Je me conduis fort mal, mais les autres ne se conduisent pas mieux.
Ce que je dis à Rosaura, je ne m’en souviens plus. Je parlai à tort et à
travers. Les idées se pressaient dans ma tête, les paroles sur mes
lèvres. Je lui fis l’effet d’un extravagant, d’un fou, d’un amoureux.
Elle ferma sa porte, elle ferma sa fenêtre, elle ne ferma pas son cœur.
Cette bonne fille me sauva.
A vrai dire, quoique sans expérience, je m’aperçus que j’avais un peu
outré les choses en la comparant à la vierge Marie. Mais si elle ne
valait rien pour le calendrier, elle avait de grandes qualités dans les
tête-à-tête profanes.
Comme la Rosaura n’était pas sans relations dans le monde, mes affaires
ne pouvaient être remises en de meilleures mains. Elle voyait assez
souvent le cardinal C..., qui la recevait à ses heures intimes et lui
donnait volontiers des conseils. L’excellent prélat, qui s’intéressa à
ma mine éveillée, se chargea d’arranger mon affaire avec le couvent. Il
y réussit; en outre, il me dégagea de mes vœux, me réconcilia avec ma
famille et promit d’assurer mon avenir, ce qu’il fit sans retard, en me
donnant, avec vingt écus, l’ordre de quitter immédiatement Castelgirone.
Je crois qu’il était devenu un peu jaloux de moi, à cause de notre amie
commune. Quant à la Rosaura, elle me vit partir sans chagrin; j’étais si
jeune et si passionné que j’avais fini par l’encombrer de mon amour.
Quand je fus de retour à Palerme, il ne me restait que trois écus; je
m’étais quelquefois arrêté en route, plutôt dans les cabarets que dans
les églises, et j’avais vu moins de robes de moines que de robes de
demoiselles.
Mon oncle Cagliostro m’ouvrit sa porte et ne m’épargna pas les avis.
Pour lui faire plaisir plutôt que par inclination, j’entrai dans un
atelier de peinture, où je pris des leçons de dessin. En réalité, je ne
réussis qu’à y faire de mauvaises connaissances. On m’enrôla, sans avoir
besoin de me prier beaucoup, dans une bande de garnements qui mettaient
la ville au pillage et se faisaient redouter des femmes et des bourgeois
attardés. Quand le guet nous apercevait d’un côté, il passait de
l’autre; il n’avait rien à gagner avec nous que des horions, et ne
mettait point son nez dans nos affaires. J’appris dans cette belle
compagnie à manier l’épée assez habilement, et je fis mon apprentissage
de spadassin dans des querelles qui pouvaient me jeter sur le carreau.
J’en fus heureusement quitte pour des égratignures. On m’apprit à boire,
et quelques cottes fripées, dont la doublure n’était point laide,
achevèrent l’éducation galante heureusement commencée par la Rosaura.
Il convient que je parle d’une faculté singulière, dont je ne saurais
m’enorgueillir, car je la dois surtout à la nature. Si je fis peu de
progrès dans le dessin, ma main acquit une souplesse et une dextérité
telles, que j’imitais sans effort les écritures les plus compliquées, et
cela avec une perfection si grande, qu’on ne pouvait distinguer ma copie
de l’original. Je ne mésusais point de ce talent que je n’employais
qu’au service de mes camarades. Comment leur aurais-je refusé des
billets de spectacle, quand ils ne me coûtaient que le temps de les
écrire? Cela ne portait aucun préjudice au directeur, qui avait toujours
des places de reste. D’ailleurs, mes gens se conduisaient bien; heureux
d’entrer sans payer, ils n’insultaient personne et ne sifflaient point
les pièces. Quand un bon garçon, mal noté par une police tracassière qui
s’effarouchait de nos peccadilles, avait besoin de papiers ou de
certificats, n’aurais-je pas eu mauvaise grâce à les lui refuser? Je
l’obligeais, et ne faisais de mal à personne. J’avoue cela librement et
franchement, car jamais il ne me vint à l’idée de faire des billets de
caisse, travail du reste assez long et fort difficile.
On jouait beaucoup dans nos tripots, mais j’avais peu de goût pour les
cartes et les dés. Il me répugnait d’être assez habile pour y gagner, et
je n’avais pas assez d’argent pour y perdre. Le génie de quelques-uns de
nos compagnons me paraissait dangereux, et je sentais qu’il me serait
malaisé d’y atteindre. Je pourrais en citer, et des plus adroits, qui
ont fini par les galères; c’était la seule chose qu’ils n’eussent pas
volée.
Pendant ces études mêlées de distractions, j’accomplis ma dix-huitième
année, et je devins amoureux pour la seconde fois de ma vie.
Je devrais dire «pour la première», car le sentiment que m’inspirait
Émilia était si pur, quoique très ardent, qu’il effaçait jusqu’au
souvenir de l’ivresse sensuelle à laquelle m’avait initié la conquête de
Rosaura.
Émilia n’était autre que ma cousine, et, tout enfants, nous avions joué
ensemble. Elle rentrait dans sa famille, après avoir fini son éducation
chez les sœurs du Rosaire. Je la vis avec stupéfaction, presque avec
épouvante, belle et fière comme une jeune reine.
Cette Italienne de seize ans était déjà femme jusqu’au bout des ongles.
En me tendant sa main brune, en me disant «Bonjour, cousin» en me
dévisageant d’un regard, elle fit de moi son esclave. J’eus peine à
m’empêcher de tomber à genoux.
Une chose qui me déplut, ce fut de voir arriver chez nous, en même temps
qu’Émilia, un de mes coquins d’amis, le chevalier Trivulce. Il paraît
qu’il avait vu quelquefois ma cousine, par hasard, au parloir du
couvent. Mon oncle lui permit de présenter ses respects à la
pensionnaire défroquée, et l’impudent nous accabla de visites.
