servit. Nous mangeâmes à la hâte et nous partîmes. Nous rîmes
fort dans la voiture du succès de la témérité et de l'embarras
où m'avaient jeté les offres de Javotte; nous interrompions
nos rires par le tendre souvenir des caresses que nous nous
étions prodiguées, et des lumières que nous avions acquises.
Ces idées m'occupaient trop pour songer au chemin, et une
malheureuse ornière où la roue tomba pendant que j'embrassais
Faustine, donna une telle secousse qu'une de nos soupentes se
rompit. Force nous fut de nous arrêter, un baiser ne pouvait
pas rétablir la fracture. Nous ne savions à quel saint nous
vouer, et le plus petit sellier du village nous aurait été
plus utile que l'intercession de tous les bienheureux des
litanies. Nous grommelions entre nos dents, quand nous vîmes
se promener, sur la gauche, un châtelain du canton, en
perruque ronde, chapeau et souliers gris, une grande canne à
la main, surmontée d'un échenilloir; sa mine annonçait près de
cinquante ans. Sa moitié, la tête enfouie dans une énorme
calèche garnie de ruban coquelicot, s'avançait majestueusement
soutenue sur un bambou. Cette dame, majeure depuis dix ans,
s'efforçait depuis trois lustres de donner un héritier à
l'illustre famille Cornucio, dont son époux était le chef.
Mais la Providence se refusant à leurs désirs, n'avait point
étouffé dans son âme l'espoir de réussir en s'attachant un
collaborateur, quand l'occasion s'en présenterait.
Ce digne couple ayant aperçu notre accident, s'avança pour
nous offrir les secours qui dépendaient de lui: nous nous
trouvâmes heureux de leur zèle obligeant; leur domestique
conduisit au château notre cabriolet délabré, et nous, nous
nous joignîmes au couple Cornucio dans leur promenade: la dame
s'empara du bras du feint abbé et le mari saisit le mien; à
mesure que nous approchions du château, leurs yeux
s'animaient, leurs coudes pressaient nos bras sur leurs coeurs;
leurs voix devenaient agitées et leurs discours flatteurs.
Arrivés au castel on s'occupa de nous loger; ils n'avaient que
deux petites chambres à nous donner, l'une attenant à la
chambre de madame, l'autre à celle de monsieur; il paraissait
tout naturel de loger l'abbé près de celle du mari et la
prétendue demoiselle près de la dame, mais d'un commun accord
ils en décidèrent autrement, comptant chacun tirer parti du
voisinage. J'aurais pu, en changeant le soir de chambre avec
Faustine, contenter tout le monde et cacher le mystère de mon
travestissement; mais l'idée qu'elle serait dans les bras de
ce vieux satyre me révoltait trop; j'aimai mieux attendre
l'événement et prendre conseil des circonstances. Cornucio et
sa femme nous accablèrent de prévenances toute la soirée, et
après le souper qui fut arrosé de très bon vin, ils nous
menèrent dans nos chambres. -- Soyez bien sage, mon cher petit
abbé, dit la dame en embrassant Faustine, il n'y a qu'une
mince cloison entre votre lit et le mien, j'entendrai tout; et
puis, lui dit-elle à l'oreille, la porte qui nous sépare ne
ferme pas. Le mari me fit les mêmes confidences, et m'ajouta
qu'il était somnambule, en me serrant fortement la main, puis
il se retira. Je ris de sa méprise et je me couchai. Faustine
en fit autant dans sa chambre avec laquelle j'étais bien fâché
de n'avoir pas communication, car nos chambres étaient aux
deux bouts de la maison, il fallait traverser un corridor le
long de
l'appartement, de la salle à manger et de celui du maître.
