Qui traite d’une nouvelle façon d’interpréter les livres sacrés.
A quelques pas du couvent demeurait une très belle fille, nommée
Rosaura; et il me semblait que ce nom,--car j’avais appris un peu de
latin,--voulait dire à la fois rose, brise, aurore.
Il y avait un peu de tout cela dans notre jolie voisine.
Elle se tenait ordinairement à sa fenêtre. Quand je sortais du couvent
avec Althotas, je ne manquais jamais de la voir, et je remerciais Dieu
de lui avoir fait aimer le grand air à ce point. Il va sans dire que je
la regardais avec des yeux fort allumés. De son côté, elle n’était point
avare de sourires ni de jolis coups d’œil, qui me brûlaient la fressure,
comme on dit; tout cela donnait beaucoup à penser à mes seize ans de
novice.
Mais j’avais la timidité de l’adolescence, avec toute son effronterie,
et les cent pas qui me séparaient de Rosaura me paraissaient
infranchissables.
La belle fille finit par obséder à tel point mes pensées que je commis
sans doute de graves erreurs dans nos mélanges pharmaceutiques; le père
Timothée, notre prieur, ayant pris médecine pour la goutte qu’il avait,
faillit trépasser, non de la maladie, mais du remède; pour me punir et
me corriger de mon étourderie, on me nomma lecteur au réfectoire, avec
jeûne obligé.
Encore que la pitance du couvent fût assez médiocre, ce fut un
crève-cœur pour moi que de voir les frères se régaler de soupes à
l’oignon et de légumes assaisonnés de sel, pendant que j’étais réduit au
pain sec et à l’eau pure. Aussi m’abandonnais-je avec ardeur à mes rêves
d’amour, et il me sembla plus d’une fois voir se former dans la fumée
des soupes une image féminine qui était la Rosaura elle-même, habillée
de cette seule vapeur.
Ma distraction donna lieu à des scandales qui firent plus de brunit
qu’il n’était nécessaire.
Une fois, je lisais à notre table le chapitre de la Bible qui traite de
l’arche de Noé, et qui est assurément l’un des plus intéressants de
cette merveilleuse histoire...
«Et le Seigneur dit à Noé: Je veux faire alliance avec toi. Tu entreras
dans l’arche avec ta femme, tes fils et les femmes de tes fils. Prends
une paire de chaque espèce d’êtres vivants qui sont sur la terre ou dans
le ciel; prends avant tout la Rosaura, de Castelgirone, et fais-lui la
meilleure place dans ton bateau! C’est la plus belle des créatures que
tu y feras entrer; tu la serviras à genoux, et ses yeux t’éclaireront
pendant les jours de pluie. Va la chercher: tu la trouveras à sa
fenêtre, inclinée comme une fleur, avec de blanches épaules qu’on voit
sortir de sa robe de soie. Tu l’envelopperas de chauds vêtements, pour
qu’elle ne s’enrhume pas, car il va faire humide, et quand le beau temps
reviendra, je t’enverrai mon arc-en-ciel pour lui faire une ceinture...»
On me laissa poursuivre assez longtemps, car les moines qui mangent
écoutent d’une oreille fort distraite les pieuses lectures qu’on leur
fait. Quelques mots principaux, perçus confusément dans une histoire
qu’ils savent par cœur, leur suffisent pour en suivre le fil par
l’imagination plus que par l’ouïe. Ce ne fut qu’au bout d’un quart
d’heure que des murmures croissants, des rires étouffés me rappelèrent à
moi; et je fus terriblement fouetté par le père prieur lui-même,
redoutable dévot qui, quelquefois, prenait par plaisir la place du frère
fouetteur, et qui, au surplus, m’en voulait particulièrement à cause de
mon remède.