Émilia, d’abord, lui fit bon visage, et je pus croire que j’avais un
rival dangereux. Je me trompais. Italienne, et par conséquent deux fois
femme, ma cousine aimait à être courtisée, voilà tout; en réalité, elle
n’était touchée que de mes soins et de mes tendresses. Sa préférence
s’accusait davantage tous les jours, et je regardais le chevalier d’un
grand air de pitié. Plus d’une fois déjà j’avais imploré de ma cousine
qu’elle m’accordât un rendez-vous mystérieux, la nuit; elle me priait
d’attendre, ne disant ni oui ni non, mais avec un tel sourire, mais avec
de tels yeux qu’elle me donnait des palpitations de cœur.
Enfin, elle me parla un jour en ces termes:
--Tu es un bon garçon, Joseph, et je suis sûre que tu m’aimes.
--Si je vous aime, Émilia!
--Viens ce soir au jardin, quand tout le monde dormira.
--Ciel!... A quelle heure?
--A minuit, veux-tu?
--Oh! Émilia!
--A ce soir! fit-elle en s’esquivant.
Quelle journée! Un premier rendez-vous est une bonne chose: cela fouette
le sang et exerce les nerfs.
La nuit arriva. Je ne touchai guère au souper, si bien que l’oncle
Cagliostro me dit:
--Tu as l’air bien préoccupé, Joseph?
--Non, mon oncle.
Enfermé dans ma chambre, j’entendis sonner dix heures, onze heures, onze
heures et demie, onze heures trois quarts. Je descendis au jardin, à pas
de loup, et me cachai dans un bosquet, sur le passage de l’allée qui
s’éloignait de la maison. Minuit sonna! Quelques minutes s’écoulèrent.
Dans la nuit épaisse, je distinguai une forme légère qui s’avançait vers
moi, baignée d’une blancheur lumineuse, et je compris pourquoi la nuit
était si noire: toutes les clartés éparses s’étaient rassemblées sur ma
cousine.
--Est-ce toi, Joseph?
--Oui, cousine, c’est moi.
Je ne pus en dire davantage. Ma voix mourait dans mon gosier. Émilia
prit mon bras et nous suivîmes l’allée obscure. Moi, si bavard avec la
Rosaura, je ne savais que dire à cet ange.
J’avais envie et peur de la prendre follement dans mes bras et de la
couvrir de caresses. Je tremblais pendant que ces folles imaginations me
passaient par la tête. Enfin, comme impatientée de mon silence, Émilia
se décida à parler.
--Mon Joseph! dit-elle...
Je frissonnai délicieusement. Elle reprit:
--Nous sommes seuls, n’est-ce pas? Viens tout près de moi, plus près
encore, et sache mon secret... Joseph, j’ai un amant!
--Toi?... Vous, Émilia?... un amant!
--Sans doute, dit-elle; tu ne t’en doutais pas? C’est Trivulce.
--Trivulce Ah! j’entends. C’est un amant, j’en conviens, et j’en suis un
aussi. Et le frère Peppo, qui vient demander l’aumône tous les samedis
et qui vous fait des déclarations, c’est encore un amant? Cela vous en
fait trois.
--Rêves-tu? dit-elle. Me prends-tu pour une petite fille? Le chevalier
est mon amant; tu dois savoir ce qu’un tel mot veut dire. Si je t’avoue
cela, c’est parce que nous comptons sur toi pour nous aider dans nos
amours...
Vous concevez ma stupéfaction et mon désespoir. Qu’allais-je répondre?
Je ne sais. Je sentis tout à coup quelque chose me tomber sur la tête.
C’était un coup de bâton.
Il fut suivi d’un autre, puis d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce
que mon oncle, reconnaissant ma voix, s’arrêta subitement pour me dire:
--Comment! c’est toi, Joseph?
Émilia s’était enfuie.
--Que diantre fais-tu là? continua le bonhomme stupéfait. Je te prenais
pour Trivulce qui, à ce qu’on m’a raconté, vient la nuit donner la
sérénade à ma fille. Est-ce l’heure et le moment de bavarder avec ta
cousine, que tu vois toute la journée et à qui tu peux parler dans tous
les coins? A quoi bon ces cachotteries? Est-ce que vous vous aimez par
hasard? Eh! eh! cela m’arrangerait tout à fait. J’ai songé plus de vingt
fois à vous marier ensemble.
--Ah! mon oncle, quel affreux bâton!
--Je l’avais choisi exprès.
--Vous m’avez cassé quelque chose.
--Peut-être bien.
--Oh! la! la!
--Oui, cela te fait mal, je le comprends. Va te coucher, ce n’est pas le
moment de parler affaires. Nous nous expliquerons demain. Je ne t’en
veux pas.
--Ni moi, mon oncle.
Oh! non, ce n’était pas le moment de parler affaires. Dire quelle nuit
je passai est impossible! Je mordais mes draps, je déchiquetais mon
traversin, je bondissais tout d’une pièce, je poussais des cris
absurdes, j’avais envie de me lever et d’aller tuer Trivulce! Pour me
soulager, simplement. Tuer quelqu’un, surtout Trivulce, m’eût été une
bien grande consolation. Ce n’est qu’au matin que je m’endormis, épuisé,
éreinté. Je me réveillai fort tard et ne descendis qu’à la tombée du
jour.
Mon oncle souriait d’un air encourageant; Émilia baissait les yeux et
paraissait très intéressée par son ouvrage de couture. Moi, j’avais
l’air assez penaud, naturellement.
--Eh! tu peux l’embrasser, dit mon oncle avec un gros rire. Voyons,
fillette, laisse-toi faire. Tu lui dois bien un dédommagement pour ce
qui s’est passé hier soir!