A peine avais-je fermé l'oeil que j'entendis marcher dans ma
chambre, et s'avancer près de mon lit; je sentis que j'allais
avoir à combattre; je saisis le pot de chambre, dont j'avais
fait usage en me couchant, et quand Cornucio voulut ouvrir mon
lit pour s'y placer, j'avançai le bras et le coiffai du vase,
et, traversant à toutes jambes le corridor, j'arrivai à la
porte de Faustine, que j'enfonçai d'un coup de genou; je la
trouvai se débattant comme le chaste Joseph avec la femme de
Putiphar; elle était si bien enveloppée dans ses couvertures
que notre lascive hôtesse n'avait pas découvert son sexe. La
dame, à mon abord, parut médusée; je me plaignis amèrement de
la violence que son mari avait voulu me faire éprouver, et je
grondai mon soi-disant frère de l'impudeur avec laquelle il
osait abuser des bontés de notre respectable hôtesse. -- Moi,
ma soeur, s'écria le faux abbé, le ciel m'est témoin que c'est
madame qui voulait. -- J'ai cru vous entendre gémir; craignant
que vous ne fussiez incommodé, je suis vite accourue pour vous
donner les secours qui dépendaient de moi. -- Votre mari,
madame, ne vous le cède pas en charité; mais je ne désempare
pas de la chambre de mon frère, lui seul peut me protéger
contre l'impudicité de votre mari. -- Couche-toi, ma soeur, me
dit Faustine, je me mettrai dans un fauteuil près de ton lit
pour te défendre; j'espère que madame y voudra bien consentir,
et souffrir que nous reposions jusqu'au point du jour. Alors
nous quitterons une maison où l'innocence est si peu
respectée.
La dame, après quelques excuses maladroites, sortit et ayant
barricadé nos portes, nous nous jetâmes dans les bras l'un de
l'autre, et nous savourâmes à loisir l'ivresse des plaisirs
dont nous avions pris un échantillon dans l'auberge. Le
lendemain, à la pointe du jour, ayant repris les habits de
notre sexe, nous partîmes sans prendre congé de nos hôtes
libidineux, et notre soupente raccommodée nous ramena chez ma
tante, où j'achevai de passer voluptueusement la fin des
vacances, après avoir assisté aux noces de mon aimable
cousine, dont le mari, nerveusement conformé, ne s'aperçut
point que j'avais frayé le sentier qu'il parcourut encore avec
peine.
Nous avions repris nos forces pendant l'histoire du prélat, et
tour à tour pendant la soirée nous nous enivrâmes de tous les
plaisirs qu'offrent la nature et la débauche à des gens qui,
pleins de vigueur et vides de préjugés, loin de rien refuser à
leurs désirs, les irritent par la recherche de toutes les
possibilités voluptueuses.
A quelques jours de là, mon prélat, près duquel je remplissais
avec zèle les fonctions dont il m'avait chargé, m'avertit que
j'avais à me préparer à le suivre à Bédarrides, sa maison de
plaisance, à trois lieues d'Avignon, où il allait se reposer
pendant une quinzaine des travaux de l'épiscopat; que j'y
trouverais sa soeur, femme de qualité de Bénévent, et sa fille,
chanoinesse des plus hautaines, mais ayant toutes les grâces
de son état. Il me confia que sa soeur, femme de trente-cinq
ans, encore belle et fraîche, suivant toutes les apparences,
me trouverait à son gré, et qu'il espérait que je l'aiderais à
lui faire les honneurs de sa maison; que pour la fille, elle
avait la fraîcheur de ses dix-sept ans, le sourcil noir, l'oeil
vif, les lèvres humides et les plus heureuses dispositions
pour marcher sur les traces de sa mère, mais que la fierté de
ses soixante-quatre quartiers l'avait jusqu'alors empêchée de
céder, parce qu'elle avait toujours trouvé quelque lacune dans
l'arbre généalogique de ses soupirants; quoique l'état de
chanoinesse qu'elle avait embrassé, vu son peu de fortune,
l'eût fait renoncer au mariage, et que le manuel des
solitaires, ou les simulaires usités dans les couvents dussent
être son unique consolation. Je la plaignis d'un préjugé si
contraire au voeu de la nature, à l'humilité chrétienne. -- Je
compte sur vous, mon cher Hic et Hec, pour l'en guérir, me
dit-il; votre tournure, votre mine séduisante, vos profondes
connaissances dans l'art de la volupté, peuvent seules ramener
au bercail cette brebis égarée. -- Et comment y pourrai-je
parvenir? moi, sans nom, sans titres, sans aïeux, le mépris
sera le premier sentiment qu'elle éprouvera pour moi. -- J'en
fais mon affaire, j'ai mon roman tout prêt: c'est un jésuite,
missionnaire dans l'Inde, qui, revenant du royaume de Pégu,
vous aura ramené de ce pays par l'ordre d'un prince dont vous
êtes le fils naturel, pour être élevé dans la religion
chrétienne, que son éloquence lui a fait embrasser. -- Si cette
mystification amuse Monseigneur, je ne saurais qu'obéir. -- On
t'en devra de reste pour ta complaisance: Laure est faite au
tour et n'a contre elle que l'excès de l'orgueil; je te mets à
même de l'initier, mais c'est à la même condition que
Valbouillant a mise à l'éducation de Babet et que tout sera
commun entre nous quand tu l'auras guérie de ses préjugés.