Une autre fois, je commis une faute bien plus grave. Poussé par je ne
sais quelle chaleur de sang, je montai dans la chaire de lecture avec
des intentions agressives. J’avais la Rosaura dans la tête et dans les
veines, et quand j’ouvris les évangiles placés devant moi, je l’aperçus
en marge, gracieusement enluminée, en toilette de visite, avec un page
qui portait la queue de sa robe. Le livre la nommait... je ne sais plus
de quel nom. Mais que m’importait! Je l’appelais Rosaura, moi. Feignant
de lire, je la dépeignis avec enthousiasme à mes auditeurs, et, Dieu me
pardonne, je leur parlai de ses bras nus dont j’avais rêvé la nuit
précédente.
Rosaura cherchait son fils, un chérubin, qu’elle avait égaré quelques
jours auparavant. Elle le trouva à l’église, le gronda, voulut
l’emmener, et demeura stupéfaite quand l’enfant lui répondit: «Femme,
pourquoi me cherchez-vous?» Alors je m’indignai d’une telle réponse à
une pareille mère! je déclarai qu’à sa place j’aurais appliqué de bons
soufflets à cet impertinent. Rumeur. On m’enjoint de descendre. Je
refuse; j’affirme avoir lu le texte; je compromets la Vierge et la
Rosaura dans une telle histoire qu’on ne peut les distinguer l’une de
l’autre; on me tire violemment par ma robe; je lance un coup de pied
dans la figure de l’agresseur qui n’est autre que le père Timothée;
cris, tumulte; je suis renversé, garrotté, houspillé et plongé dans un
cachot où l’on m’abandonne à mes pensées.
Jamais je n’avais été soumis à pareille épreuve. Après quelques heures
de rage impuissante, je m’endormis. Quand je me réveillai dans une
atmosphère lourde, épaisse et froide, dans une humidité malsaine, avec
une faim dévorante, je crus être à jamais enfoui dans un _in-pace_ et
condamné à mourir de privations.
On racontait dans le couvent de sinistres légendes sur des moines
disparus tout à coup, dont on n’avait jamais plus entendu parler. La
punition me parut hors de proportion avec ma faute. Cependant le temps
s’écoulait. Je parcourus ma prison; je n’y trouvai qu’un amas de paille
pourrie, avec les débris d’une grosse cruche cassée. Les heures me
parurent bien longues. Je croyais avoir passé deux ou trois jours dans
ce tombeau, quand des pas traînants et une lueur rougeâtre m’apprirent
qu’on venait vers moi. Je reconnus deux mauvaises figures, le frère
porte-clefs et le père Timothée. Ce dernier avait sous son bras
l’instrument de supplice,--un martinet orné de fort beaux nœuds,--qu’il
caressait avec complaisance. Je frémis de colère, et je sentis dans mes
nerfs une tension formidable! Mon affaiblissement, mon découragement
avaient fait place à une résolution énergique. Je regardai ces monstres
comme s’ils étaient venus pour me tuer et m’ensevelir. Puisant dans mon
désespoir une intrépidité dont je me souviens encore, je me mis en
défense. Aux clignements d’yeux des survenants, je devinai qu’en sortant
du grand jour ils étaient aveuglés par l’obscurité. Prompt à profiter de
cet avantage, je saisis un énorme fragment de poterie, et j’en assénai
un coup violent sur la tonsure du prieur; il tomba à la renverse. Je me
retournai vers le frère geôlier qui n’était point capable d’une grande
résistance. Je m’emparai de son trousseau de ferrailles, et je sortis,
après avoir refermé la porte sur mes ennemis vaincus.
J’avais les clefs, et je connaissais la maison. Précisément c’était
l’heure où les frères étaient presque tous à l’office. Je me fis petit,
je me dissimulai, j’attendis, j’évitai de rencontrer personne; enfin
j’arrivai dans la rue, étourdi de ma réussite, suffoqué par le grand
air! Rosaura était à sa fenêtre, je poussai sa porte toujours
entre-bâillée, et un moment après j’étais à ses pieds.