LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Bruxelles, le 5 juin 1832.

»Mon très cher prince,

»J'ai reçu votre aimable lettre par M. de Bacourt peu de temps avant

mon départ pour Compiègne, et je voulais attendre mon retour pour

causer avec vous. Vous connaissez les liens d'amitié qui m'unissent

depuis longtemps à la famille royale; vous pouvez donc facilement vous

faire une idée de mon bonheur de passer plusieurs jours avec elle. Le

roi, la reine et Madame Adélaïde vous sont également et sincèrement

attachés, et nous avons beaucoup causé de vous.

»Le mariage avec la princesse Louise a donc été finalement arrêté, à

la satisfaction de tous les partis. Cet événement paraît faire du

plaisir en France, et les masses, qu'on ne peut guère influencer,

m'ont donné de grandes marques de bienveillance. Les affaires de la

Vendée inspiraient quelque inquiétude; cependant, je pense que cela

pourrait donner de la force au gouvernement. Veuillez, dans votre

sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur;

l'extrême indulgence que le roi avait accordée jusqu'à présent à ce

parti lui en donne doublement le droit.

»Malgré une absence d'une semaine, et la distance considérable à

laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en

Belgique: je pense que j'ai droit de _faire sonner cela bien haut_.

Mais il est temps qu'on finisse; l'armée et les chauds patriotes

désirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver où il me

serait impossible de les retenir.

»L'Angleterre est déterminée à en finir; rien de plus facile. Qu'on

stationne une flottille dans la Manche, et qu'on fasse connaître aux

Hollandais qu'après un certain jour ils perdront l'arriéré de la

dette, et que l'on déduira journellement une partie du capital de la

dette; je crois que ces deux mesures exerceraient une grande influence

sans offrir de danger. La dernière réponse de la Hollande rend

l'exécution du traité urgente.

»Pour moi, on peut être sûr que je ferai ce qui me sera possible pour

le maintien de la paix, et j'ai sur ce point fidèlement exécuté ma

tâche; mais qu'on se mette _bien en tête_, qu'on ne me renversera plus

sans que je me défende à outrance et sans que j'en fasse tomber bien

d'autres. J'ai pris là-dessus mes résolutions avec le plus grand

sang-froid.

»Pour la tranquillité de la France, il est de la plus haute importance

que la question belge soit entièrement terminée. Louis-Philippe m'a

dit lui-même, et avec raison, que la confiance ne renaîtra en France

que quand on aura vu cette conclusion.

»Les témoignages que vous donnez à M. Van de Weyer, m'ont fait

beaucoup de plaisir; il les mérite et il a été bien injustement traité

ici.

»Veuillez me rappeler au souvenir de Madame de Dino, si toutefois elle

ne m'a pas entièrement oublié, et soyez persuadé des sentiments

d'estime et d'une sincère amitié que je vous porterai toujours.

»LÉOPOLD.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 177 / 211 题