Cela me parut plaisant, et je promis au prélat tout ce qu'il
voulut. -- Il me vient une idée originale, dit mon évêque; si
pour étayer notre ruse, je glissais dans la conversation que
tous les princes de sang de Pégu ont sur le corps un signe qui
prouve leur origine. -- Un signe, et lequel, s'il vous plaît,
Monseigneur? -- Parbleu! une tête d'éléphant blanc sur le
bas-ventre, au-dessous du nombril; le peintre qui vient de faire
mon portrait t'en dessinerait bien une là. -- Quelle folie! --
Je lui ferai naître le désir de voir ce phénomène, et je ne
doute pas que la trompe menaçante de l'animal, faisant
remarquer sa force et son élasticité, ne parvienne à
l'intéresser.
Ainsi dit, ainsi fait. Le peintre, dès le lendemain, se mit à
l'ouvrage, et deux jours après, mon ventre offrit la plus
belle tête d'éléphant qu'on pût voir, et monseigneur examinant
le chef-d'oeuvre du peintre et badinant avec la trompe de
l'animal, elle prit sous ses doigts sacrés une consistance qui
le ravit. Nous fîmes le soir une visite à Mme Valbouillant; on
admira la nouvelle peinture; heureusement elle était à
l'huile, sans cela, à l'usage répété que je fis de la trompe,
le tableau aurait disparu. La petite Babet, qui n'avait jamais
vu de pareils animaux, ne se lassait pas de l'examiner, et
trouvait qu'on en pouvait tirer aussi bon parti que du manche
du moussoir. La pauvre enfant, peu versée dans les arts,
ramenait tout à la nature. Le couple voluptueux, que le prélat
instruisit du motif de cette peinture et de la mystification
projetée, promit de la seconder et de nous suivre à cet effet
à la maison de campagne de Sa Grandeur, qui, depuis son
admission à nos orgies, ne pouvait se passer des plaisirs que
le libertinage de notre imagination variait sans cesse. Il fut
aussi décidé que la gentille Babet serait du voyage; chaque
jour développait en elle de nouveaux charmes, ses formes
s'arrondissaient, sa gorge se remplissait, et l'usage de la
volupté avait donné de la finesse et de l'énergie à ses
regards, d'abord incertains et timides. Ses mains, qu'on
n'employait plus aux travaux grossiers de sa première
jeunesse, avaient gagné de la blancheur; et la finesse de sa
peau, l'agilité de ses doigts délicats, lui donnaient plus de
grâce à manier le sceptre de l'amour que n'en montrait Hébé à
toucher la massue d'Hercule.
Le lendemain, nous partîmes, le saint prélat et moi: sa soeur
et sa nièce étaient arrivées deux heures avant nous, nous les
trouvâmes dans le salon; la mère couchée sur une ottomane,
lisait d'une main un petit in-16 qu'en nous apercevant elle
mit dans sa poche, et l'autre main reparut. La jeune
chanoinesse, courbée sur un métier, brodait sur un sac à
ouvrage le blason de ses armes, avec toutes les alliances
écartelées. L'évêque, les ayant embrassées, me présenta comme
un prince péguan, que le roi, mon père, nouveau converti,
faisait passer en Europe, pour s'instruire dans la foi et dans
les arts, qui font la gloire de notre heureuse patrie.
Ce titre de prince du bout du monde et cousin de l'éléphant
blanc, prévint en ma faveur l'auguste chanoinesse; mes yeux
vifs et pétillants, mes cheveux bruns et fournis firent aussi
leur effet sur la mère; l'une me demanda des lumières sur les
armoiries de Siam et du Pégu, l'autre sur le costume des
Bayadères et sur la forme des chaises longues de l'Inde. J'y
satisfis de mon mieux, d'après ce que j'avais lu dans les
_Voyageurs_.
Après le repas, pendant lequel on admira tout ce que je
disais, s'étonnant qu'un jeune homme né aux Indes pût
s'exprimer avec bon sens et facilité, on put se promener dans
un bosquet délicieux près du salon; la commission Magdalani me
choisit pour écuyer, et l'évêque prit le bras de la
chanoinesse, et lui parla de manière à la prévenir en ma
faveur.