Je le confesse en toute humilité; en recevant l’autorisation d’embrasser
ma cousine, je ne songeai plus à rien, sinon au plaisir que j’allais
avoir.
Je m’approchai. Elle me regarda, étonnée, mais ne s’opposa pas aux
baisers que je lui mis sur les joues.
Cela fait, mon oncle jugea bon de nous laisser seuls, et sortit en se
frottant les mains.
Émilia se leva rapidement, m’entraîna vers une fenêtre pour lire dans
mes yeux, et me dit joyeusement:
--Ah! que tu es bon, que tu es bon! Tu as laissé croire à mon père que
tu voulais bien m’épouser, pour détourner les soupçons qu’il a sur
Trivulce!
Continuons à dire la vérité; mettons à nu les lâchetés de mon cœur. Sous
les yeux de la séduisante créature, j’avais oublié l’aveu cruel qu’elle
m’avait fait la veille, et je lui répondis:
--Je veux vous épouser, véritablement.
--C’est impossible!
--Vous ne m’aimez donc pas du tout?
--Si, tant que tu voudras, comme une sœur, comme une cousine. Mais on ne
se marie pas, quand on a joué ensemble tout petits. Tu ne te souviens
donc pas?
Je rougis de cette allusion aux jeux de notre première enfance. Il est
certain qu’en d’autres temps j’avais fait plus d’une fois le «maître
d’école» et corrigé la petite fille d’une façon indiscrète et tout à
fait intime. Mais cela n’empêche pas de s’aimer. Au contraire. En un
mot, j’aurais pris l’ingrate pour femme à l’instant même, pour peu
qu’elle eût voulu me répondre de sa fidélité future,--et même sans cela.
Elle ne me permit pas la plus chétive espérance.
--Laissons ces folies, dit-elle, je suis engagée à Trivulce depuis plus
d’un an. Il m’a écrit, il m’a parlé, nous nous sommes aimés; je serai
Mme Trivulce dès que nos parents le permettront. En attendant, nous
comptons nous rencontrer le plus souvent possible, et, grâce a toi, ce
ne sera pas difficile.
--Grâce à moi!
--Oui. Mon père, croyant que tu veux bien m’épouser, me laissera libre;
en outre, tu lui diras que Trivulce est ton ami, que tu tiens à le voir
dans la maison, tous les jours, le soir aussi. Tu comprends? Ah! mon
Joseph, comme nous te bénirons, Trivulce et moi!
--Cousine, quel rôle voulez-vous me faire jouer?
--Celui de notre protecteur, de notre ange gardien. Mon petit Joseph, ne
me refuse pas. Je t’aimerai bien, je t’embrasserai. Veux-tu?
Je n’ai jamais bien su la quantité de démons qu’il y a dans la plus
angélique des femmes, mais il est certain qu’il y en a. Émilia s’était
assise sur mes genoux; ses yeux s’allumaient de flammes que j’avais déjà
vues dans les regards de Rosaura. Je lui fis les serments qu’elle me
dicta; elle parut tout à fait contente, et moi, lâchement, je l’étais
aussi. C’est ce jour-là que je m’aperçus que le cou de ma cousine avait
une odeur très prononcée d’œillet chauffé par le soleil.
Le soir même, Trivulce vint nous rendre visite, avec des airs penchés et
discrets dont je comprenais mieux que la veille la cruelle
signification.
Il baisa la main d’Émilia, à la française, et se montra plus tendre que
de coutume. Ce fut une faute. Mon oncle, qui avait déjà des
soupçons,--on se rappelle la bastonnade destinée à Trivulce et que
j’avais endossée,--mon oncle ne vit pas sans irritation les galanteries
du chevalier, et il lui signifia nettement un congé en bonne forme et
définitif.
Une heure après, Émilia vint me trouver dans ma chambre.
--Joseph, me dit-elle, est-ce ainsi que tu tiens tes promesses? Pourquoi
n’as-tu pas défendu le chevalier tout à l’heure?
--Hélas répondis-je, c’est que j’ai la bêtise de vous aimer.
--Oui, oui, je sais cela. Écoute, voici une lettre; tu la porteras à
Trivulce.
--Oh! ma cousine!
--Pourquoi non? Si tu m’aimes, tu dois aimer à me rendre service.
--Soit, je le ferai, mais pas pour rien.
--Que veux-tu donc?
--Un baiser par lettre dont vous me chargerez.
--Mais, Joseph, j’écrirai sans doute beaucoup de lettres!
--Ah! beaucoup trop,--et pas assez!
Je ne sais plus ce que me répondit ma cousine; mais je crois me souvenir
que, lorsqu’elle se retira, j’avais reçu d’avance le prix d’un grand
nombre de commissions.
Je fus donc le messager des deux amoureux. Dès que je sortais de chez
mon oncle, j’étais sûr de rencontrer le chevalier embusqué a quelque
distance et m’attendant avec anxiété. Il était véritablement très épris.
Nous passions nos soirées ensemble. Il n’était jamais las de parler
d’Émilia. D’autre part, avec Émilia, j’entendais parler de Trivulce. Il
me disait combien elle était belle; elle me disait combien il était
beau. Trivulce me comblait de cadeaux et me prêtait de l’argent;
j’acceptais tout de bonne amitié. Comme nous avions la même taille, je
mettais ses habits qui n’allaient fort bien, et j’oubliais quelquefois
de les lui rendre. Cela plaisait à Émilia et lui faisait une sorte
d’illusion. Trivulce avait l’habitude de se parfumer d’ambre, sans excès
et d’une façon galante; lorsque je portais un de ses habits et que ma
cousine en reconnaissait l’odeur, elle m’embrassait avec plus de
plaisir. Vraiment, j’avais fini par m’intéresser à leurs amours qui me
faisaient une vie charmante. Je leur permettais quelquefois de se
rencontrer la nuit au jardin, mais rarement, et cela leur coûtait cher.
