--Lève-toi. Ce n’est pas dans cette salle que la Parole te sera
communiquée. Vois-tu cette porte qui est dans la muraille, à ta droite,
et qui paraît fermée? Va vers elle, pousse-la, entre, et que le grand
Architecte de l’Univers te protège!
On voudra bien convenir que ces mots n’avaient rien de très rassurant;
le grand Architecte de l’Univers pouvait avoir d’autres soins en tête;
néanmoins, je fis bonne contenance, et je me dirigeai vers la porte que
l’on m’avait indiquée.
Qu’allais-je voir? quelles épouvantes allais-je rencontrer?
J’avais ouï parler de fantômes agitant des chaînes autour de précipices
où ils vous forçaient à vous jeter, de cent poignards dirigés sur votre
poitrine, de verres de sang qu’il fallait boire, de cuves bouillantes où
il fallait se plonger tout entier.
Je poussai la porte de marbre et m’engageai dans un corridor absolument
obscur, qui me parut très étroit.
Pourquoi le célerais-je? j’avais peur; je sentais des gouttes de sueur
froide me mouiller le front et les tempes.
Soudain le sol manqua sous mes pieds; je me crus englouti, et je fis
entendre un cri désespéré, en fermant les yeux.
Il est probable que je ne tombai pas de bien haut, car je ne me fis
aucun mal; mais mon étonnement fut plus grand que si je fusse arrivé
dans le plus profond des enfers, au milieu de diables agitant leurs
fourches.
J’étais dans un cabinet de travail, peu vaste et simplement meublé d’une
table, de quelques chaises, d’une bibliothèque qui devait contenir deux
ou trois cents volumes. Sous la lueur d’une lampe, dont un abat-jour
vert isolait la clarté, un homme, qui me parut jeune encore, feuilletait
un gros livre, la tête penchée; il avait devant lui deux tasses de
porcelaine blanche, à côté d’une théière d’où sortait une légère fumée.
--Ah! ah! c’est vous, monsieur Joseph Balsamo? dit-il.
Il avait tourné son visage vers moi. C’était un jeune homme, en effet;
il ne devait pas avoir plus de trente ans. Sous des cheveux si blonds
qu’ils paraissaient presque blancs, comme ceux des tout petits enfants,
sa figure, un peu pâle, était souriante; il avait dans ses yeux bleus,
très grands, une douceur profonde, et comme une candeur de vierge. Je
remarquai qu’il portait une robe de chambre à ramages, d’une couleur
presque éteinte, et qu’il avait aux pieds des pantoufles brodées.
--Donnez-vous la peine de vous asseoir, reprit-il en italien, mais avec
un accent allemand très prononcé; je suis heureux de faire votre
connaissance.
Je pris place sur le siège qu’il m’indiquait, ne sachant que croire ni
que dire. Il poursuivit:
--Eh bien, que pensez-vous de nos petites diableries? Au reste, j’avais
bien recommandé qu’on vous épargnât les épreuves grossières qui ne sont
utiles que pour frapper et confondre les âmes banales; je suppose que
l’on s’est conformé à mes instructions.
Il avait des façons familières, cordiales, un air très simple qui ne
paraissait nullement affecté.
--Qui êtes-vous donc, monsieur? demandai-je.
--Ah! c’est juste; vous ne me connaissez pas; votre curiosité est
légitime. Eh bien! mon cher comte, je suis le baron Spartacus de
Weisshaupt, pour vous servir, si j’en suis capable.
Le baron de Weisshaupt! cet homme qui était là, devant moi, sous sa
lampe, au coin de son feu, c’était le terrible rêveur qui, avec le baron
de Knige, qu’on appelait Philon, avec Swach, qu’on nommait Caton, avec
le marquis de Constanza, qu’on appelait Diomède, avec le libraire
Nicholaï, qu’on nommait Lucien, avait fondé l’association de l’Aréopage;
le chef à qui obéissaient les initiés de tout grade, les Novices, les
Minervaux, les Mineurs, les Majeurs, les Époptes, les Régents, les
Philosophes et les Hommes-rois eux-mêmes; le tout-puissant qui d’un
signe pouvait faire se lever cent poignards et tomber cent cadavres, et
qui, lorsqu’il lui plairait, précipiterait contre les trônes les
cinquante mille initiés de Bavière, les quatre-vingt mille maçons de
Prusse, et les deux cent mille Illuminés de Russie, de Hollande et de
France!
--On exagère un peu, dit-il avec un sourire, car il comprit à quoi je
songeais. Mais le fait est que nous disposons de quelque influence, et
que nous avons des projets assez élevés. Tenez, au moment où vous êtes
entré, je m’occupais précisément d’une affaire passablement importante,
dans laquelle vous nous serez de quelque utilité, je suppose.
--Parlez, répondis-je.
--Oh! ce n’est qu’un commencement. Il s’agit de déshonorer la royauté en
compromettant la reine de France. Mais restez donc assis, mon cher
monsieur Balsamo, et permettez-moi de vous verser une tasse de thé.