La mère, cependant, me questionna sur les moeurs de Pégu, sur
la tournure des belles, sur les procédés qu'on y suivait en
amour; je l'assurai que les femmes grosses y étaient le plus
recherchées (elle l'était); que les hommes ne se permettaient
aucune avance vis-à-vis d'elles, de crainte d'être importuns;
mais qu'ils répondaient avec transport à celles que les belles
leur faisaient. -- Comment, si j'étais péguane, si vous me
trouviez aimable, vous ne me le diriez pas? -- J'aurais trop
peur de vous offenser. -- Comment donc faut-il que la femme se
conduise pour enhardir l'homme pour lequel elle se sent du
goût? -- Elle le regarde en baisant le bout du doigt de sa main
gauche, et le cavalier s'approche avec timidité. -- Et la dame
alors? -- Elle porte la main droite sur son coeur. -- Comme cela?
-- Précisément. -- Je fais donc bien? -- A ravir. -- Et le
cavalier? -- S'il est seul avec la belle, il se jette à ses
genoux, obéit à ses ordres sans oser les prévenir; mais s'il
est devant témoins, il feint de ne rien entendre, et gémit les
yeux baissés. -- Vous les avez à présent? -- Exactement de même.
-- Fort bien. Mon frère, dit-elle à l'évêque qui nous suivait
avec sa fille, que je ne vous empêche pas de vous promener, je
me sens un peu fatiguée, je vais me reposer sur ce gazon; le
prince Hic et Hec achèvera de m'instruire des coutumes de
l'Inde, vous nous retrouverez ici ou au salon. -- Soit, dit
l'homme de Dieu s'éloignant, en souriant, avec sa nièce. --
Reprenons notre leçon indienne, dit la signora. N'est-ce pas
comme cela? dit-elle en baisant son doigt gauche. -- Oui, si
j'ai le bonheur de vous plaire. -- Ne faut-il pas mettre la
main sur mon coeur? -- Oui, si vous voulez que j'ose beaucoup. --
Voyons. Et elle fait le signe encourageant, en se couchant sur
le gazon: je m'y précipite avec elle, mes mains actives
éloignent tous les obstacles, et bientôt nous ne faisons
qu'un. -- Vive la méthode indienne, comme elle abrège les
formalités! Et me serrant, me pinçant, me mordant, elle arrive
à la période désirée, et se pâme en bénissant Brahmâ, Vishnou
et tous les dieux de l'Inde; bientôt revenue à elle: -- L'abbé,
me dit-elle en me serrant contre son sein, cher abbé! comment
les femmes dans l'Inde prouvent-elles qu'elles sont
satisfaites? -- En recevant avec transport un nouvel hommage. --
Presque sans se reposer!... Ah! je retourne avec vous au Pégu,
dit-elle en s'arrangeant pour me témoigner sa reconnaissance.
Elle se trouvait bien des moeurs de l'Inde, et je lui parus
mieux valoir que le livre qui l'occupait lors de notre
arrivée; puis se relevant et rajustant le désordre de sa
toilette, elle s'appuya sur mon bras pour retourner au salon.
Elle avait été trop occupée des choses solides pour s'être
distraite au point d'observer la peinture éléphantine. Elle
m'entretint d'un ton plus calme des diverses religions de
l'Asie. Je lui parlai de la secte des multiplicantes et de la
communauté des plaisirs qu'on voit établie dans les familles
de cette caste. -- Comment, dit-elle, la mère dans les bras du
fils, la fille dans ceux du père!... -- Eh! madame, rappelez-vous
d'avoir lu quelque part: "Qui doit goûter des fruits d'un
arbre, si ce n'est celui qui l'a planté?" -- Il est vrai; mais
le préjugé! -- Tient-il contre la loi du créateur? -- En est-il
qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une
soeur?... Fi donc; cela répugne.-- A qui donc a-t-il dit:
"Croisez et multipliez?" N'est-ce pas à Adam, à Eve, à ses
fils, à ses filles? il ne regardait donc pas l'inceste comme
un crime, puisqu'alors il le commandait. -- Comment? mais en
effet. -- La volonté du ciel peut-elle être versatile? Ce qui
fut un précepte dans un temps, peut-il être forfait dans un
autre? Disons plutôt, puisque la nature nous a donné du
penchant pour les êtres d'un autre sexe, sans égard à la
parenté, que c'est la politique seule, qui, pour faire
communiquer entre eux les hommes disposés par la nature à
prendre les plaisirs qu'ils avaient sous la main, et qu'ils
trouvaient au sein de leur famille, a interdit ces unions
rapprochées, pour réunir par le besoin du plaisir des êtres
qui sans ce besoin ne se seraient jamais rapprochés; que les
législateurs ont prohibé, par des vues humaines, des unions
qui tenaient les familles isolées les unes des autres et que
l'intérêt des gouvernants, et non le voeu du créateur et de la
nature, ont transformé en crimes des penchants naturels et par
conséquent innocents. Observez encore que suivant la loi du
peuple juif, il était ordonné au frère d'épouser la veuve de
son frère, et qu'ainsi la même femme devait passer de frère en
frère, tant qu'elle survivrait à son époux, et vous osez faire
un crime à présent à un cousin d'amuser sa cousine, si le
vicaire du Rédempteur ne lui accorde la dispense à prix
d'argent; mais ce Rédempteur n'a-t-il pas dit selon les livres
saints: "Je ne suis point venu pour changer la loi, mais pour
l'accomplir."