Je ne les quittais pas dans ces occasions, car je me regardais comme le
gardien de l’honneur de la famille. Cependant les affaires ne
s’arrangeaient pas; l’époque fixée par mon oncle pour mon mariage avec
Émilia n’était plus éloignée, et, d’autre part, les parents du
chevalier, dont les richesses auraient sans doute modifié la résolution
de l’oncle, résistaient à toutes les supplications de Trivulce et
menaçaient de le faire enfermer. A peu près désespéré, le pauvre garçon
résolut de fuir, et son éloquence fut telle que ma cousine se décida à
l’accompagner.
On eut de la peine à obtenir mon consentement, car ni Trivulce ni Émilia
ne parlaient de m’emmener. Je m’opposai d’abord, d’une façon absolue, à
leur fuite. Ce qu’il en coûta à Trivulce pour me séduire, je ne puis le
dire, car on me croirait intéressé. Encore tous ses efforts
n’eussent-ils pas abouti, si Émilia ne s’en fût mêlée. Depuis le temps
que je me sacrifiais à mon rival, elle avait pu apprécier ma tendresse
passionnée, mon dévouement absolu. Elle ne me marchandait plus des
baisers qui ne tiraient pas à conséquence. Notre amitié en était arrivée
à une telle confiance que nous n’avions plus rien à nous refuser l’un à
l’autre.
Lorsque je la vis pleurer du chagrin de me quitter et qu’elle me permit
d’arrêter ses sanglots sur ses lèvres, je me décidai à la laisser
partir. Elle me jura de ne jamais m’oublier, et sans vouloir anticiper
sur les événements, je déclare qu’elle tint parole.
Mon oncle fut très peiné de cet événement, dont il voulut injustement me
rendre responsable. Il me reprochait de n’avoir pas veillé d’assez près
sur ma fiancée. Pourtant le chagrin profond que me causait l’éloignement
d’Émilia finit par nous rapprocher. J’en profitai pour plaider la cause
des fugitifs qui me donnaient de temps en temps de leurs nouvelles. Les
grands parents de Trivulce se rendirent les premiers et vinrent voir mon
oncle qui enfin s’attendrit. Un pardon général termina cette histoire,
et les deux amants proclamèrent qu’ils me devaient leur bonheur. On
voudra bien reconnaître que je n’y avais rien épargné.
V
Je sens que je deviens dieu.
C’est après le mariage de ma cousine que s’éveilla en moi la passion des
voyages, qui ne m’a jamais quitté, et que je satisfais si insuffisamment
dans le préau de cette prison d’État! Mais je ne pouvais songer à
voyager dans la médiocre situation qui m’était faite. Le monde me
semblait une conquête qui m’était due; on ne part pas en guerre sans
munitions, c’est-à-dire sans argent. Toute mon activité, à travers mes
occupations et mes faiblesses, ne tendait qu’à trouver les moyens de me
mettre en campagne.
J’avais à défricher et à mettre en rapport le champ immense de la bêtise
humaine, et j’étais homme à en tirer deux récoltes pour une. Non que je
fusse sans scrupules et sans principes; mais, en admettant que le fait
de s’approprier l’argent des autres soit un vol, le tribut que les
imbéciles payent aux gens d’esprit est une simple redevance.
Palerme était un trop étroit théâtre pour que je pusse y déployer mes
talents. On m’y avait fait d’ailleurs une assez mauvaise réputation. Je
jouissais d’une grande popularité parmi les vauriens de la ville, mais
cette popularité même n’était pas pour me faire bien venir des personnes
de la bonne société, et j’étais obligé, ne pouvant vivre seul, de
fréquenter bien des gens à qui je n’aurais pas confié ma bourse, si j’en
avais eu une.
Je m’étais lié d’amitié, au cabaret, je crois, avec un marchand
d’orviétan fort connu dans la ville, où il faisait d’assez belles
recettes. Je l’aidais dans ses manipulations, un peu par attrait pour la
chimie, beaucoup par une fantaisie amoureuse que m’inspirait une jolie
fille, nommée Fiorella, laquelle jouait les Francisquines dans les
parades du charlatan.
C’était une jeune blonde, mince et bien prise, avec de grands yeux bleus
aussi changeants que le ciel. Elle avait des allures étrangement
provocantes, tantôt à force de langueur, tantôt par de brusques
sursauts; elle cessait de se ressembler toutes les cinq minutes;
nerveuse et fantasque, pleine de caprices, il était impossible de savoir
son dernier mot. Elle pleurait pour un rien, riait pour moins encore, et
ce qui m’ahurissait, c’est qu’elle riait souvent quand il fallait
pleurer et pleurait quand il fallait rire. Il y avait toujours un soupir
dans ses sourires, un arc-en-ciel dans ses larmes. D’ailleurs elle était
vertueuse, à ce qu’elle affirmait.
Sans répondre de sa vertu, je puis assurer qu’elle dansait fort bien sur
la corde et qu’elle avait une jolie jambe. En un mot, un sujet précieux.
Elle mimait, chantait, faisait des armes et au besoin avalait des
sabres, mais pas trop gros, car elle avait une toute petite bouche.
