mis hors de cour;
mais la pauvre comtesse fut condamnée à être, nue et ayant la corde au
cou, fustigée de verges et flétrie d’un fer chaud en forme de V sur les
deux épaules, par le bourreau, devant la Conciergerie, avant d’être
renfermée à perpétuité à la Salpêtrière.
Le cardinal parvint à se soustraire à une ovation que je n’évitai pas.
Plus de dix mille personnes m’attendaient à la porte de la Bastille. Ce
fut une explosion d’ivresse, une émeute d’enthousiasme. On me porta en
triomphe jusque dans ma maison du boulevard Saint-Antoine, avec des
clameurs qui me touchaient jusqu’au fond de l’âme. Les exempts qui
essayaient de s’opposer à ce débordement de joie étaient foulés,
repoussés, meurtris, et disparaissaient dans les flots du populaire.
Lorenza m’enlaçait de ses bras. Au moment où je mettais le pied sur le
seuil de ma porte, des fanfares éclatèrent. Toutes les musiques du
quartier me donnaient la sérénade. Les dames de la Halle arrivèrent avec
de gros bouquets; j’embrassai celles qui me parurent jolies, et même les
autres, mais moins profondément. Un faiseur d’odes monta chez moi,
ouvrit ma fenêtre, et lut à la foule une cantate en mon honneur où je
déclare qu’il y avait de beaux vers. Toutefois, je lançai aux
applaudisseurs, par dessus ses épaules, quelques centaines de louis; la
poésie n’en fut que mieux accueillie. Ce n’est que vers l’heure de
minuit que ces réjouissances prirent fin, et Dieu sait quel moment ce
fut, quand, les dernières portes fermées, après huit mois de séparation,
de captivité, de souffrance, je me trouvai libre en face de ma Lorenza
bien-aimée! Elle était plus belle que jamais. Nous nous tendions les
bras sans oser avancer, presque avec effroi, craignant d’expirer dans
l’extase de notre premier enlacement. Je n’en dirai pas davantage. Cœurs
sensibles qui me lirez,--si jamais j’ai d’autres lecteurs que le digne
Pancrazio, mon geôlier et ami,--vous devinerez mieux que je ne pourrais
le dire quelles furent, après une pareille absence, les jouissances
ineffables d’un amour partagé!
Le lendemain, je recevais l’ordre de quitter la France, et je faisais
mes paquets. Voici ce qu’on chantait dans les rues de Paris:
Target, dans un gros mémoire,
A tracé tant bien que mal
L’étrange et fâcheuse histoire
De ce pauvre cardinal;
Et la verbeuse éloquence
De cet orateur pressant
Prouva jusqu’à l’évidence
Que c’est un grand innocent.
J’entends le Sénat de France
Lui dire un de ces matins:
Ayez un peu de décence,
Et laissez là les catins;
Mais le Pape moins honnête
Pourrait dire à ce nigaud:
Prince, à qui n’a point de tête
Il ne faut pas de chapeau.
Pour en finir avec ce triste disciple, je dirai que la colère royale ne
se lassa pas de le poursuivre.
Vainement il demanda vingt fois à revenir à la cour, il y perdit son
encre et ses bassesses, et la comtesse de Marsan une partie de son
crédit. Le prince dut se résigner à vivre loin de Versailles mais il en
prit son parti, grâce à une belle Anglaise qu’il fit venir à la
Chaise-Dieu, et qu’il avait toujours sur ses genoux, ce qui était d’un
fâcheux exemple pour ses moines.