J'étais lancé; et dans l'habitude de disputer sur les bancs,
j'aurais passé d'arguments en arguments, si le prélat n'était
rentré avec sa nièce, vis-à-vis de laquelle il avait je crois
soutenu la même thèse, si j'en juge par le feu de leurs yeux
et la rougeur de leur teint plus animé que de coutume. La
signora Magdalani s'en aperçut, et n'en osa rien témoigner, la
richesse et le crédit de son frère, les secours qu'elle en
recevait, la rendaient réservée, et elle savait que l'exemple
qu'elle donnait à sa progéniture ne l'autorisait pas à marquer
beaucoup de sévérité. -- Eh bien! dit le prélat, comment vous
trouvez-vous, ma soeur, de l'entretien du prince Hic et Hec?
Etes-vous bien instruite des coutumes et des moeurs de l'Inde?
-- Je suis très satisfaite de ses lumières, il est lucide,
précis et d'une philosophie... -- C'est un puits d'érudition,
et sa morale? -- Bizarre, fondée en principes: savez-vous bien
qu'il m'affranchit de bien des préjugés. -- C'est son fort;
mais, voyons lesquels? -- Je ne puis, devant ma fille... -- Quel
enfantillage! elle est d'âge à tout savoir, et je dis plus, il
peut être dangereux de ne pas l'éclairer; que de fautes
l'ignorance ne fait-elle pas commettre? Une jeune fille à qui
on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction,
et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale, qui, je
le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu'importe à
la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je
m'en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d'autrui,
que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n'altère pas ses
jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur? --
Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans vos
homélies? -- Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais
éclairer; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être
trompé, l'ignorance aime les prodiges; une religion sans
miracles trouverait peu de sanctuaires, et les mystères qui
répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre;
je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple; mais
je serai loyal et sans scrupule avec mes amis. Laure a dix-sept
ans et n'ignore pas sûrement la différence de son sexe et
du nôtre; mais les détails lui sont peut-être inconnus, nous
nous gênons pour elle, nous affligeons sa curiosité, et
peut-être en nous quittant fera-t-elle des questions à sa femme de
chambre, qui, moins discrète et moins éclairée, en lui faisant
le tableau des plaisirs, ne lui en dépeindra pas les dangers.
-- Ah! dit Laure, que mon oncle est aimable! -- Quand elle voit
que nous ne lui cachons rien, elle sera sans dissimulation,
nous lirons dans son âme et nous pourrons écarter d'elle les
dangers sans en éloigner les plaisirs. Votre désir, je le
sais, n'est pas de la marier, elle se soumet à vos vues; mais
quand elle renonce à l'hymen, soyez sûre qu'elle ne renonce
pas aux dédommagements que se procurent tant de jolies
prébendières. Plus de gêne devant elle, tant que nous n'aurons
pas d'étrangers; quand il en viendra de suspects, remettons
vite le masque de la réserve.