D’ailleurs, très mauvaise tête; il y avait des jours où l’on n’en
pouvait rien faire. Elle refusait de jouer sans dire pourquoi et allait
se promener à l’heure de la représentation. On la mettait à l’amende;
elle payait, mais ne consentait à remonter sur les tréteaux que
lorsqu’on lui avait rendu son argent. Plus d’une fois elle s’obstina,
malgré le dénouement écrit, à vouloir épouser le Pancrace ou le
Cassandre à la fin de la pièce. On n’en venait pas à bout. Elle lançait
sa pantoufle à la tête du public, quand il n’était pas content. On
l’arrêtait pour la conduire devant le juge criminel: elle l’emmenait
souper chez elle, et au dessert envoyait chercher la femme du juge pour
lui livrer le délinquant. Un jour d’orage,--c’étaient ses mauvais
jours,--un gendarme mal élevé ayant osé la siffler, parce qu’elle
s’était interrompue au moment le plus intéressant de la comédie pour
acheter un cocomero à un marchand qui passait, elle lança le melon à la
tête du malhonnête, et comme celui-ci la menaçait, elle arracha son épée
au beau Léandre et courut sus au gendarme, qui n’eut que le temps de se
mettre en défense. Elle lui logea un pouce de fer entre les côtes, ce
qui lui fit beaucoup d’honneur dans la ville. Mais, après ce bel
exploit, elle chancela, se trouva mal, et je dus la prendre dans mes
bras pour l’emporter dans les coulisses du théâtre.
Car j’étais un peu devenu de la boutique, ou de la baraque, à force d’en
suivre les parades, et par suite de ma collaboration aux travaux
scientifiques du marchand d’orviétan.
Fiorella me remercia avec beaucoup d’effusion, et notre amitié data de
ce jour.
Elle, qui n’écoutait personne, m’écoutait un peu. Je n’avais ni à me
plaindre de ses rigueurs, ni à me louer de ses complaisances. Elle ne
faisait aucune difficulté pour souper au cabaret ou passer des journées
à la campagne avec moi. Nous nous roulions dans l’herbe, en disant mille
folies, et quand elle montrait un peu plus de bas blanc qu’il n’aurait
fallu, elle criait: Tant pis! Après quoi nous rentrions à Palerme,
extrêmement mélancoliques, et nous allions visiter quelque cimetière. Ou
bien nous allions au bal. Quand nous étions séparés par les figures de
la danse, il lui arrivait quelquefois de m’envoyer un baiser soufflé sur
ses doigts.
--Eh bien! c’est mon amant! dit-elle un soir à un bourgeois scandalisé
par cet aimable manège.
Après le bal, je la reconduisis chez elle, et je lui demandai de
m’expliquer la bonne parole qu’elle avait prononcée.
--J’ai dit que tu étais mon amant, répondit-elle, pour que les autres ne
s’avisent pas de m’en conter. En quoi cela t’intéresse-t-il? Est-ce que
tu voudrais être mon amant, par hasard?
--Je ne pense pas à autre chose! repris-je avec une sincérité violente.
--En ce cas, fit-elle avec un étonnement qui n’était pas joué, pourquoi
ne me l’as-tu pas dit?
--Mais je te l’ai dit mille fois!
--C’est vrai. Je n’y faisais pas attention. L’habitude de jouer la
comédie. Tu m’aimes donc, mon pauvre Joseph?
--Et toi, tu ne m’aimes pas, Fiorella?
--Je ne sais pas. Peut-être bien. Il me semble que oui quand tu me
regardes. Voyons, regarde-moi sans rien dire. Je verrai bien si je
t’aime.
Nous nous regardâmes longuement, et je cherchai à lire l’énigme qui se
cachait dans l’azur de ses yeux. Cet azur donnait le vertige, et je ne
pus d’abord en supporter l’éclat. Mais il se voila lentement sous la
caresse dont je l’enveloppai.
Je sentis s’éveiller en moi mille sentiments confus que je traduisis
dans l’adorable bavardage de l’amour. Je l’avais enlacée peu à peu de
mes bras, et nos visages se touchaient. Sa poitrine se soulevait contre
la mienne; sa respiration était oppressée. Elle ne m’opposait aucune
résistance, et se laissait bercer comme une poupée; mais je n’obtenais
d’elle aucune réponse; elle n’avait pas l’air de m’entendre; ses yeux
fatigués se fermaient lentement. Je la soulevai vers moi, et, à défaut
d’autre réponse, je voulus savoir si ses lèvres se détourneraient des
miennes. Non. Seulement elle s’endormit.
Je demeurai stupéfait, ne sachant que croire, ne sachant que supposer.
D’où me venait donc cet étrange pouvoir de lui fermer les yeux sous la
fixité de mon regard?
Je serrais Fiorella dans mes bras, fort indécis sur ce que j’avais à
faire. Mes caresses semblaient augmenter son engourdissement. Je la
plaçai sur un fauteuil; elle éprouva une sorte de soulagement quand je
l’abandonnai. De profonds soupirs s’échappèrent de ses lèvres; je
dégrafai son corsage pour qu’elle respirât avec plus de facilité. Ce ne
fut pourtant qu’au bout d’une demi-heure qu’elle sortit de son
évanouissement, après m’avoir fait passer par toutes sortes d’angoisses.
Elle semblait revenir de l’autre monde; ses yeux étaient pleins de
visions mourantes.
--Cher ange, lui dis-je, me reconnais-tu? Je suis Joseph, ton ami.
Qu’as-tu donc éprouvé?
--Je ne sais, dit-elle, j’ai perdu connaissance; ne me regarde plus
comme tu l’as fait, cela est dangereux. Tes yeux m’entrent dans l’âme et
me causent une voluptueuse douleur. Tout s’efface, je ne vois plus
rien;--et que de choses j’ai rêvées dont je ne me souviens pas!
Elle était inquiète, fatiguée, nerveuse, et je ne voulus pas pousser
plus loin un interrogatoire qui ne lui plaisait pas. Mais, à partir de
ce jour, une intimité plus étroite s’établit entre nous, et bien qu’elle
fût devenue ma maîtresse, je sentais que j’étais véritablement son
maître.
