«Paris, le 20 avril 1832.
»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, d'avoir chargé madame de
Vaudémont de me communiquer la lettre que vous lui écriviez le 17, ce
qu'elle a fait hier avec un aimable empressement pour moi, et à six
heures le roi a reçu, par dépêche télégraphique, la confirmation de
l'importante et si bonne nouvelle de l'échange des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse, faite le 18, comme vous l'annonciez la
veille[356]. J'ai besoin de vous en exprimer tout de suite ma
satisfaction et de vous en faire tous mes compliments, car c'est bien
à vos peines, à votre habileté et à votre fermeté, surtout dans cette
dernière circonstance, que nous devons cet heureux résultat qui nous
assure l'immense et incalculable avantage de la paix, à laquelle je
croyais depuis longtemps. Mais le retard prolongé des ratifications de
l'Autriche et de la Prusse donnait une arme puissante à tous nos
ennemis pour en faire douter, et semer l'inquiétude à cet égard, ce
qui était un grand mal. Grâce à vous, c'est enfin fini; et sans
attendre la ratification de la Russie, ce qui est une grande et belle
victoire pour vous, et je suis bien convaincue que personne autre que
vous n'aurait pu la remporter.
[356] La ratification de l'Autriche contenait une réserve au
sujet _des droits de la Confédération germanique quant aux
articles qui concernent l'échange d'une partie du Limbourg contre
une partie du Luxembourg_. En outre, par une déclaration insérée
au protocole, le plénipotentiaire autrichien prévoyait la
_nécessité_ d'une négociation ultérieure entre la Hollande et la
Belgique pour la conclusion d'un traité comprenant les
vingt-quatre articles avec les modifications que les cinq
puissances auront jugé admissibles.
La ratification prussienne était pure et simple dans ses termes.
Toutefois, M. de Bülow adhéra verbalement à la réserve de
l'Autriche et, en outre, fit insérer au protocole une déclaration
témoignant des _vives sympathies_ de son gouvernement pour celui
de la Haye, et de son désir de voir ajouter ultérieurement au
traité des articles additionnels qui pourraient améliorer la
situation de la Hollande.
»Cette bonne nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager et
consoler un peu notre bon roi de toutes ses peines et de ses soucis.
Ce malheureux choléra nous attaque ici d'une manière bien vive et bien
cruelle et nous plonge dans la tristesse; c'est une affreuse calamité.
M. Périer l'a eu bien fortement; il est en convalescence, mais il
paraît que les convalescences de cette maladie sont bien longues. M.
d'Argout aussi a été attaqué bien vivement. Vous jugez dans
quelle anxiété cela met le roi...»
»Le samedi, 21 avril.
»Je reprends cette lettre que je n'ai pu finir hier.--Toutes les
difficultés étrangères tendent à s'aplanir, car la roi a reçu hier
soir la nouvelle que le pape consent à ce que nos troupes restent à
Ancône le temps que les troupes autrichiennes resteront dans ses
États; et le matin il avait reçu celle du rappel du cardinal
Albani[357]. Je suis contente de vous donner ces bonnes nouvelles qui,
j'espère, vous réconcilieront un peu avec notre expédition d'Ancône,
et que, si vous ne croyez pas qu'elle ait fait du bien (manière de
voir que quelques personnes de votre connaissance et _de la mienne_
ont), vous conviendrez au moins qu'elle n'a pas fait de mal, et c'est
beaucoup.
[357] Joseph Albani, de l'illustre famille romaine de ce nom,
était commissaire apostolique dans la Romagne, où il s'était
signalé par des rigueurs excessives. Son rappel fut le signal
d'une détente et d'un apaisement dans le pays. Le cardinal mourut
en 1834.
»Le _Courrier anglais_ a fait un bon article, que je lisais ce matin,
sur le droit de Louis-Philippe au trône, au sujet de la détestable
phrase[358] de sir Robert Peel, dans la discussion de lundi sur
les captures brésiliennes. Mais je voudrais qu'on eût bien établi que
dom Miguel avait accepté la régence et que, par conséquent, il n'avait
qu'en dépôt la couronne de dona Maria, qu'il s'est appropriée; tandis
que Louis-Philippe n'avait pris aucun engagement, qu'il ne voulait
absolument pas de la royauté et qu'il ne s'est déterminé à l'accepter
que quand il a eu la conviction qu'il n'y avait que ce moyen de sauver
notre chère France de l'anarchie et des plus grands malheurs. Ce n'est
qu'alors qu'il s'est rendu _au voeu unanime_; car il l'était à cette
époque, dont vous avez été témoin comme moi...»
[358] A la séance de la Chambre des communes du 16 avril, il
s'éleva une discussion à propos des réclamations de sujets
anglais contre la capture de bâtiments de commerce anglais faite
par le gouvernement brésilien au moment où il était en guerre
avec la République Argentine. Le Brésil avait promis une
indemnité qui n'avait jamais été payée. Sir R. Peel prit la
parole et transporta immédiatement la question sur le terrain
politique: il protesta contre l'appui donné par l'Angleterre à
dom Pedro. Il compara dom Miguel à Louis-Philippe. «En quoi,
dit-il, ses droits sont-ils moins bons que ceux de Louis-Philippe
à la couronne de France. Certes, ce n'est pas sous le rapport de
la légitimité...»