La signora Magdalani, regardant sa fille d'un oeil caressant: --
Allons, je me rends, puisque mon frère le veut; mais, mon
coeur, dit-elle en la baisant au front, ne perds pas l'usage de
rougir. Rien ne fait plus d'honneur aux filles et surtout aux
mères. -- Allons, ma soeur, c'est convenu; mais voyons sur quoi
roulait la conversation avec Hic et Hec. La signora lui répéta
ce que je lui avais dit sur la secte des multiplicantes et sur
l'inceste. -- Eh bien! ma soeur, n'est-ce pas précisément ce que
je vous disais quand vous étiez si fâchée pour quelques
espiègleries, qui pourtant vous avaient fait grand plaisir. --
Oh! mon frère, devriez-vous dire cela devant ma fille encore.
-- Ah! maman, je m'en doutais, quoique sans oser vous en
parler.
Je ne pus me retenir à cette naïveté, et saisissant sa main,
je la baisai avec transport. La petite rougit. La maman me
jeta un regard sévère, qui ne m'en imposa pas. L'évêque, d'un
ton tranchant, termina la dispute en disant:-- Fi donc, ma
soeur, allez-vous y mettre de l'humeur, il est temps que la
petite goûte sa part de nos plaisirs; l'abbé est approchant de
son âge. -- Mais, mon frère... Songez-vous? -- Je sais qu'il
prendra toutes les précautions nécessaires pour prévenir
l'arrivée des petits indiscrets. -- Mais, mon oncle... -- Vas-tu
me montrer quelques doutes sur l'ancienneté de sa
généalogie?... Rassure-toi, tes soixante-quatre quartiers
doivent se trouver honorés de se joindre au cousin de
l'éléphant blanc. -- Si du moins je voyais son blason. -- Rien
n'est plus facile; les princes de la maison royale de Pégu le
portent toujours sur eux. -- Ah! voyons-le donc. -- Allons, Hic
et Hec, faites vos preuves.
Le baiser que j'avais collé sur la jolie main de la
chanoinesse m'avait mis en état de paraître avec gloire. Au
mouvement que ma main fit pour mettre en liberté la trompe
d'éléphant: -- Quelle indécence! s'écria la mère. -- Regardez
son cachet, répondit l'évêque, c'est une tête d'éléphant.
J'exhibais cependant mes armoiries. -- Comment, dit la signora,
je ne m'en étais pas aperçue. -- Ah! ma soeur, vous avez déjà
fourragé dans ce canton? Elle rougit en marmottant: -- Que je
suis étourdie. -- Eh bien! considérez plus à votre aise, et
vous, ma nièce, vîtes-vous jamais de plus belles armoiries? La
mère, surprise, convint que cela était merveilleux, et la
jeune Laure interdite et d'une voix syncopée par le désir: --
Cela est beau... le superbe écusson... -- Allons, prince,
initiez cette vierge; pendant que vous lui ferez chanter son
premier hymne à l'amour, nous battrons la mesure sa mère et
moi.
Je renversai ma chanoinesse sur le sofa; l'évêque dénoua les
cordons de son corset et découvrit à mes yeux éblouis deux
hémisphères d'albâtre où des veines azurées traçaient le cours
de mille rivières serpentantes; ma bouche en suivit les
contours, et en peu de temps parcourut bien du pays.
Cependant, de peur de faire fausse route, je mouillai l'ancre
dans une mer de délices; et le saint prélat ayant jeté sa soeur
sur l'ottomane voisine, s'aperçut de la double libation que
j'avais faite. -- Ah! ah! dit-il, ce temple a été souillé par
quelque profane; mais avec ce goupillon, je vais le purifier;
et rentrant dans le parvis après quelques allées et venues
dans la nef, il pénétra dans le sanctuaire, qu'il purifia par
une ample aspersion de son eau lustrale. La petite, en ce
moment, tourna la prunelle et se raidissant, s'écria: -- Ah!
roi de Pégu, que tu as bien fait de te convertir!
Quel que fût le délire que me causa son ivresse, la prudence
l'emporta sur mes transports, et, docile aux préceptes du
vénérable prélat, je répandis ma libation sur l'architrave du
portique du temple. La mère et l'oncle me félicitèrent de ma
sage retraite; mais Laure m'en paraissant moins satisfaite, je
me hâtai de la consoler en me replongeant de nouveau dans
l'antre brûlant, qui ne m'avait vu sortir qu'à regret, et je
lui procurai une nouvelle émission sans dépense de ma part.
L'évêque et sa soeur s'étaient cependant rapprochés de nous, et
la dame, baisant le front de sa fille, approchait de mes
lèvres une fraise de son sein, que je m'empressai de sucer,
pendant que le prélat, d'une main caressante, pressait mon
post-face, qu'il socratisait du doigt majeur.