Je ne cessai pas d’en être éperdument épris. Il m’arriva même de songer
sérieusement à l’épouser. Une seule chose m’arrêtait; je ne possédais
pas un sou vaillant, et, pour faire d’elle l’heureuse créature qu’elle
méritait d’être, il m’eût fallu toutes les richesses, toutes les
renommées qui passaient dans mes songes.
Ces idées ambitieuses me conduisirent à une imagination dont les
résultats ont été singulièrement terribles.
Il était de notoriété publique, à Palerme, que la duchesse de P..., une
des plus grandes dames de la Sicile, avait pris le voile à la suite de
la perte d’une enfant que des Juifs lui avaient volée. On affirmait que
les gens de cette nation maudite se livraient à des opérations de magie
pour lesquelles un sang innocent était nécessaire. Navrée de douleur, la
pauvre mère avait prononcé des vœux éternels et s’était réfugiée dans la
paix du cloître. Elle était devenue abbesse des Dames-Nobles de
Sainte-Rosalie, maison où l’on ne recevait que des personnes de haut
rang.
Plus d’une fois il m’arriva de songer à cette histoire, en regardant ma
chère Fiorella. Pourquoi? Je ne le démêlai pas bien clairement d’abord.
Mais il est certain que je pensais en même temps à ce que la jeune
ballerine me racontait souvent de ses premières années. Elle avait vécu,
dormant sous les étoiles, mangeant au bord des fossés, au milieu d’une
troupe de bohémiens; elle ne quitta ses maîtres que le jour où ils
commencèrent à se montrer galants. Or, son teint presque nacré ne
permettait pas de lui assigner une origine égyptiaque. Fiorella devait
être quelque enfant dérobée à une grande famille italienne; et ce qui ne
permettait guère d’en douter, c’était la distinction de ses traits,
l’aristocratique élégance de ses moindres mouvements. Je lui avais
prédit qu’elle se réveillerait un jour princesse, et nous nous amusions
de ces rêveries.
Le fait est que Fiorella m’arriva un soir fort émue. Elle avait été
mandée au couvent de Sainte-Rosalie, où les religieuses l’avaient reçue
avec effusion. La révérende mère abbesse, particulièrement, lui avait
fait mille amitiés, l’embrassant à chaque minute et se plaisant à la
faire jaser.
Fiorella avait dû raconter les aventures de sa jeunesse errante, et
aussi ses amours. On la gronda bien un peu, mais en riant beaucoup et en
la bourrant de liqueurs et de friandises. Quand elle demanda ce qui lui
valait tant d’honneur, une religieuse futée répondit que le bon Dieu,
qui prend en pitié les faiblesses humaines, n’interdisait pas les
distractions à ses filles, et que les nonnes avaient été bien aises de
voir de près une artiste dont tout Palerme s’entretenait. Il est vrai
que le régime des couvents, en ce temps-là, ne proscrivait pas les
amusements mondains; il y avait dans la ville des parloirs très
fréquentés, qui étaient presque des salons, et plus d’une abbesse avait
son jour de réception où s’empressaient les personnes du bel air. Il me
souvient d’avoir vu une bernardine tenir tête fort galamment à deux ou
trois coquettes et à quelques beaux esprits, tout en jouant d’un
éventail où était peinte, il est vrai, une Descente de Croix;
d’ailleurs, elle s’interrompait quelquefois de la causerie pour réciter
son rosaire. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que la Fiorella
eût été mandée par les Rosaliennes. Pourtant elle se montra inquiète en
me racontant son aventure. Elle pensait qu’une telle affabilité devait
cacher quelque secret ou quelque piège, d’autant qu’on lui avait
recommandé, en la congédiant, de ne pas manquer d’apporter, le
lendemain, des lettres, des papiers de famille et autres grimoires, qui
devaient se trouver chez elle, dans un coffre, parmi ses loques de
théâtre.
--Que penses-tu de cela? dit ma belle amie. L’abbesse doit être un peu
folle, car je n’ai pas de papiers de famille, moi.
--Eh! qui sait? répondis-je; tu n’as pas de papiers réguliers, sans
doute, puisque tu es née, ma jolie rose, sur le premier églantier venu.
Mais j’ai souvenir qu’il y a en effet, au fond de ta malle, un parquet
de paperasses jaunies.
--Bon! des chansons, des scénarios de pantomimes et des billets d’amour.
--N’importe! Puisque la duchesse de P... a la fantaisie de voir tes
papiers, montre-les-lui; elle t’a prise en tendresse, et c’est une
connaissance à ménager.
--Comme tu voudras, dit-elle.
Le matin du jour suivant, au moment où elle allait partir pour faire
visite à sa protectrice, je l’embrassai longuement, amoureusement.
--Ma chère âme, lui dis-je, si, par quelque aventure, tu devenais grande
dame, que ferais-tu de moi?
--Je t’épouserais! dit-elle.
Je me sentis bien heureux, et j’attendis avec confiance ce qui ne devait
pas tarder à arriver.
Il est temps de dire que j’avais conçu le dessein de rendre à l’abbesse
de Sainte-Rosalie l’enfant perdue, regrettée depuis si longtemps, et,
par la même occasion, d’assurer à ma bien-aimée et à moi-même une
fortune considérable. Quel mal y avait-il à cela? Aucun. La Révérende
cherchait une fille, et, quoique Fiorella ne cherchât point de mère,
elle pouvait très bien s’accommoder de celle que je lui destinais. Quant
aux moyens imaginés pour parvenir à mon but, ils n’étaient pas très
compliqués. J’avais fait tenir à la supérieure une lettre mystérieuse
qui lui désignait la petite comédienne comme la fille qu’elle pleurait.
