LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[383].

[383] Voir page 14.

[_Cabinet_]

«Paris, le 14 janvier 1831.

»Mon prince,

»... La nouvelle direction que lui (M. Bresson) ont imprimée vos

dépêches a été un objet de surprise pour le roi, et celle que lord

Ponsonby a reçue de son gouvernement nous inquiète sérieusement sur

l'issue de la question belge[384]. Les conseils qu'il donne

encouragent les partisans fort peu nombreux du prince d'Orange et

irritent les partis catholique, républicain et constitutionnel. L'état

révolutionnaire se prolonge, et il portera des fruits amers. Le

renouvellement des hostilités ne pourra plus être prévenu, et il

serait difficile de prévoir jusqu'où il peut conduire. Est-ce le

prince de Cobourg, que l'on cache, que l'on prépare et que l'on

espère?

[384] Sur le dissentiment qui existait alors entre M. de

Talleyrand et le cabinet français, et dont M. Bresson supportait

les conséquences, voir page 54. Lord Ponsonby recevait de son

côté des instructions en faveur du prince d'Orange.

»Cette combinaison est devenue impossible. Nous avons été franchement

pour celle des princes de la maison de Nassau, aussi longtemps que

nous avons pensé qu'elle avait quelques chances de succès. Nous avons

accueilli avec autant de sincérité et d'empressement celle du prince

de Cobourg, mais le temps nous a révélé la vérité: il faut aux Belges

un prince catholique. Qu'on le prenne dans les maisons de Saxe, de

Naples ou de Bavière, peu nous importe, pourvu qu'il fasse cesser

l'anarchie et qu'il commence immédiatement un gouvernement régulier.

La ministère anglais respecte l'opinion publique, et il a raison; mais

il doit sentir qu'il faut que nous la respections aussi; et la France

a montré assez de générosité, de loyauté et de désintéressement pour

qu'elle exerce quelque influence sur le choix d'un souverain qui doit

régner à ses portes. Si les affaires de Belgique touchent la politique

de l'Angleterre et des autres puissances, elles intéressent à la fois

notre politique et notre propre sûreté. La conférence de Londres a

trop présumé de son influence en Belgique; sa marche lente et mesurée

a peut-être un peu trop rappelé la vieille politique et les pénibles

négociations du traité de Westphalie...

»Je suis sûr, mon prince, que vous commencez vous-même à vous fatiguer

de ce rôle complaisant qu'on voudrait imposer à la France, et que vous

ne voulez accepter que celui qui convient à un roi puissant et à une

grande nation. L'Europe ne comprendra bien notre politique que

lorsqu'elle saura que ce n'est pas la crainte de la guerre qui nous

arrête, mais bien la crainte de voir bouleverser l'ordre social en

Europe, de déchaîner toutes les tempêtes et de mettre partout aux

prises les peuples et les gouvernements. Cette crainte seule est digne

de nous, parce qu'elle est morale, parce qu'elle est politique et

prévoyante. On oublie trop aussi que notre action sur les voeux du pays

a ses bornes, et qu'il serait imprudent pour nous et funeste pour

l'Europe de les dépasser...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 188 / 211 题