MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Saint-Cloud, le 2 juin 1832.

»J'ai été si en l'air, depuis huit jours, mon cher prince, que, malgré

le désir que j'en avais, il m'a été impossible de vous écrire. De

retour depuis hier au soir de notre course à Compiègne, je viens avec

empressement vous donner des nouvelles de ce petit voyage qui a été

très satisfaisant sous tous les rapports. Notre cher roi a été

accueilli sur toute sa route, comme il le mérite, avec les témoignages

de la plus vive affection; et sa présence, ses discours, comme

toujours ont produit à Compiègne le meilleur effet, ce qui me fait

sincèrement regretter qu'il ne puisse voyager davantage; car, rien ne

peut remplacer le bien que font ses paroles.--Nous sommes parfaitement

contents du roi Léopold; il est impossible d'être mieux sur tous les

points, qu'il ne l'est maintenant; il a été parfait et excellent.

Aussi la grande affaire du mariage vient de se décider et je

tiens à être la première à vous l'annoncer; seulement, l'époque où il

se fera n'est pas encore décidée, mais ce sera, au plus tard, dans le

mois d'août. Ce mariage, si convenable, sous les rapports politiques,

est aussi, tant par le caractère du roi Léopold, son amitié pour nous

et la proximité des deux pays, celui qui, d'après les goûts de notre

chère Louise, peut lui offrir le plus de chances de bonheur. Mais la

pauvre bonne petite est bien affectée de la perspective de se séparer

de son père, de sa mère et de nous tous; cela ne peut être autrement.

Ce qu'il faut, à présent, pour assurer la sécurité et le bonheur de

cette union, c'est que vous obteniez l'évacuation d'Anvers par les

Hollandais; cela est de la plus grande importance, non seulement pour

la Belgique, qui est toujours inquiète tant qu'ils sont là, mais, pour

nous aussi, car en France comme en Belgique, la généralité ne croira

véritablement à la paix que lorsque le roi de Hollande sera mis à la

raison et soumis au traité du 15 novembre. Il vous reste encore cette

grande et bonne oeuvre à faire conclure, et il est bien essentiel pour

le repos général que cela soit prompt.

»Nous avons heureusement de très bonnes nouvelles des chouans et de la

Vendée; grâce aux mesures prises par le gouvernement, et à la bonne

disposition des masses et de toutes les gardes nationales de ces pays,

le projet du soulèvement général y est entièrement déjoué et démontré

impossible. Il y a certainement des malheurs partiels à déplorer; et

ceux qui excitent ainsi à fomenter une guerre civile sont bien

criminels; mais, en résultat, je ne doute pas que cela ne soit un mal

pour un bien. Ce qui paraît incroyable, mais malheureusement ce qui

est, c'est que l'on ignore encore d'une manière positive où est

madame la duchesse de Berry, si elle est en France ou en Espagne[374].

Cette incertitude est très fâcheuse, non pas pour ce qu'elle peut

faire, mais pour l'inquiétude et l'agitation où cela laisse.

[374] On sait que la duchesse de Berry se trouvait alors en

Vendée.

»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres. Il fait très bien

dans son voyage, et je crois qu'il est très utile dans ce moment dans

le Midi. Il ne reviendra qu'à la fin de ce mois ou au commencement de

l'autre. Et vous, mon cher prince, quels sont vos projets? Il me tarde

de recevoir une lettre de vous, et que vous me mandiez aussi ce que

vous pensez sur ce qui se passe en Angleterre. J'en reste là

aujourd'hui, désirant que cette lettre puisse partir le plus tôt

possible. Recevez, de nouveau, mon cher prince...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 175 / 211 题