La lettre n’affirmait rien d’une façon absolue: on engageait seulement
la noble dame à se munir des preuves qui se trouveraient _peut-être_
dans une grande malle, où Fiorella avait coutume d’enfermer ses costumes
de baladine. Or, ces preuves, j’étais bien sur qu’on les trouverait dans
le coffre, puisque je les y avais mises. C’étaient, entre autres
paperasses, une confession écrite, au moment de trépasser, par la
vieille juive repentante qui avait enlevé l’enfant. En outre, j’avais
ajouté çà et là, dans les autres papiers, des circonstances, des noms
qui devaient développer chez l’abbesse une conviction d’autant plus
ardente qu’elle ne reposerait sur rien de positif. J’aurais pu mettre
Fiorella dans le secret; mais les rôles qu’on joue le mieux, ce sont les
rôles qu’on joue naturellement. Je comptais aussi sur cette voix du sang
qui porte toutes les mères à aimer tous les enfants, et tous les enfants
à aimer toutes les mères.
Le soir, Fiorella ne vint pas au théâtre; l’impresario reçut une assez
forte somme, accompagnée de l’avis qu’il ne reverrait jamais sa
pensionnaire; un petit billet anonyme, apporté par une sœur tourière,
m’invitait à passer au couvent dans la journée du lendemain.
Ainsi j’avais réussi! Fiorella n’était plus la pauvre ballerine qui
faisait jadis des ronds de jambes sur la corde tendue; elle était la
fille de l’opulente duchesse de P... Et moi, s’il vous plaît, je ne
serais plus le petit moinillon défroqué, arrachant çà et là quelques
piastres au hasard des tripots, mais un riche seigneur, mari d’une belle
femme du monde, et faisant l’aumône dans les rues, avec un geste fier, à
ses compagnons de la veille.
Je fus reçu par la révérende abbesse elle-même. Elle était sévère et
rayonnante à la fois. Elle me parla de Fiorella sans aucune gêne, mais
très gravement. Instruite, disait-elle, de mon amour pour sa fille, elle
savait aussi que cette tendresse n’avait pas dépassé les limites d’une
chaste inclination;--évidemment il ne m’appartenait pas de la
démentir;--elle me savait gré de mon dévouement et de mon respect; elle
m’en récompenserait dignement. Mais il me fallait renoncer à toute
espérance, à toute idée de rapprochement. Un pauvre hère tel que j’étais
ne pourrait obtenir--je devais le comprendre--la main de la plus riche
héritière de Sicile. Fiorella, d’ailleurs, s’était résignée à passer sa
vie dans la sainte maison que sa mère gouvernait; elle y serait reine et
maîtresse, et y ferait son salut, passablement compromis par les erreurs
de sa jeunesse.
Il est aisé d’imaginer quel fut mon désespoir. En voulant accommoder les
choses pour le mieux, j’avais fait non seulement mon malheur, mais celui
de la pauvre Fiorella, qui, certainement, ne demeurait pas au couvent de
son plein gré. Elle devait souffrir autant que je souffrais, et je
sentais mon cœur se briser à l’idée que j’avais voué mon amie à toute
une existence de regrets et d’angoisses.
Je voulus protester; je voulus même, au risque d’être envoyé aux
galères, avouer la supercherie dont j’avais fait usage. Mais la duchesse
avait une façon de regarder les gens qui glaçait les paroles dans la
bouche. Elle appartenait à ces races patriciennes qui dénouent
volontiers les situations embarrassantes et leurs affaires de famille
par un coup de stylet ou par un verre de Malvoisie amalgamé de quelque
subtile mixture. Une lutte découverte avec une pareille adversaire me
parut impossible. Je me retirai, saluant jusqu’à terre, étourdi,
subjugué et humilié par une bourse de cent ducats que la digne Révérende
me glissa dans la main. J’eus d’abord envie de la lui jeter au visage.
Je résistai à ce méchant mouvement et me promis d’employer cet argent à
reconquérir l’ange que j’avais perdu.
Hélas! comment? Les premières journées, je rongeai mon frein;
j’attendais une inspiration, un avis, quelque chose. Je connaissais
Fiorella. En admettant qu’on l’eût séduite pendant quelques heures, sa
libre nature se réveillerait bientôt dans sa violence et secouerait les
obstacles.
Mais les jours se passèrent sans me fournir aucun sujet d’espérance.
Tout ce que j’appris, d’après les bruits courant Palerme, ce fut qu’il
se produisait des révolutions intimes dans le couvent des Dames-Nobles,
et qu’une prise de voile prochaine y occasionnait d’étranges
résistances. On sait quels moyens invincibles possèdent les nonnes pour
courber sous l’obéissance les brebis rebelles à la voix du Seigneur.
Fiorella! Ma pauvre Fiorella! Et c’est moi qui l’avais poussée dans ce
gouffre où elle allait disparaître à jamais!
J’en devins _mezzo-matto_, comme on dit chez nous. Sous peine d’être
proscrit par une police ombrageuse, il ne faut pas regarder de trop près
les couvents au grand jour. Aussi passais-je mes journées à errer dans
les champs, combinant des projets téméraires où l’incendie figurait
parmi les inventions les plus douces. Mais, dès la nuit montante, je
venais m’asseoir sous les grands arbres d’une promenade qui longeait les
murs de Sainte-Rosalie, et j’épiais, avec une ardente attention, les
moindres bruits qui s’échappaient du monastère lugubre comme un
sépulcre. Parfois des chants lointains m’envoyaient de vagues bouffées
d’harmonie. Alors des nuages passaient devant mon regard; des images
indécises s’ébauchaient dans ces brouillards. Fiorella m’apparaissait,
pâle, échevelée, dans de longs habits religieux qui la couvraient comme
un suaire... Oh! ma séduisante ballerine!--ce diable d’ange, comme je
l’appelais quelquefois,--qui bondissait, le rire aux lèvres, la joie aux
yeux, l’amour partout, dans un envolement de jupes où pétillaient des
paillettes, qu’était-elle devenue? Allait-on étouffer cette jeunesse,
cette lumière, cet enivrement, cet amour? La Fiorella que je voyais
maintenant avait l’œil fixe et farouche; elle se débattait contre une
implacable tyrannie, et ses bras tendus vers moi semblaient me demander
secours. Je la voyais,--un soir surtout, je la vis,--et je ne perdais
pas un seul de ses gestes. L’abbesse était inclinée vers elle, la
dominant de ses grands yeux froids, et la délicate créature,
agenouillée, se tordait les mains, baissait le front, demandait grâce,
pleurante et suppliante...
--Fiorella! m’écriai-je, elle ne t’écoute pas! Elle est de marbre, cette
religieuse, comme le sera son image, un jour, sur son tombeau. Ce n’est
pas ta mère, je te le jure! C’est moi qui ai inventé toute cette
histoire; il faut que je te l’avoue enfin. Ne perds pas ton temps à
l’implorer. Ne vois-tu pas, dans le regard dont elle te couvre,
l’immuable résolution qui te condamne, le châtiment dont elle va te
frapper? Fiorella, défends-toi! ne la laisse pas appeler, tu serais
perdue... Bien... bien, ma lionne!... Tu te relèves, l’œil en feu,
superbe d’audace et de révolte! Que tu es belle et terrible! Oui, tu as
le droit de vivre et d’aimer. Ah! c’est elle qui tremble devant toi à
présent. Elle a peur, elle te supplie! Prends garde! les nonnes sont
comme les tigres; elle te trompe. Elle rampe, elle se ramasse, elle va
bondir!
J’étais à peu près fou. La scène que j’avais évoquée me dominait
moi-même et se détachait dans l’ombre avec le relief de la réalité.
Haletant, je suivais les péripéties d’une lutte affreuse, et
j’encourageais Fiorella de mes paroles insensées.
--Défends-toi! Qu’elle n’appelle pas! Tu es la plus forte, et je t’aime.
A la gorge! à la gorge! je le veux! je l’ordonne! Serre le cou de la
vieille pour qu’elle ne puisse pas crier; serre-le de tes petites mains
d’acier. Encore! il le faut! Obéis-moi tu seras libre! A présent,
bâillonne-la. Non, c’est inutile, elle tombe, affaissée. Achève, achève
ton œuvre! Ne regarde pas le sang qu’il y a sur tes mains. Il faut fuir,
Fiorella; prends les clefs, ne perds pas de temps. Éteins la lampe avec
tes mains rouges; il fait noir. Ton cœur bat, pauvre martyre; tu te
traînes le long des murs. Reprends courage, va. Ferme la porte et
descends. Suis le corridor. Descends encore. Il y a une issue au bas de
l’escalier. La vois-tu? Oui, tu la vois. Qu’importe l’obscurité! la clef
qui ouvre cette porte dérobée est la plus petite du trousseau. Tu l’as
trouvée. Bien, hâte-toi! Oh! des rumeurs s’éveillent dans le couvent. On
va te poursuivre. Ne chancelle pas, sois hardie, tu seras sauvée! Vois
mes bras qui te sont ouverts et qui t’emporteront dans la liberté et
dans l’amour!
Je criais avec des râles dans le gosier. Une pesanteur formidable
écrasait mes poumons. Tout à coup il me sembla que je venais d’entendre
un battement de porte, suivi d’un bruit de pas nombreux, et ce fut comme
si tous ces pas m’avaient marché sur la poitrine. J’eus peur, je ne
savais de quoi, de quelque chose de sinistre qui allait se passer, de
quelqu’un de terrible qui allait surgir, et je crus, tant les bruits
redoublaient et se rapprochaient, que j’étais entouré d’une multitude
invisible, menaçante. Je voulus échapper à cette épouvante, me lever,
m’éloigner. Impossible. Je me sentis incapable de vaincre ma terreur. Je
souffrais de cette attente anxieuse que l’on subit sous l’approche
magnétique d’un orage, quand c’est sur vous peut-être que la foudre va
tomber. Et voici que j’entendis, à travers le tumulte,--très nettement,
cette fois,--un pied qui pressait le sol, une robe qui traînait dans
l’herbe; et une main, une main longue, très froide--oh! j’en sentis la
glace à travers mes habits--se posa lentement sur mon épaule.
--Je t’ai obéi, Joseph! je l’ai tuée. Me voici.
C’était sa voix! la voix de Fiorella!
Sans oser regarder celle qui me parlait, sans rien vouloir entendre de
plus, je pris une course folle à travers champs, en ligne droite, fuyant
les routes et les sentiers frayés, enjambant les haies, escaladant les
murs, sautant les fossés, tombant quelquefois, me relevant, grimpant des
pieds et des mains, dévalant aux descentes, me meurtrissant aux ronces,
aux pierres, aux arbres, comprenant que ce serait dans un complet
épuisement physique que je pourrais anéantir la pensée de terreur et
d’horreur!
Après bien des heures de fuite forcenée, je tombai presque mort le long
d’une haie. Si je ne me relevai pas pour courir encore, c’est qu’une
fatigue invincible ferma mes paupières, m’engourdit et me plongea dans
un sommeil profond.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Deux personnages de bonne
mine, inclinés vers le fossé où je m’étais endormi, me secouaient
doucement, et, pendant que je frottais mes yeux encore tout sillés de
sommeil, j’entendis l’un des passants dire à l’autre:
--Voilà, compère orfèvre, une heureuse rencontre, et, grâce à Joseph
Balsamo, notre fortune est faite.